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Entretien avec Sara Berenguer
Femmes libres au cœur de la révolution espagnole de 1936

vendredi 17 octobre 2014, par Jacinte Rausa, Sara Berenguer

Sara Berenguer (1919-2010) est née à Barcelone dans une famille ouvrière. Son père est militant de la CNT (Confederación Nacional del Trabajo). Le 19 juillet 1936, la révolution éclate à Barcelone. Sara a dix-sept ans. Spontanément, elle s’engage aux côtés des libertaires. Sa première action est de suivre son père sur le front. « Tu es trop jeune. » Elle se jette alors, avec enthousiasme et courage, dans la lutte. Son amour instinctif pour la liberté s’ancre chaque jour davantage dans l’idéal anarchiste auquel elle reste toujours fidèle soixante ans après.

Elle occupe divers postes : secrétaire du comité révolutionnaire CNT-FAI (Federación Anarquista Ibérica), du comité régional de l’industrie de construction. En même temps qu’elle s’instruit, elle enseigne la nuit à l’athénée culturel, les journées n’ayant pas assez d’heures pour tout ce qu’elle veut entreprendre. Elle collabore ensuite à Solidarité internationale antifasciste, aux Jeunesses libertaires. Elle est enfin secrétaire à la propagande du comité régional de Mujeres Libres (Femmes libres).

Avec Mujeres Libres, son action militante s’oriente résolument vers l’émancipation des femmes. L’arrivée des troupes fascistes dans Barcelone l’arrachera à ses activités révolutionnaires. L’exode, la route aveugle sur laquelle elle a le sentiment d’« abandonner l’espoir d’un futur plein de promesses », ne l’anéantit pas ; en France, elle continue de lutter pour promouvoir ce monde plein d’amour qu’elle porte dans son cœur.

Aujourd’hui, 20 février 1997, j’ai passé quelques heures en ta compagnie Sara, et j’ai voulu savoir après soixante ans de lutte ce que pouvait encore signifier pour toi être féministe et anarchiste.

D’abord, je ne suis pas anarchiste, car être anarchiste c’est beaucoup plus que ce que je suis parvenue à être et ne dis pas que je suis féministe, car je ne le suis pas, je suis une militante libertaire féminine, je ne suis pas pour la domination des femmes sur les hommes. Féministe, c’est comme machiste mais au féminin. Je me suis toujours battue avec des hommes, pas contre eux, mais contre l’oppression. Mon combat va bien au-delà, il concerne également les hommes. Les deux sexes doivent conquérir la liberté de pair.

Non, non, je ne suis pas féministe, je suis femme. La liberté de la femme est la condition de la liberté de l’homme et vice versa. La liberté comme nous l’entendons nous, libertaires. Elle ne vise pas à remplacer des hommes par des femmes dans la hiérarchie de l’exploitation mais à supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, qu’il soit mâle ou femelle. Ce n’est qu’ensemble et pas opposés les uns aux autres que nous y parviendrons. C’est en cela que nous nous distinguons de celles qui se réclament du féminisme et qui ne remettent pas en question les fondements de cette société.

Mais, Mujeres Libres, c’est une association de femmes.

Oui, bien sûr, une association féminine. Il ne fallait pas attendre des hommes qu’ils se préoccupent de l’aliénation spécifique que subissaient les femmes et qu’ils favorisent leur émancipation. Nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes. Qui se sent opprimé doit arracher sa liberté, et la femme se sentait opprimée à plusieurs titres, parce qu’elle était membre d’une société fondée sur l’exploitation, mais aussi parce qu’elle était femme. On entendait des phrases comme « las mujeres a fregar los platos » (les femmes à la vaisselle) même parfois de la part de certains militants libertaires qui n’avaient pas compris que l’émancipation des deux sexes devait aller de pair.

L’exploitation des femmes devait sembler à tes compagnons un problème qui se réglerait de lui-même lorsque la société libertaire fonctionnerait ?

