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Lettre à Piero… d’ici et d’ailleurs

vendredi 22 janvier 2021, par Jacques Philipponneau (Date de rédaction antérieure : 2 mai 2020).

Piero,

Je continue avec beaucoup de retard ces conversations trop brèves que nous avons eues lors de votre court passage en janvier dernier, quoique ce retard, finalement, ait apporté quelques éclaircissements sur la fin provisoire des conflits sociaux en France et aussi sur le sort de la malheureuse Syrie.

Ainsi, avec l’offensive turque commencée l’automne dernier et le retour de l’armée d’Assad sur sa frontière nord, avec ses polices secrètes et ses tortionnaires, s’achève le dernier acte du drame syrien. Et s’effondrent aussi toutes les possibilités d’émancipation au Rojava sous le contrôle des YPG/PKK. Tôt ou tard le régime de Damas va reprendre le contrôle de la quasi-totalité du pays et les Turcs conserver des miettes frontalières, leur Donbass en quelque sorte, source de conflits qu’ils ont un intérêt mutuel à voir durer.

À l’image idyllique véhiculée en Occident (de l’extrême gauche à l’extrême droite ; ce simple fait n’était-il pas en lui-même suffisamment suspect ?) de milices des FDS (essentiellement kurdes) apportant, au choix, le confédéralisme démocratique d’Öcalan, une cohabitation interethnique harmonieuse ou une laïcité teintée de féminisme photogénique (on en a même fait en France un très mauvais film), le retour à l’alliance de fait avec Bachar et les Russes rappelle finalement les fondements historiques du PKK. Il y a en effet autant d’autonomie du YPD par rapport au PKK qu’il y en avait pendant la guerre du Viêt Nam entre le Viêt Cong sud-vietnamien et le parti communiste du Nord-Viêt Nam.

Seuls les naïfs occidentaux peuvent se lamenter de cette alliance forcée avec le régime syrien, oubliant qu’ils se réjouissaient il y a peu d’une autre alliance aussi monstrueuse avec la coalition occidentale et sa stratégie aérienne de bombardements massifs d’extermination (les ruines de Mossoul ou de Raqqa n’ayant rien à envier en désolation à celles d’Alep dues aux Russes). À cette époque pas si lointaine il semblait acceptable, au nom d’un autre réalisme, à des combattants volontaires occidentaux d’extrême gauche de collaborer avec les forces spéciales de leurs pays comme le décrit André Hébert dans son récit Jusqu’à Raqqa. Avec les Kurdes contre Daech. À les en croire, ils seraient abandonnés par leurs bons protecteurs et contraints de se jeter dans les bras du diable.

Mais les États occidentaux n’ont rien abandonné car ils n’ont jamais réellement soutenu quiconque, ni la révolution syrienne naissante ni les milices kurdes. En refusant de fournir aux FDS les armements antichars ou antiaériens, seuls à même d’inverser le rapport de force, ils leur interdisaient toute autonomie. Ils les ont toujours utilisées comme la piétaille soldée nécessaire à leurs propres buts, en les entraînant finalement dans l’offensive coûteuse en zone arabe jusqu’à Raqqa. Onze mille combattants kurdes et alliés seraient morts en tout dans la guerre contre Daech, jusqu’à la chute finale de Baghouz le 23 mars 2019.

La direction du PKK, fidèle à son idéologie militaro-nationaliste, n’a jamais hésité à envoyer ses combattants au massacre pour maintenir son pouvoir, comme lors de l’offensive urbaine suicidaire de 2015 en Turquie, ou à monnayer avec le sang de ses combattants cette alliance purement circonstancielle avec la coalition contre Daech, qu’elle espérait contre tout réalisme retourner contre la Turquie, pièce maîtresse de l’Otan dans la région.

C’est ce besoin de guerre permanente pour se maintenir qui explique son refus initial de combattre le régime de Damas quand cela était possible, et probablement décisif. Une Syrie libérée de la tyrannie de Bachar el-Assad était la condition indispensable pour une véritable émancipation de la région à majorité kurde, mais cela aurait entraîné ipso facto le délitement de son pouvoir idéologico-militaire exclusif. Cette neutralité envers le régime de Damas sera maintenue, quoi qu’on en dise, pendant les longues années de guerre civile, favorisée par une même matrice militaro-léniniste, comme nous le dit le journaliste Raphael Lebrujah, dans son ouvrage apologétique Comprendre le Rojava dans la guerre civile, « beaucoup pensent qu’il s’agit de marxistes. En réalité, les apoïstes ont abandonné le marxisme mais pas le léninisme ». À la limite on aurait préféré le contraire et cela aurait peut-être été plus conciliable avec le municipalisme libertaire.

