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Rencontres à Ixtepec

vendredi 22 avril 2016, par Georges Lapierre

Le dimanche 10 avril de l’année 2016 s’est tenue une rencontre des opposants à des projets miniers qui, peu à peu, parviennent à la connaissance des populations concernées et les alertent. Ixtepec est une bourgade de moyenne importance qui se trouve dans l’isthme de Tehuantepec à une trentaine de kilomètres au nord de Juchitán. L’espace de la réunion était vaste, couvert et en plein air, et l’assistance nombreuse. Outre les habitants (une partie) d’Ixtepec, dont les responsables des biens communaux, se retrouvaient ici des gens venus de tous les coins de l’Isthme touchés par cette question, de Zanatepec à l’est, d’Ixhuatán, plus au sud-est, de San Miguel Chimalapa au nord-est, d’Unión Hidalgo, de Juchitán, de la région chontale plus à l’ouest, etc. Ajoutons à tout ce monde la présence d’ONG (organisations non gouvernementales), des radios communautaires, diverses associations… et nous n’aurons fait qu’un tour bien trop rapide de tous les présents.

Je ne vais pas me perdre et vous perdre dans toutes les interventions qui se sont succédé tout au long de la journée, de 10 heures à 16 heures, avec une brève interruption à mi-parcours pour una comida offerte par les habitantes d’Ixtepec. Que retenir de cette rencontre ? Quels impressions et sentiments vagues m’a-t-elle laissés ?

C’est loin d’être gagné !

Évidemment tous les participants étaient contre les mines et bien déterminés à ne pas les accepter : le slogan « No a las minerías », « Decimos no a las minerías » dès qu’il pointait le bout de son nez ou de son oreille dans les discours était chaleureusement applaudi et repris en cœur avec enthousiasme.

Pourtant cette opposition aux projets d’exploitation minière est loin d’être partagée par tous dans la réalité. Une division entre ceux qui sont indifférents ou en faveur du « progrès » et les opposants avertis du danger et de la catastrophe écologique et humaine que représente une mine à ciel ouvert existe dans chaque municipalité concernée, à Ixtepec, à Zanatepec ou à San Miguel Chimalapa. Les partis politiques sont présents dans ces trois municipalités et ils ne sont pas contre ; l’opposition vient plutôt de l’assemblée agraire et des comuneros c’est-à-dire des paysans conscients de ce que représente l’installation et le fonctionnement d’une mine, ou des éleveurs de bétail comme à Ixtepec.

Le point de divergence et les premières difficultés que rencontreront les mouvements d’opposition vont venir des partis politiques, ils ont en main les municipalités et ils vont soit, s’ils se sentent soutenus par une forte partie de la population, agir ouvertement en faveur des mines, soit, s’ils n’ont pas le soutien de la majorité, montrer de la mauvaise volonté, noyer le poisson pour, ensuite, avec l’aide financière des mines et le soutien logistique de l’État, imposer de force le projet contre la volonté des citoyens. Ils pourront s’appuyer en toute impunité sur des groupes armés pour imposer leurs vues. La bataille sera alors longue et indécise, meurtrière, des opposants seront assassinés comme à San José el Progreso dans la Vallée centrale. Une fois la mine installée, il sera pratiquement impossible de la fermer et de bouter l’entreprise hors du territoire ; cela est pourtant arrivé en 2012 à Teitipac, un village proche d’Oaxaca ; il faut dire que les travaux d’installation venaient juste de commencer. Ce sont les femmes qui, constatant la pollution de l’eau, ont pris les devants, les hommes ont suivi et finalement les comuneros, femmes et hommes, ont jeté hors du village les ingénieurs avec leurs machines. Ils ont alors, dans les statuts de l’assemblée agraire, interdit le territoire de la commune aux entreprises minières.

Dans ce cas de figure (les municipalités aux mains des partis politiques), les mouvements d’opposition risquent aussi de tomber dans le piège d’une opposition politique et d’entrer dans le jeu pipé des partis pour la possession de la mairie. C’est le piège d’une confrontation entre partisans, entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre, afin de s’emparer du pouvoir, alors que l’opposition aussi bien dans ses buts que dans ses fondements n’est pas politique, mais sociale. La base sur laquelle s’appuyer et d’où viennent les initiatives et les décisions ne peut être que l’assemblée ; quand les municipalités sont dirigées et dominées par les partis la seule assemblée qui existe encore est l’assemblée agraire ou assemblée des comuneros, du moins tant que les terres communales ou ejidales n’ont pas été privatisées. Il s’agit avant tout de s’appuyer sur cette assemblée (quand elle existe) tout en cherchant à l’ouvrir et à l’élargir.

L’autre écueil est le temps : ne pas se trouver pris de cours, agir dès la phase d’exploration en l’empêchant : ne pas l’accepter. Même si le président municipal a donné son accord, la population ou les opposants peuvent toujours chasser les intrus. Sur le plan juridique aussi plusieurs actions préventives peuvent être entreprises comme cela a eu lieu dans la région chontale où se tient régulièrement une assemblée des autorités agraires désignées par les communautés : élaborer ou actualiser les statuts communaux pour y interdire l’activité minière ; élaborer dans chaque communauté des actes de l’assemblée déclarant le territoire interdit aux entreprises minières ; solliciter une session solennelle du conseil municipal déclarant le territoire interdit à tout projet d’extraction ; demander aux autorités municipales de n’accorder aucune autorisation aux entreprises comme par exemple le changement d’usage du sol.