Et nous, les femmes, nous avions, globalement, un temps de retard pour arriver à une conscience sociale égale à celle des hommes Les choses ne changent pas du jour au lendemain, parce qu’on le décrète ou seulement parce qu’on le souhaite très fort. Nous voulions tout de suite conquérir l’égalité, il fallait mettre les bouchées doubles. Il nous a donc fallu nous organiser en groupes féminins pour aider à l’émancipation de la femme au sein même du mouvement libertaire et en son nom. Nous nous sommes toujours revendiquées féminines et non féministes, mot qui avait pour nous une connotation autoritaire, pas libertaire.

Nous étions organisées pour venir en aide à nos compagnes, par l’alphabétisation (peu de femmes savaient lire, s’exprimer par écrit ou oralement), pour les éveiller à la prise de conscience et leur donner les moyens d’exprimer l’oppression qu’elles subissaient. Ne pas avoir les mots justes pour dire ce que l’on a à dire est un lourd handicap, une faiblesse qui mettait les femmes dans une condition d’infériorité. Nous avons tout de suite mis en route des cours du soir, dans les athénées, des conférences où les femmes venaient nombreuses s’abreuver des paroles de celles qui avaient pris conscience avant elles du rôle social qu’elles pouvaient jouer.

N’oublie pas que nous étions non seulement en période révolutionnaire mais aussi en guerre. Certaines avaient choisi de partir au front, auprès des hommes, beaucoup y ont laissé leur vie, d’autres, les plus nombreuses, ont remplacé les hommes dans les travaux de la terre ou de l’industrie pour lesquels elles n’avaient aucune compétence auparavant, puisqu’elles étaient reléguées aux travaux ménagers, chez elles, ou d’exécution, dans l’industrie. Les femmes ont dû se former, s’instruire rapidement, pour continuer à faire fonctionner l’économie, qui souvent était collectivisée. Ce sont en majorité des femmes qui ont organisé la production, les cantines, les garderies pour les enfants et, lors de l’exode, leur protection. Nous participions aux secours aux blessés, nous soutenions les combattants du front, travaillions à les nourrir, les vêtir.

Toi, Sara, en tant que femme militante, comment as-tu senti que les hommes te considéraient ?

Les militants ? Comme une personne à part entière ; que ce soit au comité national où j’étais secrétaire, ou après, en exil, j’étais un individu comme les autres, le sexe importait peu. J’étais une militante parmi les militants, une de plus, équivalente.

Pourtant tu as ressenti le besoin de t’investir auprès des femmes de Mujeres Libres, qui est une organisation spécifiquement féminine et tu continues.

J’ai milité aussi à Mujeres Libres, en même temps que dans des groupes mixtes. Comme je te l’ai déjà dit, l’émancipation des femmes ne pouvait venir que de femmes plus conscientes que les autres du rôle social que la femme devait avoir, la parole féminine avait plus de poids auprès des femmes que celle des hommes, c’était une réalité que nous ne pouvions nier du jour au lendemain, elle devrait disparaître dans une société libertaire. Mais la société libertaire était en création. Le machisme de la société espagnole dans lequel nous baignions, et qui n’est pas tout à fait mort, avait contaminé tous les hommes, plus ou moins consciemment, nous sentions que seules des femmes pouvaient s’occuper de cela : mettre la femme au même niveau d’instruction et de formation professionnelle que l’homme ; l’aider à se libérer des tabous religieux et familiaux qui la maintenaient dans la résignation, l’aider à s’épanouir sur tous les plans (sexuel, artistique, scientifique). Non, nous ne pouvions réellement pas compter sur les hommes pour cela, fussent-ils libertaires. Il fallait que les femmes s’entraident d’abord. Et tout de suite, pas demain, ce monde nouveau, nous devions le construire ensemble, de pair.

Parle-moi de ton combat ?