Si malgré tout au Rojava la situation était, et est de loin la plus respirable dans ce jardin des supplices qu’était devenu la Syrie, on le doit bien sûr au courage et aux aspirations d’une base civile et combattante prenant au mot le programme contrôlé d’émancipation de la bureaucratie dirigeante, mis en place par ses fanatiques qadro, ces authentiques commissaires politiques. Le confédéralisme démocratique d’Abdullah Öcalan (le communalisme de Bookchin revu par Oncle Apo, quarante pages où ne figure pas une seule fois le terme démocratie directe) met en avant une certaine composante de démocratie participative, mais cette participation reste réduite, concrètement, aux seuls échelons locaux de l’organisation pyramidale du Rojava. Celle-ci reste un léninisme maintenu dans sa composante essentielle du centralisme démocratique.

En dépit de tout, misère, encerclement mortel et tutelle bureaucratique, comme dans toute situation de guerre de libération, il y règne un air et un espace de liberté incontestables et inconnus dans la région. Mais y voir un modèle universel d’émancipation ou de démocratie directe réalisée relève de l’aveuglement le plus naïf. Ce même journaliste cité plus haut me confirmait, dans une communication téléphonique fortuite en janvier 2020, que bien entendu la population approuvait le renversement d’alliance de l’automne 2019 car elle avait confiance en ses dirigeants (devant l’urgence et le fait accompli, on voit mal qu’il pourrait en être autrement), que bien sûr il n’y avait eu d’élections (à deux reprises) qu’au niveau local (encore une fois il n’est pas question de démocratie directe) car la guerre empêchait naturellement d’en organiser au niveau de la fédération des cantons (la guerre dure depuis plus de huit ans faut-il le rappeler) et que la démocratie à la base s’occupait essentiellement des problèmes de la vie quotidienne des quartiers et des villages (les conflits locaux et familiaux, le ravitaillement, la gestion de la voierie, vendre sa moto — dixit —, etc.). Il s’agit d’une autre forme des CDC cubains (élus démocratiquement par la population mais où bizarrement il n’y a que des pro-régime) qui maillent la totalité de la vie sociale avec les mêmes fonctions, dans ce Cuba si démocratique qu’il fait encore l’admiration dans les milieux gauchistes au nom du sempiternel anti-impérialisme.

Il est bien entendu aussi facile que ridicule de donner des leçons de stratégie post festum et peut-être n’y avait-il aucune autre issue à ce qui advient, mais tout au moins soyons lucides sur ce que l’on défend. Et puisque l’analogie avec la guerre d’Espagne nous a été serinée par divers ignorants, allons-y : bien que la révolution espagnole ait été liquidée en moins d’un an par les staliniens et leurs alliés, cela ne signifiait pas pour autant une équivalence entre le camp républicain et les franquistes. Présentement, quelle que soit la nature exacte de l’organisation politico-militaire du Rojava, elle vaut cent fois mieux que toutes les horreurs qui l’encerclent.

Les États occidentaux, et bien moins encore Assad et ses alliés, n’ont évidemment aucun intérêt à ce que de telles aspirations se développent nulle part et « naturellement, nous ne ferons rien » comme l’avait proclamé le ministre français des affaires étrangères au moment de la proclamation de l’État de siège en Pologne en 1981. L’ordre pouvait régner à Varsovie comme il règne maintenant en Syrie.

