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Lettre d’un chanteur occitan aux militants décoloniaux
Et nous là-dedans ?

mercredi 17 février 2021, par Laurent Cavalié

Avons-nous une place dans la sphère décoloniale ? Nous ne sommes ni « racisé·e·s », ni « non blancs », ni « noirs », ni « blacks », ni « indigènes », mais je veux vous exprimer pourquoi j’ai besoin de me rapprocher des combats décoloniaux. Je veux vous exprimer les siècles de mépris vis-à-vis de notre langue qui n’est pas le français, de notre accent qui n’est pas celui des dominants économiques et médiatiques, de notre absence des plateaux de théâtre, des médias, du cinéma. Je veux vous exprimer la fatigue de devoir encore et toujours justifier de l’universalité de notre propos.

Je veux vous dire qu’en même temps que la France colonisait le monde et mettait en place l’esclavage, elle opérait à l’intérieur de l’Hexagone une vaste opération de colonisation des consciences, pour anéantir la diversité linguistique, pour empêcher les enfants de parler la langue de leurs parents, pour nous faire admettre qu’il n’y avait qu’une seule langue du progrès et que c’était le français, et par là même pour nous faire croire qu’il n’y avait qu’une seule voie possible, celle du progrès. Tous les moyens étaient bons pour glorifier l’idée de la grandeur universelle de la France et du français, y compris ceux du révisionnisme historique. Y compris ceux des sévices corporels pour les enfants, ceux de l’humiliation et du mépris.

La question du mépris des cultures populaires de la France, et de la pensée colonialiste de l’État français en direction des cultures particulières de l’intérieur — j’aurais pu oser l’expression cultures autochtones — ne peut pas être écartée d’un revers de manche, au prétexte que nous n’aurions pas été colonisés au sens où cela s’entend le plus couramment, c’est-à-dire par les armes, génocide et esclavage à l’appui. Je pourrais préciser ici que, pour ce qui est de la conquête armée et du génocide, le Languedoc, d’où je suis, a déjà payé un lourd tribu à la France lors de la croisade dite « contre les Albigeois », suivi d’un siècle de terreur quotidienne, avec ses milliers de bûchers, orchestrée par l’Inquisition. Mais je ne vais justement pas, ici, commencer à compter les morts qui justifieraient que nous sommes plus ou moins dignes de se revendiquer victimes du colonialisme.

D’autant plus que je pourrais même dresser un tableau réjouissant de notre situation : je pourrais me réjouir que la langue soit enseignée, qu’elle soit chantée. Je pourrais me réjouir que des carnavals se réinventent, que des villages recréent leur totem. Je pourrais relever qu’il existe des politiques publiques en faveur de la création artistique en occitan. Je pourrais avoir l’honnêteté de dire que c’est une joie que d’avoir trouvé un chemin artistique dans notre langue. Et que c’est peut-être même une facilité, vu que nous sommes aidés financièrement, et aussi plus facilement repérables car porteurs d’une histoire particulière, d’une « couleur » artistique particulière dans l’immense choix des propositions de créations qui inondent le marché de la culture, en France, tous les ans. Pour certains artistes qui galèrent pour vivre de leur création, nous sommes même considérés comme privilégiés. On peut, et même on doit mettre en avant cette joie, qui est réelle pour bien des acteurs de notre monde occitan, sans masquer la réalité du théâtre, de l’édition, de l’enseignement, qui sont tenues à bout de bras par la force des militants qui arrachent à l’État quelques aumônes, alors qu’il est question là ni plus ni moins de la survie d’une langue.

Nos réalités sont diverses et aujourd’hui le sentiment de dépossession demeure. Notre langue est en danger et tout ce qu’on pouvait qualifier, comme un ensemble très subjectif mais pourtant bien réel, d’art de vivre, c’est-à-dire notre relation particulière au monde — ni plus valable ni moins valable qu’aucune autre — est en train de finir de se diluer dans la culture médiatique dominante.

Le sentiment de dépossession demeure. Notre capacité à relativiser dépend évidemment de la construction de chacun, de sa capacité à se détacher d’une situation ou non, de son humour ou de son manque d’humour, de sa capacité à affronter ou de sa prédisposition au silence. On n’est pas égaux face au sentiment de dépossession et face aux sentiments qui en découlent : du sentiment de la perte de lien à celui de solitude, du sentiment de n’appartenir à aucune communauté à celui d’exclusion, de celui d’être dominé à celui de discrimination, de celui de pauvreté culturelle à celui de désœuvrement. On n’est pas égaux et tous ces ressentis appartiennent à chacun et sont toujours respectables. Hiérarchiser les douleurs et les peines est une absurdité pour quiconque est capable d’empathie.

