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Entretien avec Roswitha Scholz
« Le queer a fait son temps »

jeudi 18 mars 2021, par Roswitha Scholz (Date de rédaction antérieure : janvier 2013).

L’entretien qui suit [1], très court, n’est qu’une invitation à découvrir les réflexions de Roswitha Scholz.
Elle est l’une des principales théoriciennes en Allemagne du courant de la critique de la valeur-dissociation (Wert-Abspaltungskritik).

die Standard : Vous dites que les théories féministes ne peuvent en rien contribuer à l’explication des crises. Pourquoi cela ?

Roswitha Scholz : Ce que je reproche aux discussions dans les milieux féministes, ce sont leurs postulats de bases hégémoniques. Par principe, je pense qu’il faut cesser de considérer toujours la catégorie du sexe comme un problème relevant du domaine du particulier ; il s’agit au contraire d’un problème fondamental de la structure sociale. Toutes les positions gender ont tendance à le faire disparaître.

Dans quelle mesure ?

Le problème a été minimisé, on l’a décrété de peu d’importance. Selon moi, on doit revenir aux vues d’avant les années 1990 et faire à nouveau de la catégorie du sexe une question centrale dans la société, mais d’une manière nouvelle et différente. En d’autres termes, reconnaître à nouveau les sexes comme base des structures sociales. Les débats déconstructivistes évacuent cela.

À côté de Butler et Foucault, le féminisme a pourtant d’autres théories à offrir.

La théorie queer, et c’est finalement celle-ci qui s’est imposée, n’est pas pour moi une théorie féministe. Elle aboutit à ce que la question des sexes comme structure de base ne soit même plus thématisée. Le déconstructivisme cherche tout bonnement à faire échec à la désignation même de la catégorie sexuelle, dans la mesure où la théorie queer, en tant qu’elle dédramatise la problématique des sexes, va aussi à la rencontre des théories androcentriques. Tout est mélangé et, du coup, on ne va plus aller examiner de près la façon dont la catégorie du sexe structure la société.

Vous proposez quelque chose qui va à l’encontre de ça ?

Mon apport, c’est la critique de la dissociation-valeur. La structure sexuelle doit être désignée de façon précise et sans concession. On ne peut pas se permettre de ne pas le faire. Il faut désigner les rapports tels qu’ils sont, afin d’arriver concrètement à une capacité d’agir.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette critique de la dissociation-valeur ?

Il m’est toujours difficile de résumer un rapport aussi complexe en trois phrases dans une interview. J’ai écrit un livre entier là-dessus [2]. L’essentiel, à mes yeux, c’est de relier la problématique des sexes, revue et corrigée, à la théorie marxienne et à la théorie critique — qui est elle aussi une critique de la valeur. Cela implique de prendre à nouveau en considération le point de vue de la totalité. Si le féminisme voulait bien contribuer à la définition conceptuelle de la crise, les choses bougeraient probablement davantage.

C’est-à-dire ?

On verrait réellement du nouveau. Ce féminisme poststructuraliste, cette mouvance queer, au fond, ont fait leur temps. Nous devons maintenant dépasser à la fois le féminisme des années 1970-1980 et cette histoire de queer et de genders. Je m’efforce d’y apporter ma contribution.

Alors peut-il être question, selon vous, d’un sujet révolutionnaire dans la crise que nous connaissons ?

Mon problème, c’est que je ne suis pas très d’accord avec le marxisme ouvrier. D’après mon interprétation de Marx, ce sont le travail abstrait, la valeur et la forme marchandise en tant que tels qui constituent le problème. Ça veut dire que le travail abstrait est remis en cause en et pour soi, y compris même en tant que fin en soi tautologique. Ma thèse est que les tâches ménagères et de reproduction sociale ne sont pas seulement dissociées de la valeur économique et du travail abstrait, mais en représentent en outre la condition préalable tacite. Cette structure fondamentale, que je schématise ici à grands traits, imprègne la culture et la société dans leur totalité, et, dans ce cadre, soit les individus s’inscrivent dans les stéréotypes sexuels, soit ils peuvent s’y soustraire.

Avec l’avènement de la postmodernité, on voit se transformer le rapport entre les sexes dès lors que le travail sous sa forme habituelle et la traditionnelle famille nucléaire deviennent obsolètes. Mais dès lors aussi qu’il va de soi aujourd’hui pour les femmes d’exercer une activité professionnelle : en termes de niveau d’études, elles ont rattrapé les hommes. Les impératifs postmodernes de flexibilité font qu’elles restent en général moins bien rémunérées que les hommes. L’intégration d’un nombre croissant de femmes à des postes haut placés en économie et en politique s’apparente plutôt à un phénomène de type « femmes des ruines » [3], qu’il ne faudrait surtout pas prendre pour de l’émancipation. Quant au sujet révolutionnaire, je n’en ai que faire. Pour moi, c’est dépassé. Un sujet qui serait l’Élu et pourrait résoudre tous nos problèmes, ça n’existe pas. Ça doit se passer différemment.

Et de quelle façon ?

