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Lettre à Cléone, depuis le Chiapas

dimanche 12 janvier 2020, par Jérôme Baschet

Chère Cléone,

C’est une joie de vous écrire, même si je sais l’impossibilité de se porter au degré d’intensité de votre verbe ardent et de votre rebelle périple à travers géographies et calendriers.

Bien sûr, le sentiment de fraternité-sororité m’inclinerait au tutoiement, mais votre être multiple impose tant de respect. Vous êtes si nombreuse, Cléone, si heureusement collective, que je crois plus convenable d’opter pour la seconde personne du pluriel.

Vous venez de plus loin que nous, et pourtant vous nous avez devancés. Chargée de féroces siècles d’expérience, vous avez pris de l’avance sur nos futurs possibles. Les plus tragiques, mais aussi les plus désirables d’entre eux. Ceux dont nous avons le devoir de débattre davantage, de parler sans cesse plus fort. Ceux qu’il nous incombe de rendre dès maintenant visibles, hautement sensibles et puissamment actifs. Non pour demeurer confits dans une attente béate ou pétrifiés par l’angoisse, mais pour nourrir l’action présente, au milieu des immenses périls qui s’accumulent.

Je vous écris depuis le Chiapas, au moment où s’achève un mois de décembre d’intenses activités zapatistes. Je devrais, en tout premier lieu, mentionner la Rencontre internationale des femmes qui luttent, qui s’est tenue dans le caracol de Morelia. Mais, à quoi bon ?, je suis certain que vous y avez pris part ; et de plus, moi, je n’y étais pas, puisque la gent masculine, héritière — consentante, ou bien malgré elle — de millénaires de domination patriarcale, n’y avait pas été conviée. Peut-être est-ce vous qui nous la raconterez un jour...

On peut quand même évoquer la forte impression d’une rencontre organisée de Z à A par les femmes zapatistes, qui a réuni près de quatre mille personnes, venues de quarante-sept pays des cinq continents. Et en particulier, la puissance émotive de cette inauguration au cours de laquelle les femmes réservistes de l’armée zapatiste vinrent former plusieurs cercles concentriques autour d’une fillette indienne, pour la protéger de leurs arcs tendus. Comme l’expliqua la commandante Amada, « notre devoir comme femmes que nous sommes, comme femmes qui luttent, est de nous protéger et de nous défendre. Et plus encore, s’il s’agit d’une petite fille. Nous devons la protéger et la défendre avec tout ce que nous avons. Et si nous n’avons rien, avec des bâtons et des pierres. Et si nous n’avons ni bâton ni pierre, alors avec notre corps... Les choses sont ainsi, il nous faut vivre à la défensive, et enseigner à nos filles à grandir à la défensive. Et cela, jusqu’à ce qu’elles puissent naître et grandir sans crainte. Nous, comme femmes zapatistes, nous pensons qu’il est préférable, pour y parvenir, d’être organisées. Nous savons que certaines pensent qu’on peut aussi y parvenir de manière individuelle, mais nous, comme zapatistes que nous sommes, nous le faisons de manière organisée ». Il y a peu, les zapatistes avaient dit déjà que leur lutte ne prendra fin que le jour où ce calvaire féminin de devoir grandir et vivre dans la peur sera entièrement éradiqué.