Mon combat. Il a d’abord consisté en la prise de conscience de ma propre exploitation en tant que femme : je n’étais qu’une ouvrière sans qualification, je sentais bien que j’étais révoltée contre la domination des hommes, des patrons qui m’exploitaient, mais je n’avais pas d’argumentation solide, je l’ai trouvée auprès des compagnons libertaires (femmes et hommes) que j’ai côtoyés dès les premiers jours de la révolution. Je voulais être utile à la révolution et je ne savais pas faire grand-chose. Mais j’avais une immense faim d’apprendre. J’ai commencé par me former, par m’instruire et, dès que j’en savais un peu plus, j’en faisais profiter celles qui en savaient un peu moins.

C’était une période de grand enthousiasme, de solidarité. Nous nous sentions très fortes, nous aurions soulevé des montagnes. Et en fait, nous en avons soulevé. En quelques mois, tout ce qu’après les femmes ont mis des dizaines d’années à obtenir en Europe, nous l’avons mis en place : l’avortement libre, la procréation consciente, la liberté sexuelle de la femme, l’union libre, l’égalité des salaires, tout allait très vite dans l’enthousiasme révolutionnaire.

Ce qui me paraît le mieux caractériser notre combat pendant ces trois années de révolution et de guerre est que nous avons donné avec joie, sans compter, notre temps, notre énergie. Chacune avait un travail de huit heures, et nous trouvions quand même le temps de nous instruire, d’enseigner aux autres, de militer, et tant d’autres choses. Il restait peu de temps pour se reposer ou pour s’intéresser à soi. Nous pensions tellement que ce monde nouveau, qui était notre œuvre, allait durer. Il y a eu beaucoup de femmes formidables ! Un magnifique enthousiasme joyeux nous portait, nous n’avions pas peur, malgré les bombes, nous avions à faire, à faire. Cela seul comptait. Et tout cela a sombré dans l’oubli pendant longtemps.

On a oublié ce que votre génération a redécouvert dans les années 1970, que vous avez arraché au pouvoir par vos luttes. La contraception, l’avortement, l’égalité des sexes. Nous avions obtenu tout cela en 1936 en Espagne. Quarante ans de fascisme l’avaient enterré.

Après l’exode, il y a eu un grand silence de Mujeres Libres.

Oui, trop long silence. Beaucoup de nos compagnes ont été fusillées par Franco, d’autres se sont éparpillées à travers le monde. Un bulletin de Mujeres Libres est réapparue à Londres en 1962, j’en ai pris connaissance en 1963 et j’y ai collaboré jusqu’en 1976 où les compagnes d’Espagne ont pris le relais.

Et maintenant Sara ?

Maintenant, avec ce qui me reste de forces, je travaille à rassembler les témoignages des compagnes qui sont encore en vie pour reconstruire notre mémoire, pour vous, les jeunes, qui continuez ce que nous avons commencé il y a bien longtemps. Car il y a encore à faire pour l’émancipation de la femme en particulier, et pour celle de l’être humain en général.

Soixante ans après, votre lutte vient enfin à la connaissance du public, grâce au cinéma — Land and Freedom, de Ken Loach, et Libertarias, de Vicente Aranda —, grâce à la presse aussi, votre combat est enfin divulgué par les médias.

Pour nous, c’est un peu tard. Mais c’est quand même bien, ces fictions traduisent bien ce qu’a été la femme libertaire en Espagne, cette solidarité, cet enthousiasme, ce courage, cette intelligence du cœur et de l’esprit. C’était bien ainsi qu’étaient mes compagnes.

Et en conclusion, Sara, femme libre ?

Se sentir libre n’est pas suffisant, il faut toujours lutter pour que toutes les femmes le deviennent, pour que cet idéal qui m’a fait vivre et que je porte toujours dans mon cœur voie le jour.

Pendant notre entretien, Sara a oublié son cœur malade, les rides de son visage se sont estompées pour laisser toute la place à son regard qui réchaufferait la plus désespérée des militantes. Merci Sara pour toute la chaleur que tu nous communiques, pour cet enthousiasme que tu sais si bien rallumer dans nos cœurs.

Jacinte Rausa
Le Monde libertaire
mars 1997.

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