Naturellement ils ne feront rien, car des causes aussi universellement populaires, mêmes accompagnées d’illusions diverses, mais auréolées d’un héroïsme incontestable, peuvent toujours donner ou entretenir de mauvaises idées. La préoccupation première, permanente autant qu’essentielle, d’un État est de se préparer à affronter sa propre population quand le contrôle social ordinaire s’effondre, et toute tentative d’auto-organisation doit être combattue, falsifiée, minimisée ou reléguée dans un exotisme réducteur. Comme il avait été si bien dit en d’autres temps à propos d’autres conflits : « Gare à la justice seigneuriale quand le château brûle. »

Vous en savez quelque chose en Italie où l’État, qui n’a rien appris ni rien oublié en un demi-siècle, n’en finit pas de se venger par ses lois d’exception et ses prisons de haute sécurité de l’effroi subi pendant cette décennie révolutionnaire, qu’on a tenté de réduire aux années de plomb. Au travers du cas Battisti, la mise en scène, au printemps 2019, d’une vindicte expiatoire éternelle s’adresse plus à de futurs opposants qu’aux fantômes du passé.

Quand la justice italienne a demandé peu après à la France l’arrestation et l’extradition d’un réfugié politique condamné à douze ans et demi de prison pour d’hypothétiques crimes de « devastazione e saccheggio » commis lors des manifestations violentes contre le G8 à Gênes en 2001 et à Milan en 2006, cela a été vu ici comme l’affirmation qu’il n’y aura plus jamais de prescription et que toute atteinte à l’ordre établi doit être désormais assimilée à du terrorisme.

Ce terrorisme générique qui, selon une formulation plus pertinente que jamais, permet à la société de ne plus être jugée pour ce qu’elle est mais seulement à l’aune de ses inconcevables ennemis (islamistes, néonazis, suprématistes blancs), doit rester sous des formes variables comme la basse continue de cet État d’exception devenu notre ordinaire.

En France c’est le terrorisme islamique « home grown » (mais aussi en Angleterre et à des degrés divers ailleurs) qui sert de musique de fond sécuritaire. Produit de la société contemporaine la plus moderne, expression d’un désespoir existentiel fondamental, perfusé par un héritage colonial indélébile, il est appelé à perdurer car il n’y a plus de retour en arrière possible dans la constitution de ghettos ethnico-religieux dans la plupart des villes françaises. Comme il n’y a pas d’autres choix non plus pour l’ancienne puissance coloniale française que de prendre sa part du nouveau « fardeau de l’homme blanc » dans la guerre sans fin contre le terrorisme (au Sahel ou ailleurs), la haine contre les métropoles du vieil impérialisme s’en trouve entretenue sans fin prévisible.

L’irruption momentanée d’un terrorisme de masse en 2015 et 2016 a enfin permis à l’État français de perfectionner l’arsenal répressif mis en place dès 1986 à l’occasion d’autres attentats. Un terrorisme résiduel, individuel et désespéré, dont le caractère « islamique » tient essentiellement d’une justification suicidaire pour estropiés de la vie vient tous les six mois raviver l’hystérie médiatique et l’affolement sécuritaire : on a pu ainsi traiter les Gilets jaunes de terroristes parce qu’ils avaient mis en scène, sur un rond-point, la décapitation symbolique d’un Macron en carton et plus récemment, on apprenait que la police britannique avait tenté de classer le mouvement explicitement non violent Extinction Rebellion comme organisation terroriste.

Le même genre de lois existe donc ici aussi, mais la différence du rapport de forces restreint pour l’instant leur application systématique ou rigoureuse. La mobilisation, à Rennes surtout, contre l’arrestation et l’extradition de Vincenzo Vecchi, coïncidant avec l’indignation profonde due à la mort, par l’intervention de la police, du jeune Steve Maia Caniço à Nantes, aboutira finalement en novembre à sa libération provisoire, la menace d’extradition étant suspendue à un nouveau procès. L’État français depuis un an craint la rue et hésite à dévaster plus encore l’image d’une police détestée et d’une justice aux ordres.

En décembre 2014, j’avais écrit avec René Riesel, à l’occasion de la mort d’un manifestant tué par une grenade offensive, un texte intitulé « Au-dessus du volcan » (publié dans Le Monde en janvier 2015 avec des modifications mineures non consenties) ; ce texte soutenait que deux partis historiques étaient en cours de constitution (tout au moins en France) qui s’opposaient non pas sur des détails de gestion de ce qui est mais sur la totalité d’une conception de la vie : « Quand s’affrontent deux conceptions de la vie si antagoniques, s’affirme aussi l’inéluctabilité du conflit central des temps à venir, celui qui va opposer les fanatiques de l’apocalypse programmée à ceux qui ne se résignent pas à l’idée que l’histoire humaine puisse finir dans leur fosse à lisier. » La frange de la jeunesse en marge, où se cherchait et s’affirmait cette autre conception de la vie, étant très minoritaire et souvent confuse, ce texte fut critiqué comme prenant pour le moins ses désirs pour des réalités.

