la voie du jaguar
informations et correspondance pour l’autonomie individuelle et collective

La douleur et la rage

vendredi 16 mai 2014, par SCI Marcos & Galeano

Armée zapatiste de libération nationale.
Mexique.

Le 8 mai 2014.

Aux compañeras et compañeros de la Sexta

Compas,

En fait, le communiqué était déjà prêt. Succinct, précis et clair, comme doivent l’être les communiqués. Mais… hum… peut-être plus tard.

Parce que, en ce moment même, commence la réunion avec nos compañeras et nos compañeros des bases de soutien de La Realidad.

Nous les écoutons.

Le ton de leur voix et le sentiment qu’elle exprime nous sont connus depuis longtemps : la douleur et la rage.

C’est pourquoi l’idée me vient qu’un simple communiqué ne parviendrait pas à refléter cela.

Ou alors, pas dans toute son étendue.

Sans doute qu’une lettre non plus, certes, mais du moins avec ces quelques lignes puis-je essayer d’en transmettre ne fût-ce qu’un pâle reflet.

Car…

Ce sont la douleur et la rage qui nous ont fait défier tout et tous, il y a vingt ans.

Et ce sont encore la douleur et la rage qui nous font de nouveau aujourd’hui enfiler nos bottes, remettre notre uniforme, reprendre notre pistolet à la ceinture et nous couvrir à nouveau le visage.

Et aujourd’hui, qui me font remettre, moi, ma vieille casquette toute usée ornée de ses trois étoiles à cinq branches de couleur rouge.

Ce sont la douleur et la rage qui ont conduit nos pas jusqu’à La Realidad.

Il y a quelques instants, après que nous avons expliqué que nous étions venus en réponse à la demande de soutien du Conseil de bon gouvernement, un compañero base de soutien, professeur qui dispensait le cours « La Liberté selon les femmes et les hommes zapatistes », nous a dit, plus ou moins texto :

« Comprends bien, compañero sous-commandant, que si nous n’avions pas été zapatistes, il y a longtemps que nous nous serions vengés et qu’il y aurait eu un massacre, parce que nous sommes fous de rage avec ce qu’ils ont fait au compañero Galeano. Mais nous sommes zapatistes et il ne s’agit pas de vengeance mais que justice soit faite. Alors, nous attendons ce que vous allez nous dire et nous allons faire comme il sera dit. »

En écoutant ses mots, j’ai ressenti de l’envie et de la peine.

De l’envie envers celles et ceux qui ont eu le privilège d’avoir comme institutrices et comme instituteurs des femmes et des hommes comme Galeano et comme cet homme qui nous parle maintenant. Des milliers d’hommes et de femmes du monde entier ont eu cette chance merveilleuse.

Et de la peine pour celles et ceux qui n’auront plus jamais Galeano comme professeur.

Le compañero sous-commandant insurgé Moisés a dû prendre une difficile décision. Sa décision est sans appel et, si on me demande mon opinion (ce que personne n’a fait), elle est incontestable. Il a décidé de suspendre pour une durée indéterminée la tenue de la réunion et du partage avec les peuples premiers et leurs organisations du Congrès national indigène, et il a également décidé d’annuler l’hommage que nous avions préparé pour notre compañero disparu don Luis Villoro Toranzo, de même que notre participation au séminaire « Éthique face au pillage » qu’organisent des compas artistes et intellectuels du Mexique et du monde.

Qu’est-ce qui l’a poussé à prendre une telle décision ? Eh bien, les premiers résultats de l’enquête que nous avons menée, ainsi que les informations qui continuent de nous parvenir, ne laissent aucune place au doute :

1. Il s’agissait d’une agression planifiée à l’avance, préparée selon les règles militaires et exécutée par traîtrise, avec préméditation et en supériorité numérique. Et c’est une agression s’inscrivant dans un climat créé et suscité d’en haut.

2. Sont impliqués les dirigeants de ladite CIOAC-Historique, du parti Vert écologiste (nom sous lequel le PRI gouverne au Chiapas), du parti Action nationale et du Parti révolutionnaire institutionnel.

3. Est impliqué, au minimum, le gouvernement de l’État du Chiapas. Reste à déterminer le degré d’implication du gouvernement fédéral.

Une femme des « contras » a affirmé que tout a été entièrement planifié et que dès le départ le plan était de « se faire » Galeano.