Le sentiment de dépossession demeure et il est non seulement respectable, mais il faut le comprendre. Nous avons été dépossédés au cours des siècles passés de notre culture populaire, puis autodépossédés de ce qu’il en restait au cours du vingtième siècle à force de nous signifier notre indignité et l’inutilité de notre langue. Aujourd’hui la place est libre, les cerveaux sont disponibles à la colonisation mentale des dominants : l’État et les grands industriels s’insinuant à tous les niveaux, sociaux et intimes, de nos vies. Notre culture s’est tellement diluée dans la culture capitaliste et médiatique dominante, qui depuis tellement de temps nous vend ses illusions de bonheur, que nous nous modelons en rêve collectif, à l’image des possédants, à leur parlé, à leur accent, à leurs habits, à leur mode de vie — sans même avoir les moyens de nos rêves ! Il y a tellement de temps que nous avons abandonné à l’industrie les usages populaires qui nous caractérisaient, que l’essentiel de notre culture, notre univers, notre art de vivre, notre rapport au monde, notre géographie intérieure et l’art de la raconter, s’y sont dissous. Notre culture et notre langue s’effacent tellement, que nous voilà même dépossédés de la légitimité de nos actions, de nos créations ou de nos combats, qui passent pour inutiles. Et nous voilà contraint de nous justifier encore et toujours de leur bon sens, alors même que, écrire de la poésie et chanter en occitan, n’est pas toujours un choix, mais une évidence qui s’impose, simplement.

À chacun ses évidences, certes. Chacun son histoire, aucune n’est comparable, certainement pas hiérarchisable sur une illusoire échelle de la victimisation. Nous en sommes, nous tous, à bâtir des discours, à composer des musiques, à créer des esthétiques sur des ruines laissées par l’industrie capitaliste et colonialiste. Si c’est une hydre, comme on aime parfois nommer le système en lui accordant l’existence d’un être vivant, elle est encore en pleine possession de ses moyens de destruction. La situation est aussi dramatique qu’inespérée pour tous ceux qui souhaitent trouver un chemin créatif fraternel. Tout ce qui fut détruit est à réinventer. Quels imaginaires peuvent naître du cataclysme ? Quand les anciens se sont tus, parce que ce qu’ils avaient à nous raconter avait été tué par le mépris, ou bien parce que ce qu’ils avaient à nous raconter était source de trop de souffrance, quel langage peut-on encore inventer ?

BORREIA !

E patarem patarem cap al centre dal monde.
Zinga-zanga ! Sèm dançaires d’una tèrra rebonduda.
Tornarem caufar l’òli, la qu’avèm pas escampada al pè de la muralha.
Tornarem caufar l’òli, verge a ne tornar daurar los solelhs de la lenga.
Tornarem caufar l’òli, verge a s’enfuocar en vol, a n’enregar lo cèl e s’abrandar pels pès de l’ordre que camina.
E piularem coma d’aucèls perduts sus la tèrra noiriguièra.
E bramarem coma lops en ardada, aclapats mas que volon pas que viure.

Et nous frapperons des pieds, frapperons jusqu’au centre du monde.
D’un pied ! De l’autre ! Nous sommes des danseurs d’une terre enfouie.
Nous réchaufferons l’huile, celle que nous n’avons pas jetée au pied de la muraille.
Nous réchaufferons l’huile, vierge à redorer les soleils de la langue.
Nous réchaufferons l’huile, vierge à s’enflammer en vol, à en zébrer le ciel et s’embraser dans les pieds de l’ordre qui avance.
Et nous piaillerons comme des oiseaux perdus sur la terre nourricière.
Et nous gueulerons comme loups en horde, accablés mais voulant seulement vivre.