Cinq ans plus tard, cette jeunesse minoritaire l’est un peu moins, et plus seule, la crise écologique généralisée et l’irruption du mouvement des Gilets jaunes (hors de contrôle de toutes les représentations intégratrices habituelles) ont fait exploser le confinement idéologique où étaient refoulées les questions qui fâchent (quel pouvoir, que produire, quelle répartition des richesses, quel sens de la vie), pour faire irruption au sens strict sur la place publique. La constatation que l’État social disparaît et qu’il ne reste qu’un État répressif (ce que traduit un phénomène nouveau en France, la détestation croissante de la police « Police partout, justice nulle part »), le sentiment d’appauvrissement de la vie (« Travaille, consomme et ferme ta gueule ») et que question sociale et crise écologique sont liées (« Fin du mois, fin du monde, mêmes ennemis, même combat »), tout cela a confirmé au pouvoir en place qu’il vit bien au-dessus d’un volcan et qu’il fallait au plus vite écraser ce mouvement, en briser les volontés et en éradiquer le souvenir.

La technique de répression contre le mouvement des Gilets jaunes s’est apparentée à une guerre d’usure alliant à une violence récurrente dans la rue des milliers d’interpellations préventives à chaque manifestation, des amendes systématiques visant une population pauvre et un millier de peines de prison, tout en évitant autant que possible les morts et les martyrs. La technique a finalement porté ses fruits et, le découragement d’un affrontement sans issue aidant, les manifestations se sont amenuisées depuis le printemps 2019 : le 16 novembre il y eut dix fois moins de manifestants qu’un an auparavant. À Paris la répression en cette date anniversaire du début du mouvement fut tout aussi dure. Vae victis.

L’appauvrissement d’une partie de la population, la détestation conséquente de Macron et de sa nomenklatura techno-financière (même renforcée par l’indignation d’une violence policière politiquement choisie) ne se sont pas révélées des facteurs d’unification suffisamment puissants pour susciter un mouvement généralisé.

La brèche ouverte par l’irruption de ce mouvement donnant une nouvelle actualité à la question sociale, que l’on peut apercevoir dans les recueils de slogans ou d’inscriptions dans le dos des manifestants, s’est donc fermée progressivement à l’automne dernier, malgré la persistance de collectifs très divers. Certains d’entre eux, cherchant comment le communalisme libertaire de Bookchin ou plus généralement la démocratie directe pourraient constituer les bases organisationnelles et programmatiques d’une lutte de longue haleine contre le système, se sont ainsi réunis à Commercy à la mi-janvier.

Paradoxalement, l’occultation de ce qu’il y avait potentiellement de plus menaçant dans le mouvement est venue de ce que la partie la plus classiquement politisée des Gilets jaunes (en gros sa composante de gauche voire gauchiste) espérait comme son sauvetage in extremis : un relai en rejoignant la lutte revendicative classique, programmée depuis des mois, contre la réforme des retraites.

Celle-ci, bien que longue mais légaliste, multiforme mais, sauf exception, sans imagination, souvent courageuse mais minoritaire, populaire mais contemplée par une population restée largement passive, n’est jamais sortie de la mise en scène d’un affrontement sur la répartition de la richesse sociale au sein du salariat et d’une médiation étatique jamais remise en question. Elle n’aurait pu être victorieuse que par une grève générale que tous les syndicats doivent à la fois brandir comme menace et éviter à tout prix sous peine de perdre le contrôle social qui leur est imparti par le système. En France tous les syndicats représentatifs reçoivent des fonds de l’État. En 2018 la CGT a reçu par exemple 18,9 millions d’euros. De quoi payer tous les procès de Gilets jaunes ou alimenter largement les caisses de grève ! Mais la grande peur de 68 est encore dans toutes les têtes des bureaucrates syndicaux, ravivée par la gifle encore brûlante des Gilets jaunes et donc, comme dans un mauvais film dont on connaissait la fin, il s’agissait pour eux de ne pas se couper d’une base radicale, minoritaire mais toujours présente, tout en évitant la généralisation du conflit.