En résumé : il ne s’agissait pas d’un problème au sein de la communauté, dans lequel deux camps s’affrontent dans l’ardeur du moment. C’est quelque chose qui a été planifié : d’abord, la provocation avec la destruction de l’école et de la clinique, en sachant pertinemment que nos compañeros n’avaient pas d’armes à feu et qu’ils allaient évidemment défendre ce qu’ils avaient humblement érigé avec leurs propres efforts ; ensuite, les positions qu’ont occupées les agresseurs, couvrant le chemin que nos compañeros suivraient du Caracol à l’école ; et finalement, le feu croisé dans lequel ont été pris nos compañeros.

Dans cette embuscade, nos compañeros ont été blessés par des armes à feu.

Ce qui est arrivé au compañero Galeano est terriblement brutal : lui, il n’est pas tombé dans cette embuscade, il a été encerclé par quinze ou vingt paramilitaires (oui, ce sont bien des paramilitaires, ce sont leurs tactiques) ; le compa Galeano les a mis au défi de se battre au corps à corps, sans armes à feu ; ils l’ont frappé à coups de bâton et lui sautait d’un côté et de l’autre en esquivant leurs coups, parvenant même à désarmer ses adversaires.

En voyant qu’ils n’arrivaient pas à le terrasser, ils lui ont tiré dessus et une balle dans la jambe l’a fait tomber à terre. Après, ça a été de la pure barbarie : ils se sont jetés sur lui, ils l’ont frappé et lui ont asséné des coups de machette. Une deuxième balle dans la poitrine l’a laissé moribond, mais ils ont continué à le frapper ; en voyant qu’il respirait encore, un lâche lui a tiré une balle dans la tête.

Il a reçu trois coups de feu sans risque pour les agresseurs, tous les trois alors qu’il était encerclé, désarmé et refusait d’abandonner le combat. Ses assassins ont traîné son cadavre sur quelque chose comme 80 mètres et ils l’ont jeté comme un chien crevé.

Le compañero Galeano est resté tout seul, son corps jeté au milieu de ce qui avait été auparavant un des campements solidaires, celui où des hommes et des femmes du monde entier se sont rendus, le « Campement de la paix » de La Realidad. Et ce sont des compañeras, les femmes zapatistes de La Realidad, qui ont bravé leur peur pour aller lever son cadavre.

Oui, il y a une photo du compa Galeano. On y voit toutes ses blessures et elle nourrit notre douleur et notre rage, même s’il suffit d’écouter le récit des unes et des autres. Je comprends parfaitement que cette photo peut heurter la susceptibilité de la royauté espagnoliste et qu’il est donc plus convenable de la remplacer par une photo d’une scène insolemment truquée, avec quelques erreurs grossières, pour que les reporters, mobilisés par le gouvernement chiapanèque, puissent commencer à vendre la version mensongère d’une prétendue confrontation. « Celui qui paye donne les ordres. » Parce que les classes, ça existe, Mon Cher. La monarchie espagnole c’est une chose, et c’en est une autre les « foutus » indiens insurgés qui t’envoient te faire voir au ranch d’amlo [1] sous le seul prétexte que c’est là, à quelques pas, qu’ils veillent la dépouille encore ensanglantée du compa Galeano.

La CIOAC-Historique, son rival la CIOAC-Indépendante et d’autres organisations « paysannes » telles que l’ORCAO, l’ORUGA, l’URPA et j’en passe, vivent de provoquer des confrontations. Ils savent qu’en provoquant des conflits dans les communautés où nous sommes présents ils font plaisir aux gouvernements. Et que les différents gouvernements en question récompensent habituellement les torts qu’ils nous causent par des projets, et de grosses liasses de billets pour leurs dirigeants.

Pour citer un fonctionnaire du gouvernement de Manuel Velasco : « Nous préférons que les zapatistes soient occupés à résoudre des problèmes créés artificiellement plutôt qu’à réaliser des activités qui font accourir des « güeros » (« blonds ») de partout. » C’est comme ça qu’il a dit : güeros. Oui, c’est cocasse d’entendre s’exprimer ainsi le serviteur d’un güero.

Chaque fois que les dirigeants de telles organisations « paysannes » voient se réduire leur budget pour faire la bringue, ils organisent un problème et foncent au gouvernement du Chiapas pour qu’ils les payent pour « se calmer ».

Ce modus vivendi de dirigeants qui ne savent même pas distinguer le « sable » du « gravier » a débuté avec le priiste de mauvais souvenir « Croquetas » Albores ; il a repris avec le lopézobradoriste Juan Sabines et se poursuit avec l’autoproclamé vert écologiste Manuel le « Güero » Velasco.

Patientez un moment…

Un compa prend la parole. Oui, il pleure. Mais tous nous savons que ces larmes sont de rage. Avec des mots entrecoupés par les sanglots, il dit ce que tout le monde ressent, ce que nous ressentons : nous ne voulons pas la vengeance, nous voulons la justice.

