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À propos de la Commune chinoise

vendredi 12 février 2016, par Ngô Van

Défense de l’homme, septembre 1961.

Un fort courant de mystification socialo-politique existe en France, dans les milieux dits de gauche, au sujet des « pays socialistes » et de la Commune chinoise en particulier. Que ce courant s’exprime dans des feuilles bourgeoises telles que L’Express ou France Observateur, ou dans les journaux communistes, c’est dans l’ordre des choses. Mais qu’il s’insinue dans des publications libertaires telles que Défense de l’homme, est un fait alarmant.

La théorie anarchiste comporte fondamentalement la négation absolue de l’État. Et nous voyons des anarchistes en venir presque à l’éloge de ce qui se passe dans un État totalitaire.

Dans Défense de l’homme n° 143 (septembre 1960), Alphonse Barbé a présenté un article de Herbert Read sur la Commune chinoise. D’après cet écrivain libertaire, « les Chinois auraient instauré, dans certaines régions de leur vaste pays, des Communes qui ressembleraient singulièrement à la Commune de Paris, ainsi qu’aux essais de nos camarades espagnols durant la révolution de 1936-1939 ». Nous sommes fort étonnés que cette comparaison historique n’ait soulevé chez Alphonse Barbé qu’un soupçon de critique. La Commune de 1871, issue d’une insurrection révolutionnaire des masses travailleuses parisiennes, commençait par l’abolition de l’État bourgeois avec sa police, ses prisons, ses lois, la dissolution de l’armée permanente, des forces coercitrices défendant l’ordre capitaliste. En même temps, elle tendait à réorganiser la production, la distribution, la consommation sous la direction directe des travailleurs.

Qu’y a-t-il donc de commun entre la Commune de Paris, et cette unité de production qui regroupe des coopératives paysannes et que la bureaucratie au pouvoir baptise de commune ?

Que peuvent devenir, dans un État militaro-policier fortement centralisé, à économie planifiée, les initiatives de la base, si initiatives il y a. Que sont devenus les soviets de 1917 en Russie ? Que sont devenus les conseils ouvriers de Yougoslavie, de Pologne ?

Alphonse Barbé, après son soupçon de critique, s’appuie sur le Dr Migot pour corroborer l’opinion de Herbert Read : il salue l’« essor chinois » en envisageant que secondairement la condition humaine des paysans. L’ambiguïté chez Alphonse Barbé consiste à présenter implicitement cet essor économique comme conséquence fondamentale des communes chinoises alors que l’histoire établit que tous les pays, au moment où ils entrent résolument dans leur période d’industrialisation, connaissent un « développement technique, économique et social » nouveau. M. Étiemble, dans son récit de voyage en Chine (Le Nouveau Singe pèlerin) avait lui aussi considéré comme essentiel pour les paysans chinois de ne plus avoir à crever de faim, le souci de la liberté et de la dignité humaine n’occupant que le second plan. Cependant, malgré son admiration pour les réalisations chinoises, il a montré des paysans qui ne mangent pas encore à leur faim et qui ont encore les pieds pourris dans la boue pendant des journées interminables de travail.

Nous ne voyons dans les communes chinoises qu’une nouvelle forme d’organisation de la production adaptée à la conjoncture, par le capitalisme d’État chinois, pour une exploitation plus totale du travail paysan.

Alphonse Barbé, au contraire, entretient le doute sur le caractère libertaire des communes chinoises en évoquant les « ancestrales coutumes communautaires » (lutte contre le fléau des inondations). Si haut qu’on remonte dans l’histoire chinoise, les paysans étaient toujours contraints par les seigneurs, rois ou empereurs, à des corvées pour les travaux publics. La construction et l’entretien des digues, des canaux, étaient affaire d’État et non « coutumes communautaires ». On lit chez Confucius (Ve siècle avant J.-C.) le conseil aux princes de l’époque, de n’utiliser les paysans pour les corvées publiques, que dans la mesure où cela n’empêchera pas le travail saisonnier de la terre. Le travail forcé auquel l’État bureaucratique contraint les paysans pour les travaux publics n’est que la continuation des corvées traditionnelles sous une forme nouvelle.

Nous voyons mal l’origine de ces « ancestrales coutumes communautaires ». Si la « commune primitive » a existé un jour en Chine, à l’époque de Confucius il y a vingt-cinq siècles elle n’était déjà plus qu’une réminiscence. Le Tao Te King de Lao Tseu (même époque) est un cri de révolte contre la société étatisée. L’âge d’or que ce livre canonique du taoïsme évoque dans son dernier chapitre, en exhortant au retour à une communauté primitive heureuse où les habitants n’emploient plus d’armes, passent toute leur vie sans avoir à faire avec les communautés voisines dont ils peuvent entendre chanter les coqs et aboyer les chiens, n’a sans doute jamais été qu’un rêve.