Dans ces conditions, le résultat final, sans intérêt, sans importance malgré le suspense artificiel, était secondaire devant la nécessité cardinale d’une réhabilitation des syndicats comme pseudo-adversaires et de celle de l’État comme ferme gestionnaire de l’économie.

L’épitaphe de ces conflits purement défensifs fut écrite par Warren Buffet il y a quelques années déjà, en 2006 : « There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war and we are winning. » Et il ajoutait après la crise financière de 2008 pour qu’aucune ambiguïté ne subsiste : « And we won. »

Ite missa est.

Voilà bien une confirmation, si l’on en avait encore besoin, qu’aucune cause particulière, aucune catégorie sociale liée au monde du travail ne peut constituer un facteur d’unification, d’une part, parce qu’à l’intérieur même du salariat les différences extrêmes de statut s’y opposent et, d’autre part, parce qu’une partie croissante de la population en est exclue. Quant à être un ressort pour un projet d’émancipation, elle ne pourrait l’être qu’en se niant comme rouage des rapports sociaux capitalistes et mise en question du produit de son activité. En dehors d’une crise généralisée suffisamment puissante pour faire s’évanouir collectivement l’envoûtement économique, cela ne peut se traduire que par des sécessions individuelles : les déserteurs de l’idéologie dominante se nient comme travailleurs salariés comme ils rejettent le produit de leur travail aliéné.

Cela est venu confirmer, si besoin était, ce qu’affirmait il y a déjà plus d’un demi-siècle la critique la plus lucide, à savoir que le capitalisme achevé produit aussi le type d’être humain dont il a besoin : l’individu isolé, seulement préoccupé de ne pas être rejeté de la matrice travail-consommation qui constitue l’alpha et l’oméga de son existence, imperméable à toute question d’ordre général, sociale, politique ou écologique. La société industrielle moderne transforme non seulement la totalité des besoins en marchandise (selon l’excellente formule de Davi Kopenawa, un Amérindien yanomami, « les Blancs sont le peuple de la marchandise »), mais elle réduit l’existence à un rapport social entre des machines médiatisé par des personnes, au sens du théâtre grec, des masques. Rien ne semble pouvoir s’opposer à ce raz de marée, qui achève la longue transformation anthropologique commencée il y a trois siècles en Angleterre. Un système social qui ne peut se réformer sans se saborder poussera jusqu’au bout l’extrémisme de ses principes et s’arc-boutera jusqu’à la mort pour défendre ses privilégiés ; mais suscite-t-il dans le même temps un négatif susceptible de le menacer ?

Car l’important est bien sûr là, dans la perception nouvelle et largement partagée d’un délabrement continu et accéléré du monde. En quelques mois l’an passé, on a vu dans une espèce de tourbillon critique mêlant l’insolite pittoresque de boucheries saccagées par des vegans furieux, aux visions d’apocalypse d’un holocauste de kangourous ou de koalas réduits en cendres, d’innombrables nuisances soudain critiquées à la une des médias : la neige artificielle et les sports d’hiver, le tourisme de masse et les transports aériens, les bateaux de croisière et la pollution au fioul lourd, Airbnb et la spéculation immobilière, les abattoirs cauchemardesques et l’élevage industriel, les bébés sans bras de l’empoisonnement chimique agricole, la disparition des abeilles et des oiseaux, Venise sous les eaux du réchauffement climatique, etc. Et finalement, de braves journalistes éberlués de leurs découvertes récentes interrogeant d’authentiques chercheurs de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales où cachetonne une grande partie de l’intelligentsia critique) sur l’avenir du capitalisme, de la société industrielle ou de la démocratie représentative.