Un autre intervient : « Compañero sous-commandant insurgé, ne te méprends pas sur nos larmes, ce ne sont pas des larmes de tristesse mais de rébellion. »

Un rapport nous parvient d’une réunion des dirigeants de la CIOAC-Historique. Ces dirigeants disent, textuellement : « Avec l’EZLN, on ne peut pas négocier avec de l’argent. Mais une fois arrêtés tous ceux dont la photo apparaît dans les journaux, on les garde en prison quatre ou cinq ans et quand le problème s’est tassé on peut négocier leur libération avec le gouvernement. » Un autre ajoute : « Ou alors on peut prétendre qu’il y a eu un mort chez les nôtres et comme ça il y a match nul, un mort dans chaque camp et les zapatistes n’ont plus qu’à se calmer. On fait comme s’il était mort ou bien on le tue nous-mêmes et le problème est résolu. »

Bref, la lettre continue sur ce ton longtemps et je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que nous ressentons. De toute façon, le sous-commandant insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que…

Attendez un peu…

Maintenant nous prenons la parole à l’assemblée zapatiste de La Realidad.

Nous sommes venus pour que vous décidiez d’un commun accord la réponse que vous allez donner à une question qui vous a été posée : « Le commandement de l’EZLN est pourchassé par ceux du gouvernement, vous le savez bien vous autres parce que vous étiez déjà là quand il y a eu La Trahison de 1995. Alors, est-ce que vous souhaitez que nous restions ici pour nous occuper de ce problème et que justice soit faite ou est-ce que vous pensez qu’il vaut mieux que nous repartions ? Parce que maintenant, vous tous, vous pourriez subir la répression directe du gouvernement et de ses polices et de son armée. »

J’écoute maintenant parler un jeune d’une quinzaine d’années. On m’informe que c’est le fils de Galeano. Je me penche vers lui et oui, même s’il est tout jeune, c’est un Galeano en formation. Il nous dit de rester, qu’ils ont confiance en nous pour rendre justice et que l’on trouve les gens qui ont assassiné son père. Et qu’ils sont prêts à tout. Les voix qui vont dans le même sens se multiplient. Les compañeros parlent. Les compañeras prennent la parole et jusqu’aux enfants qui cessent de pleurer : ce sont elles qui ont rebranché l’eau, en dépit des menaces des paramilitaires. « Elles sont courageuses », dit un homme, vétéran de la guerre.

Nous restons, c’est l’accord qui est pris.

Le sous-commandant insurgé Moisés remet un soutien financier à la veuve.

L’assemblée se sépare. Bien que l’on se rende compte que le pas de tous et toutes est de nouveau ferme et qu’une autre lueur brille dans leur regard.

Où en étais-je resté ? Ah, oui. Le sous-commandant insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que les activités publiques de mai et juin ont été suspendues pour une durée indéterminée, ainsi que les cours sur « La Liberté selon les femmes et les hommes zapatistes ». Aussi, voyez de votre côté pour les annulations et autres détails.

Attendez un peu…

On nous informe maintenant que là-bas en haut on commence à soutenir ledit « modèle Acteal » : « Il s’est agi d’un conflit intercommunautaire pour un banc de sable. » Hum… De sorte que la militarisation, la clameur hystérique de la presse domestiquée, les simulacres, les mensonges, la persécution, tout continue. Ce n’est pas par hasard qu’on retrouve le vieux Chuayffet, mais cette fois avec des élèves appliqués au sein du gouvernement du Chiapas et d’organisations « paysannes ».

Ce qui va suivre, nous le connaissons déjà.

Mais ce que je voudrais, c’est profiter de ces quelques lignes pour vous demander, à vous :

Nous, c’est la douleur et la rage qui nous ont menés jusqu’ici. Si vous les ressentez aussi, où est-ce que vous, ça vous mène ?

Parce que nous, nous sommes ici, dans la réalité. Où nous avons toujours été.

Et vous ?

Bien. Salut et indignation.

Des montagnes du Sud-Est mexicain,
sous-commandant insurgé Marcos
Mexique, mai 2014, an XX depuis le début de la guerre contre l’oubli.

P-S : Les investigations sont menées par le sous-commandant insurgé Moisés. C’est lui qui informera de leurs résultats, ou lui à travers moi.

Autre P-S : Si on me demandait de résumer notre cheminement laborieux en quelques paroles, je dirais : nos efforts sont dirigés vers la paix, tous leurs efforts à eux vont dans le sens de la guerre.

Traduit par SWM.

Source du texte d’origine :
Enlace Zapatista

Notes

[1Andrés Manuel López Obrador (NdT).

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