Alphonse Barbé a consacré plus de trois colonnes sur cinq à citer Herbert Read. Et ces citations vont toutes dans le sens de l’admiration la plus béate qui culmine dans l’affirmation ahurissante que la « Révolution chinoise semble avoir vaincu sa bureaucratie », et que, s’il existe des ministères à Pékin, « leur objet principal est d’ordre éducatif » (sic) de sorte que « les producteurs agricoles sont traités en hommes libres » (resic).

Avant d’examiner les déclarations mêmes de Read et ses appréciations au sujet de la Commune chinoise, nous croyons utile de nous arrêter brièvement sur les circonstances de son voyage en Chine. On sait que les visites des étrangers à ces pays dits socialistes sont strictement orchestrées par l’État en fonction de la propagande. Comment, à travers ces programmes officiels, ces interprètes, peut-on se rendre réellement compte des conditions de vie de l’immense majorité des ouvriers et des paysans, comment peut-on avoir de simples contacts humains avec ceux qui peinent et ceux qui souffrent dans le silence ?

Herbert Read commence par faire l’historique des communes. Que nous importe que la première Commune populaire soit née dans le Henan ou à Pékin en 1958 ? Ce qui nous intéresse ce sont les rapports directs en ce mouvement soi-disant populaire et l’État bureaucratique et coercitif. Pour Herbert Read, ce problème n’existe pas : il croit à l’autonomie des communes et se contente de l’affirmer et de le réaffirmer, y trouvant le « socialisme », un « vrai miracle social » et si l’« autonomie absolue » y est impossible, cela vient seulement de ce qu’« aucune région ne possède tous les produits nécessaires à la vie d’une société de quelque importance ». « La Commune règle le ravitaillement, l’instruction, l’éducation, la culture, l’art, la défense militaire sous forme de milice ».

Que deviennent dans tout cela l’État capitaliste et la bureaucratie dominante ? Qui est-ce qui détient la direction de ces communes ? Qui est-ce qui distribue les armes aux milices communales ? Sur qui s’exerce la pression de ces armes ? D’après les appréciations de Herbert Read, l’État capitaliste avec tout le gigantesque appareil bureaucratique, armée, police, administration, aurait complètement disparu devant les communes chinoises. Si cet État existe d’une part et si d’autre part les communes ont conquis leur « autonomie », alors à qui cet État extorque-t-il le budget nécessaire à l’entretien de sa bureaucratie, les moyens d’échange pour importer des machines, édifier l’industrie lourde pour la fabrication, en premier lieu, de l’armement, financer la recherche atomique en vue de devenir une puissance ?

L’État impose aux paysans la réalisation des plans quinquennaux agricoles. L’industrie lourde s’emploie essentiellement à la fabrication des armes, l’État n’est pas en mesure de fournir aux paysans les outils, les machines agricoles nécessaires. La « commune chinoise » serait née, entre autres nécessités économiques conjoncturelles de celle de faire fabriquer par les paysans eux-mêmes leurs propres outils. On imagine facilement le gaspillage du travail humain pour la fabrication du fer dans les hauts-fourneaux primitifs que chaque commune édifie pour son compte.

Dans son hymne de joie sans ombre, Herbert Read va jusqu’à chanter l’anarchisme réalisé en Chine, et qui se nomme « Commune, uniquement parce que le mot “anarchisme” fait peur aux Chinois » ! Kropotkine, évoqué par Herbert Read, aurait-il jamais cru à la possibilité de l’anarchisme dans le cadre d’un État totalitaire ?

Alphonse Barbé termine son article par une conclusion qui ne permet que « quelques doutes ». Pour lui, la contrainte n’existe pas toujours dans les pays totalitaires, mais « trop souvent ». Et délaissant le terrain social et politique, pour nous laisser sur l’impression paradisiaque que nous offre Herbert Read, Alphonse Barbé évoque l’aspect démographique du problème chinois, capable de convertir en menace « le progrès chinois ». Le moins qu’on puisse dire de cette conclusion, est qu’elle fuit le problème et cultive l’illusion.

Nous ignorons quelles sont l’opinion actuelle de Herbert Read et la position de Alphonse Barbé. Pour nous, la commune chinoise, quelle qu’ait été son origine, n’est autre chose qu’une forme d’organisation de la production paysanne dans le cadre de l’État capitaliste totalitaire. Elle permet une exploitation renforcée des paysans par la militarisation du travail, en employant des méthodes de production qui généralisent le gaspillage de la force de travail humain.

Ngô Van

Source : Le Chat qui pêche

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