Au travers de toute cette frivolité bien française, rappelant les discussions de salon d’avant 1789 sur les abus, où la question des honneurs dus à un cinéaste accusé de viol ou à un écrivain pédophile chasse l’incendie à peine éteint de l’Australie, avant de céder la place à un virus chinois inquiétant l’usine du monde, une quasi-certitude s’impose progressivement dans les consciences : cette société n’a plus d’avenir et il est bien trop tard pour la réformer devant la rapidité du naufrage. Comme signes anecdotiques de l’esprit du temps, une série TV française, après bien d’autres devancières anglo-saxonnes, intitulée sobrement Effondrement a rencontré un grand succès l’an passé et selon un sondage de l’automne dernier (qui vaut ce que valent les sondages bien entendu), 60 pour cent des Français pensaient que la société allait s’effondrer et 80 pour cent se prononçaient contre l’élevage industriel.

C’est ce qui explique la vogue soudaine en France depuis deux ans de la collapsologie, expression la plus adéquate du sentiment d’impuissance de l’individu urbain, privé de tout pouvoir sur sa vie.

Il n’y a évidemment rien de surprenant pour nous dans ces constats et ces prévisions catastrophiques, la nouveauté étant l’acceptation généralisée, comme allant de soi, de la quasi-certitude d’un désastre inéluctable. Le résumé en avait été parfaitement établi en 1972 par Alexandre Grothendieck : « Finalement, on se serait laissés aller à une sorte de désespoir, de pessimisme noir, si on n’avait pas fait le changement d’optique suivant : à l’intérieur du système de référence habituel où nous vivons, à l’intérieur du type de civilisation donné, appelons-la civilisation occidentale ou civilisation industrielle, il n’y a pas de solution. L’imbrication des problèmes économiques, politiques, idéologiques et scientifiques est telle qu’il n’y a pas d’issues possibles. »

Pour résumer sommairement ce qui a été déjà plus largement analysé : à une échelle globale cet engouement essentiellement spectateur pour la collapsologie résume la séquence réactive habituelle de la société devant une catastrophe particulière : le déni, la minimisation, l’assurance que la science résoudra le problème, les mesures palliatives devant l’évidence du désastre puis le constat final de leur inutilité. La collapsologie s’intègre facilement dans l’idéologie dominante parce qu’elle saute directement à la conclusion et renonce d’emblée, pour la plupart de ses partisans, à la possibilité d’intervention sociale dans la situation présente : il est trop tard, il n’y a rien à espérer de cette humanité dévoyée, le sauve-qui-peut individuel, familial ou affinitaire s’impose… en attendant de reconstruire autre chose après l’effondrement… quand la société aura été en quelque sorte purifiée et diminuée d’une large partie de sa population surnuméraire, etc. Elle ne voit pas que le collapse final systémique qu’elle détaille si complaisamment ne va pas précéder une alternative mais la développer au fur et à mesure et simultanément à sa progression. Il est difficile d’imaginer l’humanité actuelle assister sans réagir à sa disparition. L’État qui partout doit se concentrer sur ses fonctions sécuritaires et les mesures de contrôle réclamées par des populations apeurées n’a évidemment rien à craindre de la collapsologie puisqu’elle lui reconnaît la gestion collective du désastre. Ce gouvernement par la peur au temps des catastrophes, espère une soumission durable devant le terrorisme, la crise climatique ou présentement un mystérieux virus de chauve-souris mâtiné de pangolin, passé par le chaudron d’un boui-boui de Wuhan.


Mon cher Piero, je reprends cette lettre abandonnée depuis plus de deux mois car le naufrage a pris une tournure grandiose après ce torpillage viral inattendu, loin de la légèreté de mes derniers propos. On s’abstiendra du « je vous l’avais bien dit » si courant, puisque tant de voix l’avaient clamé de diverses manières et depuis si longtemps. Et l’on s’évitera ainsi l’odieux de la vanité prémonitoire devant les immenses souffrances qui ne font que commencer.

Laissons aussi de côté ce que tout le monde croit savoir maintenant sur la responsabilité systémique d’un mode de production invasif dans l’origine et la diffusion fulgurante de ce virus ou sur l’incapacité générale des États à faire face à leurs Frankenstein, échappés d’une forêt ou d’un laboratoire : si vous avez aimé les virus tropicaux, vous adorerez ceux de la fonte du permafrost.