Mais tout cela, vous le savez bien, chère Cléone, et jusque dans votre chair, je crois. D’ailleurs, ces regards qui brillent de tendre fureur derrière les passe-montagnes, ce sont ceux de vos sœurs, n’est-ce pas ? N’oublions pas que les zapatistes sont depuis longtemps passés maîtres dans l’art de donner corps au moi collectif de celles et ceux qui luttent. Déjà, en 1996, lors de la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme (rappelez-vous : c’était avant Seattle, au temps du triomphe encore incontesté de la pensée unique néolibérale), ils en accueillirent les participants par ces mots : « detrás de nosotros, estamos ustedes ». Derrière nous, derrière nos passe-montagnes, il y a vous. « Derrière nos passe-montagnes, il y a le visage de toutes les femmes exclues. De tous les Indiens oubliés. De tous les homosexuels persécutés. De tous les jeunes méprisés. De tous les migrants maltraités. De tous les prisonniers pour leur parole ou leur pensée. De tous les travailleurs humiliés. De tous les morts d’oubli. De tous les hommes et femmes simples et ordinaires qui ne comptent pas, qui ne sont pas vus, qui ne sont pas nommés, qui n’ont pas de lendemain. » Les douleurs et les rages partagées tissent un pacte de reconnaissance qui déjoue l’enfermement dans les identités particulières. Le nous et le vous s’entrelacent, tout comme le je et le nous. La trop simple grammaire des trois personnes en perd son latin — et son cogito, par la même occasion. Je est un nous. Il y a nous, donc je est.

En ce décembre zapatiste hyperactif, il y eut aussi une semaine de Festival de cinéma, occasion de faire communauté autour des dizaines de films projetés et aussi d’inaugurer le caracol flambant neuf de Tulan Kaw, avec son auditorium géant, baleine melvillienne échouée à flanc de coteau, exploit de travail collectif achevé en tout juste deux mois. Il y eut une nouvelle édition du « CompArte », partage des arts cette fois consacré spécifiquement à la danse. À noter que l’an prochain, il y aura à côté de la baleine, si les moyens réunis le permette, un théâtre en rond shakespearo-maya pour un futur « CompArte » théâtral...

Il y eut encore, cette fois dans l’enceinte du Cideci-Université de la Terre devenue caracol Jacinto Canek, l’assemblée du Congrès national indien (CNI) et du Conseil indien de gouvernement, puis les deux jours du Forum pour la défense du territoire et de la Terre-mère, qui ont permis de faire un bilan, à travers les multiples régions de la géographie mexicaine, de toutes les luttes contre les grands projets et autres atteintes aux territoires des communautés indiennes, ainsi que de dénoncer les actes de répression et les assassinats qui ont ensanglanté l’année écoulée.

Puis vint le 31 décembre, vingt-sixième anniversaire du soulèvement zapatiste, dans le caracol de Morelia. L’atmosphère festive et joyeuse contrastait avec le goût amer de la même fête, un an plus tôt, à La Realidad. Elle avait été marquée par le très inattendu défilé de trois mille réservistes zapatistes et le véhément discours du sous-commandant Moisés, défiant le président de la République tout juste entré en fonction et annonçant une opposition ferme à ses grands projets, en particulier le mal nommé « Train maya » devant relier le Chiapas aux sites touristiques et archéologiques du Yucatán. Cette fois-ci, la tonalité était tout autre ; l’heure était bel et bien à la fête, celle d’abord de la jeunesse zapatiste qui se retrouvait là, dans la danse prolongée tard sous les étoiles.

À minuit, la présence des commandantes et commandants de l’EZLN et leurs discours sobres et simples marquèrent avec force la détermination à poursuivre la construction de l’autonomie. Ils n’avaient pas besoin d’en dire davantage pour impressionner et émouvoir, car chacun des mots qu’ils prononçaient était chargé de plus d’un quart de siècle de lutte quotidienne, de la capacité à défendre, jour après jour, l’exercice effectif de l’autogouvernement populaire et l’art de se soustraire autant qu’il est possible aux injonctions de la marchandisation capitaliste. D’ailleurs, vous savez bien, chère Cléone, que les zapatistes ont annoncé, en août dernier, la création de quatre nouvelles communes autonomes (s’ajoutant aux vingt-sept déjà existantes) et de sept nouveaux centres régionaux (les caracoles) avec leurs conseils de bon gouvernement respectifs, en plus des cinq déjà existants. Réjouissante reconfiguration de la géographie rebelle ! Et même si cela ne se concrétise qu’avec lenteur tant l’effort à accomplir est important, l’autonomie marque aussi son expansion dans des régions où, jusqu’à présent, elle n’était pas déclarée et visible. Voilà bien un signe manifeste de la vitalité de l’autonomie zapatiste : « Nous avons grandi et nous sommes devenus plus forts », avait pu dire alors le sous-commandant Galeano.