Des comuneros chontales, délégués par les communautés, sont intervenus à la tribune pour expliquer comment ils se sont organisés dès qu’ils ont appris qu’une concession minière avait été cédée sur leur territoire [1] : comment ils ont créé une commission des autorités agraires chargée du suivi de l’affaire, comment les délégués de chaque communauté se réunissent régulièrement en assemblée, les mesures juridiques qu’ils ont prises et leur avancement, les mesures de vigilance aussi…

Ils sont intervenus dans un brouhaha persistant et celui qui tenait lieu de secrétaire de séance a dû intervenir plusieurs fois pour réclamer le silence, pourtant une autre partie de la salle était très attentive et certains sont venus les trouver en fin de séance dont une délégation de jeunes gens et jeunes filles des Chimalapas, qui se heurtent à l’hostilité ouverte de leur municipalité (San Miguel).

En fin de journée un manifeste a été lu et unanimement approuvé. Le président de séance a alors lu à la suite du manifeste le nom de tous les signataires : toutes les sociétés civiles présentes à cette réunion et elles étaient nombreuses ! Alors une voix menue mais ferme et féminine s’est élevée et a réussi à se faire entendre : « Nous ne nous sommes pas inscrits en tant que société civile, nous sommes des comuneros chontales et nous avons été délégués par nos communautés ; nous sommes aussi d’accord pour signer ce manifeste. » À cette remarque, le président de séance a répondu : « Oui, oui, nous allons inscrire les comuneros à la suite de la liste. »

Ce petit incident m’a donné à penser et à réfléchir sur le rôle et la place de toutes ces organisations civiles et religieuses qui s’engagent dans la défense des gens et des collectivités, le plus souvent d’ailleurs sur le plan juridique et constitutionnel, et aussi sur celui des droits humains, ou devrai-je dire des droits de l’homme et du citoyen ? Ce sont en général des personnes de bonne volonté, animées des meilleurs sentiments, qui sont solidaires, qui prennent souvent des risques importants et qui se trouvent, dans bien des cas, directement menacées par le pouvoir et ses hommes liges. Pourtant en s’instituant comme médiatrices entre l’État et les populations en résistance, ces associations civiles dépossèdent parfois les gens de leur propre lutte. Elles peuvent bien être animées par les meilleures intentions du monde, elles chercheront à préserver leur statut d’intermédiaire obligé et elles finiront bien souvent par représenter les peuples qu’elles défendent au lieu de se contenter de leur apporter un soutien logistique sur le plan de l’information. Elles sont amenées à avoir leur propre stratégie, leur propre politique, leur propre point de vue sur la société, qu’elles finissent par imposer ouvertement ou insidieusement et à prendre ainsi des libertés au lieu d’être seulement au service des populations.

En fin de journée par exemple, le directeur d’Educa [2], est intervenu pour proposer d’organiser une réunion au niveau de l’État d’Oaxaca des opposants aux projets miniers ayant pour objectif, cette réunion, d’interdire (du moins d’écrire un manifeste public interdisant) l’ensemble de l’État d’Oaxaca aux installations minières. Initiative intéressante sans aucun doute, mais d’où vient-elle ? Émane-t-elle des opposants eux-mêmes, qui se sont peu à peu et avec difficulté organisés, qui se sont rencontrés et ont peu à peu, avec bien des difficultés, tissé des liens entre eux ? Favorise-t-elle le développement de l’organisation des gens ou se substitue-t-elle à la dynamique de ce développement, lente, certes, et aléatoire, mais qui leur appartient en propre, pour lui apporter une autre dynamique ?

Au cours de cette réunion, on m’a rapporté l’anecdote suivante, qui conforte mes doutes : Il existe dans l’Isthme une organisation de défense des droits humains fondée par l’ancien évêque d’Oaxaca, Arturo Lona Reyes qui était, comme Samuel Ruiz l’évêque de San Cristóbal, proche de la théologie de la libération : le Centre des droits de l’homme Tepeyac. Dernièrement, ce Centre des droits de l’homme s’est trouvé engagé dans la lutte qui oppose la population d’une communauté des Chimalapas aux éleveurs de bétail et aux entreprises de déforestation. Il s’est retrouvé à la table de négociations avec les représentants des États concernés pour finir par accepter l’installation près du village d’une base d’opération militaire.

Vivent les peuples zapatistes !
Vive le peuple Ñatho de Xochicuautla !

Oaxaca le 19 avril 2016,
Georges Lapierre

Notes

[2Educa est une association civile de défense importante dans l’État d’Oaxaca, elle s’occupe par exemple de la défense des comuneros chatinos sur la côte pacifique s’opposant au projet de construction d’un barrage sur le río Verde.

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