Là, il est important en premier lieu de se demander comment, d’un point de vue historique, on en est arrivé à cette crise. Ça n’est que lorsque j’ai déterminé cela que je peux me poser la question de savoir quoi faire. D’un autre côté, je n’ai pas non plus l’intention de me faire passer pour un Christ femelle qui dirait : je viens vous révéler la vérité. Il est clair qu’aujourd’hui, du côté de la gauche comme du féminisme, un point de vue prédomine complètement, qui consiste à découvrir des résistances partout, à faire passer, au fond, la moindre petite action pour de la résistance. Tout ça n’est qu’un tissu d’inepties. Il faut nier la situation dans sa totalité. C’est ce que je me permets de faire. Je n’hésite pas à proposer une critique radicale de la société et à formuler une théorie qui parte bien des principes fondamentaux.

Au cours de votre exposé, vous avez parlé d’un regain de tension dans la guerre des sexes. À quel niveau le voyez-vous ?

Les hommes se « femme-au-foyérisent », comme disent les féministes de Bielefeld [4]. Le travail au sens d’activité professionnelle est en passe de devenir obsolète. Seulement, ce type de travail était quelque chose dont l’identité masculine s’était nourrie de façon essentielle. Ce n’est pas que les hommes poussent maintenant les landaus de bon cœur, mais cela provoque des frictions. Des concurrences apparaissent au sein des rapports de travail. Pour grossir le trait : voilà une femme qualifiée, c’est elle que nous allons maintenant embaucher... Ça ne va pas se dérouler de cette façon. Ça n’ira pas sans luttes.

Donc une aggravation sur le plan du travail ?

Ça n’est qu’un exemple. Au niveau de l’emploi, la chose est manifeste. Mais ce que j’ai remarqué ces derniers temps à gauche, c’est qu’il y a des congrès sur le thème « travail et crise » ou même cette fameuse « conférence sur l’idée du communisme » [5] avec Slavoj Žižek et Toni Negri, où on ne voit même plus une seule femme. Les situations problématiques que nous connaissons seraient désormais quelque chose d’objectif dont les hommes se devraient de discuter. Voilà vers quoi on se dirige. Et puis il y a aussi les congrès où de quelconques représentantes de la mouvance gender sont présentes et n’ouvrent pas la bouche. Au lieu de rester assises là à écouter ce qui se dit, cette totale déconstruction, on devrait — d’un point de vue purement pratique — faire un scandale. Il faut absolument qu’on reprenne l’habitude d’emporter des tomates avec nous.

Ça me fait penser à cette campagne d’Ursula von der Leyen pour inciter les diplômées à faire à nouveau des enfants. Von der Leyen se présente comme féministe conservatrice, mère de sept enfants, infirmière auprès de ses vieux parents, femme politique, médecin et dieu sait quoi encore. Cette femme ne peut évidemment pas être un modèle à suivre. Cette femme est un personnage de BD.

On observe de telles tendances en Autriche également.

Je veux bien le croire. Il faudrait qu’il y ait une grève des naissances. Nous devrions dire : nous ne participerons pas à ce darwinisme social, pour ne pas dire ce racisme. Car, en définitive, cela revient à encourager les femmes des classes moyennes à se reproduire, à faire des enfants en portant la double charge sur leurs épaules ; quant aux plus pauvres, les allocataires de Hartz IV, au mieux elles devraient se faire stériliser. Comment se fait-il que tout le monde ne hurle pas au scandale ?

Votre critique de la dissociation-valeur reste un débat très académique. Comment pourrait-on faire naître de la solidarité sur l’axe de l’appartenance sexuelle, et accueillir notamment des ouvrières à nos côtés ?

Ça m’étonnerait qu’aujourd’hui je puisse aller directement chez l’ouvrière lambda ou la femme des classes populaires avec ma construction théorique sous le bras. Le discours théorique est une sphère à part. Je ne peux pas tout simplement passer à l’action politique au sein d’un parti ou d’une initiative citoyenne ; la théorie critique demande au préalable à être développée de manière indépendante et sans égards. Pour ce qui est du scandale actuel, on devrait peut-être faire campagne avec un certain nombre de femmes célèbres, afin de mettre en lumière les implications social-darwinistes de ce genre de politique.

Propos recueillis
par Sandra Ernst Kaiser

Source : Palim Psao
Traduction et notes : Sînziana
Texte d’origine : dieStandard

Notes

[1Interview réalisée par dieStandard, site féministe du quotidien autrichien de gauche Der Standard, après la conférence de Roswitha Scholz sur « Crise et catégorie sexuelle » à Vienne en janvier 2011, dans le cadre de la semaine consacrée à « Crise et théorie des crises ».

[2Das Geschlecht des Kapitalismus. Feministische Theorien und die postmoderne Metamorphose des Patriarchats, Bad Honnef, 2000. Le premier chapitre de ce livre ainsi qu’un résumé des thèses de Roswitha Scholz établi par Johannes Vogele ont été publiés en français dans l’ouvrage collectif, sous la direction de Patrick Vassort et Richard Poulin, Sexe, capitalisme et critique de la valeur. Pulsions, domination et sadisme sociale, M éditeur, Canada, 2012 (distribué également en France). Ce livre a été également traduit en castillan et publié en Espagne en 2012.

[3Trümmerfrauen désigne les Allemandes et les Autrichiennes qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, leurs maris étant souvent morts, prisonniers, invalides, etc., entreprirent le déblaiement et la reconstruction des villes bombardées par les Alliés.

[4Ville universitaire de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, où a enseigné notamment Claudia von Werlhof dans les années 1970-1980.

[5À Londres en mars 2009. Une deuxième édition a eu lieu en 2010 à Berlin, puis une troisième en 2011 à New York.

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