Pourtant, si l’année s’est achevée par une séquence très active et même joyeuse, la situation n’est pas moins préoccupante qu’il y a an. Elle l’est sans doute plus encore. Entre-temps, dans l’état de Morelos, Samir Flores, membre de la communauté d’Amilcingo en lutte contre l’installation d’une double centrale thermo-électrique, a été assassiné. D’autres membres du CNI aussi, comme le rappeur TíoBad, dans l’État de Veracruz, tout récemment encore. Le projet de « Train maya », resté un long moment en sommeil, semble sur le point d’entrer dans sa phase opérative, après la réalisation, à la mi-décembre, d’une simulation de consultation des communautés indiennes concernées, dont même le bureau de l’ONU au Mexique s’est inquiété qu’elle n’ait pas respecté les critères prévus par les accords internationaux en la matière. C’est pourquoi, le sous-commandant Moisés, quoique usant cette fois d’un ton plus posé, a réitéré la même mise en garde que l’an dernier. Pour les zapatistes, le mal nommé « Train maya » et les autres grands projets du gouvernement fédéral porteraient des atteintes inacceptables à la Terre-mère, à la survie des peuples indiens et à la construction de leur autonomie. Face à ces menaces, ils ont donc réaffirmé qu’ils étaient prêts à se défendre, « jusqu’à la mort, si c’est nécessaire ».

Je serais bien incapable de vous dire, chère Cléone, ce que les prochains mois nous réservent. Mais j’aimerais du moins rappeler que contrairement à l’idée, énoncée parfois avec légèreté depuis de confortables positions, selon laquelle cette expérience n’aurait été tolérée qu’en raison de son caractère inoffensif, l’autonomie zapatiste a toujours dû s’affirmer au milieu d’attaques et de menaces constantes. Et pour peu qu’on ait le souci de voir croître partout les espaces libérés qui luttent pour échapper à l’emprise de la marchandisation capitaliste et des institutions étatiques qui la servent, peut-être m’accorderez-vous, chère Cléone, que, tout comme le Rojava rebelle récemment pris en tenaille entre les offensives turques et syriennes, le Chiapas zapatiste aurait quelques raisons de bénéficier d’un soutien international plus affirmé.

Enfin, le sous-commandant Moisés lança une dernière question, adressée à nous toutes et tous : « Nous vous invitons à vous demander à quoi êtes-vous disposés pour arrêter la guerre qui est menée partout contre l’humanité, chacun·e dans sa géographie, son calendrier et avec ses façons d’être et de faire. » Pas une trop mauvaise interrogation pour commencer l’année, sinon pour démarrer la décennie.

La question du moment sans doute — pour peu que l’on veuille bien comprendre la guerre en cours en son sens le plus global, et pas seulement militaire. Cette question n’est pas tant celle du constat et de l’analyse, même si cette dimension ne saurait être négligée, que celle du degré de détermination individuelle et collective à agir pour faire front à une Tourmente aussi colossale et ravageuse que les incendies qui se propagent actuellement d’un continent à l’autre, véritable holocauste planétaire où sont consumés des dizaines de milliers de kilomètres carrés de forêts et des milliards d’animaux, parmi lesquels quelques dizaines ou centaines d’humains.