Et c’est désormais tout un chacun sur cette planète qui vit ou meurt au croisement d’insondables mystères. Les insinuations simultanées des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France au début avril sur la dissimulation chinoise quant à l’origine du virus peuvent très bien être un leurre servant à les dédouaner de leur propre gestion catastrophique de l’épidémie. Mais elles font aussi penser à ces marchandages étatiques occultes qui ont besoin de menaces codées quand elles concernent d’inavouables pratiques partagées : vous savez maintenant que nous savons, et que nous pouvons rendre publiques s’il le faut vos manipulations maladroites de virus mortels, celles que nous-mêmes pratiquons plus discrètement dans nos laboratoires P4 civils et militaires. La seule certitude sur de tels sujets et avec de tels acteurs c’est que la vérité ne sera jamais connue.

Il était d’autre part remarquablement difficile au milieu de la cacophonie spontanée des diverses ambitions médicales et pharmaceutiques, ou des plus intéressées propagandes étatiques, de juger du danger réel de ce pathogène qui semble s’épanouir dans la si bonne santé des populations sur-urbanisées, immunodéprimées et polypathologiques du monde industriel et tuer essentiellement des vieillards en sursis et des obèses. La production d’ignorance ici rime avec la surinformation contradictoire où ne doit subsister en fin de compte que le message sans réplique de l’État : on est passé ainsi en France, d’une semaine à l’autre, du déni sécurisant le plus frivole à la menace apocalyptique médiévale. Ces volte-face, a priori si inconcevables face à des humains qui resteraient doués d’un minimum de jugement autonome, trouvent un terrain favorable dans des populations si domestiquées dans leur survie matérielle, où tant de ressources sont consacrées au maintien et au prolongement biomécanique de leurs existences sans contenu et sans qualité, que toute idée de sa possible interruption imprévue, hors de son immonde dégradation finale surmédicalisée, a provoqué une psychose mondiale. Et même chez certains de nos amis habituellement plus sensés.

Tout le scandale, là où les autorités dans leur impréparation et leur déni ont rendu la situation ingérable, (d’autres pays ou régions ont su maîtriser à temps et sans grands dommages cette épidémie), résidait dans le fait que la mort devenait soudain apparente, excédant la capacité habituelle à la dissimuler, et qu’il fallait à tout prix lisser la courbe de sa visibilité occidentale : pendant cette pandémie qui en quatre mois a fait officiellement 250 000 morts, la pauvreté et la faim ont tué, hors des regards, 25 000 personnes par jour. À certains moments, mon cher Piero, je me demande si nous n’avons pas été la dernière génération qui avons vu et côtoyé, à la maison la plupart du temps, ce qu’on appelait la mort et pas encore la fin d’un processus vital engagé au sein d’une structure technico-médicale dédiée à la fin de vie.

Mais sans spéculer plus avant sur le bilan de cette pandémie, puisque les projections les plus fantaisistes s’affrontent au gré du choix des modèles mathématiques des geeks épidémiologues qui conseillent nos décideurs paniqués et de tel ou tel impératif de storytelling étatique, quel État où même quelle institution humaine imaginable pourrait maîtriser les conséquences plus ou moins graves du déchaînement du Moloch techno-industriel foncièrement indifférent à son rapport à la vie ? Quelles mesures techniques peut-on opposer à la démesure prométhéenne du dérèglement climatique, de la fission nucléaire, des manipulations moléculaires de la bio-ingénierie et bientôt de l’intelligence artificielle ? Les commentaires vont bon train sur les meilleures formes de despotisme propres à contraindre leurs populations après coup, puisque, entrés depuis Hiroshima dans l’ère des productions dépassant toute possibilité humaine de contrôle, on ne peut rien avant. Quelles mesures prévisionnelles valent devant Tchernobyl ou Fukushima ? Comment éteindre un continent ou laver l’eau de la mer, apprivoiser un ouragan ou dissuader une canicule, sans une déconstruction rationnelle de la société industrielle qui rendrait possible tout cela.

Ce qui était craint dans le cas présent n’était pas tant un nombre encore hypothétique de victimes, qu’en d’autres temps on aurait acceptées comme naturelles, que sa concentration dans le temps, saturant des industries de santé fonctionnant à flux tendu, pulvérisant les prétentions des sociétés modernes à réduire la vie à un processus industriel comme un autre. Les États pris en flagrant délit d’incompétence n’avaient d’autre choix que les mesures spectaculaires d’un confinement administratif généralisé, à l’efficacité discutable, mais qui ne pouvait être accepté que par la mise en scène obsédante d’un danger mortel pour tout un chacun. Et partout où cela a été imposé, cela a fonctionné. En Italie comme en France nous nous sommes réveillés un matin entouré de moutons paranoïaques infantilisés.

