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Sur l’actualité catalaniste du moment
« Perplexités intempestives »

samedi 30 septembre 2017, par Tomás Ibáñez

Alors que la Catalogne est en proie à des changements aussi drastiques que ceux qui sont survenus depuis les manifestations « multitudinaires » du 15 mai 2001, il est difficile de ne pas éprouver une certaine perplexité.

Qu’est-il arrivé pour que des secteurs parmi les plus combatifs de la société catalane soient passés du « rodear el Parlament » (encerclement du Parlement catalan), durant l’été 2011, à la défense des institutions de la Catalogne en septembre 2017 ?

Qu’est-il arrivé pour que ces mêmes secteurs qui avaient fait face aux mossos d’esquadra [1] sur la place de Catalunya, en leur reprochant leur sauvagerie — comme celle qu’ils ont exercée à l’encontre d’Ester Quintana ou de Juan Andrés Benítez [2] —, applaudissent maintenant ces policiers dans les rues et craignent qu’ils ne soient dessaisis d’une pleine autonomie ?

Qu’est-il arrivé pour qu’une partie de ces secteurs soient passés de la dénonciation du Govern [3] du fait de ses mesures politiques antisociales au vote récent de son budget ?

Et aussi qu’est-il arrivé pour que certains secteurs de l’anarcho-syndicalisme, qui affirmaient auparavant qu’on n’obtiendrait jamais de libertés en votant, en soient venus à la défense actuelle de cette possibilité pour les citoyens ?

On pourrait largement allonger la liste des questions, et l’on pourrait ajouter de multiples réponses à celles qui ont été formulées ici. En effet, on peut évoquer des facteurs comme l’épuisement du cycle de 1978 [4], la crise économique, ses coupes claires et la précarisation, l’installation de la droite au gouvernement espagnol, ses politiques autoritaires et ses restrictions de libertés, la corruption scandaleuse du parti majoritaire, etc.

Cependant, il me semblerait naïf d’exclure de ces réponses celle qui prend en compte, également, la poussée extraordinaire du sentiment nationaliste. Une poussée que les facteurs auxquels je viens de faire allusion ont contribué à renforcer, mais qui a reçu également des doses très importantes de combustible depuis les structures mêmes du gouvernement catalan, à partir de son contrôle des télévisions publiques catalanes. Des années d’excitation persistante de la fibre nationaliste eurent nécessairement des effets importants sur les subjectivités, d’autant plus que les stratégies pour élargir la base de l’indépendantisme nationaliste catalan ont été d’une extraordinaire intelligence, et continuent de l’être. La puissance d’un récit construit à partir du droit à décider — sur la base des urnes, et en exigeant la liberté de voter — fut extraordinaire et réussit à dissimuler parfaitement le fait que c’était tout l’appareil d’un gouvernement qui se mettait en branle pour promouvoir ce récit.

L’estelada (rouge ou bleue) est aujourd’hui sans le moindre doute le symbole chargé d’émotivité derrière lequel les masses se mobilisent. Et c’est précisément cet aspect que ne devraient pas sous-estimer ceux qui, sans être nationalistes, voient dans les mobilisations pour le référendum une occasion, que les libertaires ne devraient pas laisser passer, d’ouvrir des espaces chargés de potentialités, sinon révolutionnaires, du moins porteuses d’une forte agitation sociale. Et ils se lancent ainsi dans la bataille qui oppose les gouvernements de l’Espagne et de la Catalogne.

Ces libertaires ne devraient pas sous-estimer cet aspect car, lorsqu’un mouvement de lutte inclut une importante composante nationaliste, et c’est indubitablement le cas dans le conflit actuel, les possibilités d’un changement à caractère émancipateur sont strictement nulles.

J’aimerais partager l’optimisme des camarades qui veulent essayer d’ouvrir des brèches dans la situation actuelle pour permettre des issues émancipatrices, cependant je ne peux fermer les yeux devant l’évidence que les insurrections populaires et les mouvements pour les droits sociaux ne sont jamais transversaux ; ils se heurtent toujours aux classes dominantes qui se regroupent d’un côté des barricades. Alors que dans les processus d’autodétermination — et le mouvement actuel en est clairement un — une forte composante interclassiste intervient toujours.

Ces processus entraînent une fraternisation entre exploités et exploiteurs en quête d’un objectif qui n’est jamais celui de dépasser les inégalités sociales. Le résultat, corroboré par l’histoire, est que les processus d’autodétermination des nations finissent toujours par reproduire la société de classes, en soumettant à nouveau les classes populaires, après qu’elles ont servi de chair à canon principale dans ces combats.

Cela ne signifie pas qu’on ne doive pas lutter contre les nationalismes dominants ni tenter de les détruire, mais il faut le faire en dénonçant constamment les nationalismes ascendants, au lieu de converger avec eux sous prétexte que cette lutte commune pourrait offrir des possibilités de déborder leurs positions de départ, et d’écarter ceux qui ne visent que la création d’un nouvel État national, soumis à leur contrôle. Personne ne doute que ces compagnons de voyage seront les premiers à nous réprimer dès qu’ils n’auront plus besoin de nous, et nous devrions déjà avoir tiré les leçons des cas où nous leur avons tiré les marrons du feu.

Tomás Ibáñez
Barcelone, 26 septembre 2017.

Traduction de Frank Mintz et des Giménologues
Source : Les Giménologues,
30 septembre 2017.

Texte d’origine : A las barricadas.

Notes

[1Mossos d’esquadra : policiers catalans, NdT.

[2À Barcelone, pendant les manifestations correspondant à la grève générale de novembre 2012, une balle de caoutchouc tirée par un mosso d’esquadra (agent de la police catalane) creva un œil à Ester Quintana. Le conseiller d’intérieur du gouvernement catalan déclara qu’aucune balle de caoutchouc n’avait été tirée ce jour-là. La vérité s’imposa après un long contentieux qui s’acheva par des démissions de responsables policiers et la condamnation de deux agents de police.
Le 5 octobre 2013, alors qu’il était descendu de chez lui pour promener son chien, Juan Andrés Benítez fut brutalisé jusqu’à trouver la mort par six mossos d’esquadra dans le vieux quartier barcelonais du Raval. La vérité sur les circonstances de sa mort éclata grâce aux habitants du quartier qui avaient filmé la scène. (Note de Tomás Ibáñez ajoutée le 3 octobre.)

[3Govern : gouvernement catalan, NdT.

[4Date du vote de la Constitution espagnole, NdT.

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