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Le mouvement social brésilien vu par une anarchiste

lundi 8 juillet 2013 (Date de rédaction antérieure : 26 juin 2013).

Ni révolution ni mouvement contre la corruption :
le fond social des soulèvements populaires au Brésil

La longue nuit du 17 juin 2013 a changé le scénario brésilien et redimensionné les manifestations sociales. La mobilisation massive — d’environ un million de personnes — dans une dizaine des principales villes du pays et du monde est un événement unique dans l’histoire politique brésilienne depuis les protestations pour l’impeachment du président Collor en 1992. Ces manifestations marquent une rupture : ce qu’on observe monter dans la scène brésilienne est peut être un nouvel acteur politique collectif, le catalyseur d’une puissante force sociale dans les rues.

Du côté gauche, les origines du mouvement, des slogans « tarif zéro », « réduction immédiate ! » ; du côté droit, la tendance qui essaye de s’emparer du mouvement, des symboles intégristes, néonazis, nationalistes, des appels à la violence.

À l’origine des mouvements populaires, on retrouve la hausse des tarifs du transport public dans plusieurs villes du Brésil. Au début, les actes sont appelés à São Paulo, la plus grande ville et capitale économique du pays, par le Movimento Passe Livre — MPL (Mouvement pour le tarif zéro), surgi lors du Forum social mondial, en 2005. Les revendications, notamment progressistes, incluent la réduction du tarif des transports, l’établissement d’un réseau des transports accessible et de qualité, et la non-criminalisation des mouvements sociaux. L’objectif du mouvement a toujours été la lutte pour passer d’un système de transport du grand cartel privé à un système entièrement public, financé par des impôts progressifs. Néanmoins, les mouvements ont un caractère horizontal et il n’y a pas vraiment de coordination régionale ou nationale. Par exemple, à Rio de Janeiro, la convocation des nouveaux actes est décidée en assemblée ouverte à tous.

Initialement les manifestations étaient fortement criminalisées par les principaux moyens de communication du pays, qui sont dominés par quelques familles — on peut aisément parler de monopole — alliées du grand capital et de la droite réactionnaire au Brésil. Il est important de souligner que la scène politique brésilienne se caractérise, d’un côté, par une forte alliance de la droite libérale avec les segments nationalistes et, de l’autre côté, par la fragmentation de la gauche et la marginalisation, voire criminalisation, de l’extrême gauche.

Suite à l’adhésion populaire massive aux mouvements, les grands médias changent radicalement de position pour reconnaître la légitimé des actions, tout en condamnant les actes de « vandalisme » lors des manifestations. Cette adhésion a été accompagnée d’un changement de direction des mouvements, caractérisé par la présence des groupes conservateurs, du harcèlement des membres des partis politiques de gauche dans les manifestations et de l’apparition de slogans aussi flous que dépolitisés, tel que le combat contre la corruption. On y voit clairement une tentative de dispersion du mouvement par les secteurs réactionnaires de la société, menant une campagne de dépolitisation liée à des appels nationalistes (« On n’y porte que le drapeau du Brésil »).

Après la mobilisation nationale du 20 juin, le MPL dénonce la « séquestration » des mouvements par la droite, caractérisée par des devises conservatrices qui demandent, entre autres, la criminalisation de l’avortement ou la réduction de l’âge de responsabilité pénale. En protestation, le lendemain, il annonce qu’il ne fera plus d’appel aux manifestations. Dans la même nuit, à São Paulo et à Rio, on témoigne des scénarios de guerre urbaine accompagnés d’une violence policière utilisée jusqu’ici seulement lors des actions de « nettoyage » dans les favelas.

Des manifestants rapportent des actes de brutalité policière, on observe l’arrestation arbitraire dans les rues, et même le siège d’un bâtiment universitaire fédéral par des policiers militaires, d’où les manifestants n’ont pu sortir qu’au lendemain avec l’intervention du président de l’université. À Porto Alegre, le siège de la Federação Anarquista Gaúcha — FAG (Fédération anarchiste du Rio Grande do Sul) — a été envahi par des policiers en civil suite à des dénonciations par la presse conservatrice des liaisons de cette fédération avec des « anarchistes internationaux », à fin de mettre en place des tactiques de guérilla lors de manifestations. Rien, bien évidemment, n’a été prouvé.

On témoigne donc une recrudescence progressive de l’État policier dans les grandes villes du pays, la criminalisation ostensible des soulèvements populaires et la marginalisation des partisans de gauche vers une radicalisation du mouvement à droite. Face au danger réactionnaire, la gauche affiche une double stratégie : la rétraction des mouvements et la tentative d’organisation d’un front commun.

L’analyse anarchiste des soulèvements met en lumière que le mouvement manque de bases politiques claires, ce qui lui permettrait d’éviter sa fragmentation. La force sociale représentée par les derniers mouvements ne peut être négligée et il faut rappeler son caractère de classe, au-delà de toute idéologie. Il est capital que cette lutte ne soit pas séquestrée par un parti politique ou par les secteurs conservateurs, mais une lutte non partisane est très différente d’un combat antipartisan. Cela signifie respecter toutes les couleurs/drapeaux qui collaborent à la mobilisation populaire, dans le but d’unir les différentes forces politiques autour d’un agenda commun.

On reconnaît donc l’importance d’une force populaire, d’un soulèvement de la classe travailleuse depuis son origine. Malgré les revendications proches des idéologies libertaires et de gauche, ainsi que la participation des militants des partis politiques dans la construction du mouvement, celui-ci n’est identifié à aucune idéologie spécifique.

Une grande partie des anarchistes au Brésil semble vouloir construire et organiser de la meilleure manière possible la lutte sans se revendiquer « capitaines du mouvement ». Ils mettent aussi l’accent sur l’importance de renforcer les structures de base, telles que les syndicats, les entités d’étudiants ou les associations de quartier, afin de mener une discussion quotidienne des revendications apportées lors des mobilisations. Cela permettra aux groupes opprimés de construire un projet politique propre dans le but de faire face aux classes dominantes et à leurs instruments qui essayent de coopter les mobilisations populaires.

Texte adressé au groupe Regard noir
par une sympathisante anarchiste brésilienne

Source : Regard noir
26 juin 2013.

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