Laurent Cavalié
sirventes.com

Photographie
Jacob Redman

Messages

  • Bonjour,
    Ce chanteur occitan éprouve-t-il le besoin de se rattacher au décolonialisme et au racialisme parce qu’elle serait une cause politiquement et médiatiquement, porteuse ; en tout cas plus porteuse que l’occitanisme et la langue occitane ?
    Pour y parvenir, il doit donc réactiver le discours politique autonomiste des mouvements régionalistes d’avant et surtout d’après 68 (cf. Gardarem Lo Larzac et le grand rassemblement sur le plateau du Larzac en 1973 élargis aux antimilitaristes, aux paysans-travailleurs, à toutes les variétés de gauchismes, aux régionalistes, aux féministes, aux…hippies, etc.). Donc une combinatoire entre aspirations à l’universel et revendications identitaires particulières.
    Dans ce contexte contestataire, des théoriciens occitanistes ont développé un discours du type de celui qui a accompagné les mouvements de libérations nationales contre les puissances coloniales, c’est-à-dire un discours anticolonialiste. Anticolonialiste donc et non pas décolonial puisque ce courant n’existait pas à l’époque. Certes Frantz Fanon avait publié ses livres mais ils ont surtout été lu comme une critique des conséquences psychiques et anthropologiques du colonialisme et comme une contribution aux doctrines tiers-mondistes.
    En référence à l’histoire disparate de l’Occitanie, avec ses comtés (cf. Le comte de Toulouse), ses duchés, ses dépendance aux royaumes hispaniques ou siciliens, ses diocèses, etc. les thèses des occitanistes ont mis l’accent sur la dépendance des populations autochtones aux puissances extérieures, romaines, wisigothes, royales, républicaines…Ils avancent que l’État (royal, puis républicain français) a non seulement colonisé et dominé des peuples africains et asiatiques, mais qu’il a aussi colonisé et dominé non pas l’Occitanie — qui, mis à part sous le règne des Wisigoths et seulement pour sa partie orientale, n’a jamais existé comme espace politique, étatique unifié — mais des pays et des populations où la langue d’oc était parlée par la majorité d’entre eux.
    Robert Lafon, est parmi les principaux théoriciens occitanistes qui cherchent à rendre opératoire l’analogie entre colonisation extérieure et colonisation intérieure. Plusieurs de ses livres dont Décoloniser en France (1971) et La revendication occitane (1976) font directement référence à l’analogie coloniale. Lafon cherche à fonder une doctrine autonomiste et autogestionnaire qui définit le combat régionaliste en opposition directe à l’État central et à ses institutions.
    En cherchant à se situer dans la continuité de ces mouvements Laurent Cavalié semble ne pas percevoir à la fois leur échec et leur réussite :
    échec politique, car l’Occitanie idéalisée des protagonistes de l’époque n’a pas obtenu un statut de région autonome comme c’est le cas, par exemple, pour la Catalogne espagnole ;
    réussite aussi ; du moins si ce n’est réussite, un acquis : la reconnaissance du « fait occitan » dans quasiment tous les secteurs de la société.
    Cavalié l’évoque : écoles occitanes (les Calandreta), baccalauréat d’occitan, agrégation d’occitan, département d’occitan dans les universités, développement de la recherche sur l’histoire, les cultures, les langues occitanes ; statut de langue régionale reconnu pour la langue d’oc ; plaques des noms des rues bilingues français/occitan ; subventions aux associations occitanistes ; soutiens aux éditeurs occitans ; etc.
    On peut interpréter cette institutionnalisation de la dimension particulariste des aspirations régionalistes non pas comme une « récupération » mais comme un englobement par « la globalisation/totalisation du capital », notamment dans ses dimensions « culturelles ».
    De sorte que depuis quelques dizaines d’années, les « discriminations » qui seraient engendrées par l’appartenance à la sphère culturelle occitane occitans sont peu discernables tant elles sont englobées dans toutes les tensions et les conflictualités sociétales actuelles.
    Ainsi, l’accent occitan historique (« l’accent du Sud ») dans la prononciation ordinaire du français n’est guère repérable ; en tout cas largement moins que « l’accent banlieue » par exemple. Certains individus peu au fait de l’histoire de l’Occitanie et peu familiers avec la langue d’oc mais soucieux de se particulariser à bon compte, vont même jusqu’à se donner une inflexion de voix qui simule l’accent occitan ! Il n’y a qu’a écouter un discours du Premier ministre Castex pour le constater (Castex est originaire du Gers).
    En bref, le ralliement de ce chanteur occitan au courant décolonial va-t-il être suivi par les milieux occitans et occitanistes qui pourtant historiquement et politiquement en sont très loin ? C’est peu probable tant il y a d’écart politique et idéologique entre le déconstructionisme post-moderne des courants décoloniaux et l’attachement des occitanistes aux traditions et à la permanence de la langue d’Oc.

    Jacques Guigou
    28 février 2020

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