À dire vrai, au cours de l’année écoulée, bien des peuples ont déjà commencé — et avec quelle puissance ! — à répondre à la question du sous-commandant Moisés, depuis le Soudan jusqu’en Haïti, de Hongkong au Chili, en passant par l’Algérie, le Liban, l’Irak, l’Iran, l’Équateur, la Colombie et d’autres encore. En un peu plus d’un an, depuis ce 17 novembre 2018, qui a marqué le début du soulèvement des Gilets jaunes, quelques pas de géants ont été accomplis. Dans tant de pays, le point d’inacceptation de l’inacceptable a été atteint. Il s’est produit l’inimaginable, parfois là où on l’attendait le moins. Là où les passivités routinières et la soumission aux normes néolibérales semblaient devoir se perpétuer inlassablement, la rupture soudaine du Ya basta a fait son œuvre. L’impossibilité de continuer à vivre comme avant, le basculement dans l’insubordination, la communauté retrouvée dans la lutte, la découverte d’une autre vie possible se sont propagées à vive allure, malgré la violence de la répression, la montée de l’autoritarisme et les menaces néofascistes.

Et s’il n’était pas insensé de prétendre que l’irruption des Gilets jaunes était le signe annonciateur de nouvelles formes d’explosion sociale appelées à se multiplier, le cycle planétaire des soulèvements qui se sont succédé depuis annonce probablement une phase plus aiguë encore de l’affrontement en cours. Dans un tel contexte, la question du sous-commandant Moisés revient à se demander ce qui permettra désormais d’aller plus loin encore, afin d’amplifier les dynamiques véritablement libératrices.

Que les colères soient amenées à se faire partout plus vives apparaît plus que probable. De fait, la Tourmente provoquée par la perpétuation des logiques marchandes-capitalistes ne peut que s’accentuer au cours des prochaines années : effets dramatiques du dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité et pollutions en tous genres, dégradation des conditions de vie du plus grand nombre, décomposition sociale sans cesse croissante, discrédit généralisé des gouvernants et des systèmes politiques, à quoi pourrait s’ajouter la spirale de la prochaine crise financière. En outre, un levier décisif des basculements en cours est la délégitimation croissante dont souffrent désormais les politiques néolibérales, sous le double effet de l’accentuation des inégalités, parvenues à des degrés d’obscénité insoutenables, et d’une catastrophe climatique devenue le potentiel foyer critique de remises en cause en cascade. En bref, la dynamique de destruction du monde engendrée par le productivisme capitaliste est en passe d’être mise à nue et identifiée comme telle.

Pour le reste, il est certain que nous avons besoin de davantage de détermination et de force collective, de plus d’expériences partagées, de plus d’intelligence et de créativité, de plus de capacité d’organisation et de plus de liens transnationaux (les zapatistes appellent avec insistance à la formation de réseaux planétaires de rébellion et de résistance). Serons-nous suffisamment préparés, dans les moments critiques, pour tenir à distance la bête capitaliste et déployer assez de savoir-faire pour commencer à vivre sans elle ? Pour éviter l’imposition des vieilles formules institutionnelles (gouvernement de transition et assemblée constituante) qui reconduiraient l’oppression dont il s’agit de se débarrasser ? Pour que l’emporte la capacité d’auto-organisation, dans les assemblées populaires de base et les communes libres, afin de donner corps à de nouvelles formes politiques, localisées mais aussi supra-locales, autonomes et capables de déjouer la capture étatique de la puissance collective ?

Puisse votre sagesse, forgée par la traversée des siècles et des continents, nous aider, chère Cléone, à surmonter petitesses, goût de l’entre-soi et dogmatismes, certitude d’avoir raison et incapacité à écouter, exacerbation des petites particularités et démesure des égo, afin de trouver, au plus loin des appartenances identitaires, le chemin d’un faire-commun avec nos différences.

Et, dans ce monde où l’imprévisible devient, chaque jour un peu plus, la seule chose qu’on puisse prévoir, il peut nous être précieux de garder à l’esprit ce que les zapatistes ont l’habitude de dire : jusqu’au jour d’avant, tout paraît impossible...

San Cristóbal de Las Casas,
4 janvier 2020.

Un je-nous,
traversé par les multiples rencontres
sans lesquelles il ne serait pas grand-chose

P-S : Vous y serez, j’en suis sûr, chère Cléone ; en France, la décennie décisive commence le 9 et le 11 janvier...

Source : LundiMatin
10 janvier 2020

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