Il est vrai que l’État français, eu égard à son arrogance historique, a remarquablement cumulé impréparation, déni, mensonges et désorganisation bureaucratique, faisant reposer sa lamentable impuissance sur l’indocilité, toute relative, de sa population. Sa fébrilité brouillonne actuelle vient de ce que la société française, depuis bientôt quatre ans, est en perpétuelle agitation et qu’il craint que les affaires sérieuses reprennent après l’entracte d’un confinement qu’il n’est donc pas pressé de lever : on a appris incidemment qu’il avait passé une commande massive, au mois de mars, alors qu’il manquait de tout et même de masques pour sa flicaille, de grenades lacrymogènes et de drones de surveillance. C’est aussi pour cela que le débat consensuel est déjà lancé sur le nécessaire « Grand Retour de l’État », keynésien et social, il va de soi pour la gauche défaite, les écologistes étatistes et le vieux gauchisme crypto-léniniste ; débat que les vrais maîtres de la société font mine de considérer. Car eux ont toujours considéré l’État comme leur appartenant de droit, même si de temps en temps ils ont dû en laisser la gestion momentanée à une domesticité fidèle et bien intentionnée. Ils ont, bien au contraire, l’intention de profiter de la panique pour mettre au pas leurs sujets frondeurs et accélérer « quoique que cela coûte » la modernisation du capitalisme. L’état d’urgence économique dont on affole préventivement la population se superpose déjà à l’état d’urgence sanitaire pour refouler toutes les questions posées depuis quelques années et installer des dispositifs sécuritaires propres à décourager toute socialisation potentiellement subversive.

Les pages « idées » de la presse regorgent donc d’appels, de programmes et d’aspirations diverses à un écologisme d’État normatif, sanitairement responsable, capable d’imposer sans faiblir des mesures plus justes de gestion de la pénurie pour réduire les troubles sociaux, rétablir un minimum de cohésion sociale, bref réparer l’édifice branlant, quitte pour beaucoup à se replier sur l’État-nation.

Il est bien trop tard pour ce genre d’illusions car le début d’une mise en œuvre d’un tel programme entraînerait vite l’effondrement d’un édifice si ouvertement aberrant. Il ne peut en sortir pour l’instant qu’un contrôle policier renforcé, labellisé « prévention des catastrophes » et une question pour les historiens du futur : le XXIe siècle sécuritaire a-t-il commencé le 11 septembre 2001 ou bien le 11 mars 2020, à l’annonce officielle de la pandémie ? Ou bien cette autre, le déconfinement de l’été 2020 a-t-il marqué le basculement irrémédiable dans la société numérique ?

Si le capitalisme, historiquement, n’a pu naître sans la protection de l’État, l’État moderne, moins que jamais, ne peut vivre sans ce capitalisme qui, avec sa supériorité incontestable dans la conduite des sociétés industrielles, constitue le facteur incontournable de sa puissance. La mise entre parenthèses en temps de guerre, réelle ou fantasmée, de certaines prérogatives du capitalisme libéral n’a jamais constitué les prémices de sa maîtrise mais fait partie des ajustements de sa symbiose achevée avec l’État. Et tout redeviendra comme avant, en pire, mais moins innocemment… jusqu’à l’inévitable prochaine crise.

Dans mon mail du 19 mars, « la société contre l’État », j’esquissais lapidairement les aspects contradictoires du développement de l’actuelle crise : le renforcement sécuritaire intégrant la soumission volontaire, qui saute aux yeux, et l’accroissement de la perte de légitimité qui affecte tous les pouvoirs. Ce n’est pas dans une lettre aussi courte et avec si peu de recul que l’on peut analyser une situation si complexe et ses conséquences imprévisibles mais on peut tenter quelques précisions.

Dans un premier temps, les populations apeurées, craignant soudainement la mort faute d’avoir jamais pensé à la vraie vie, vont bien sûr demander une protection renforcée à leur État national, protection qu’il est partout bien incapable d’assurer devant des phénomènes qui le dépassent, sauf à instaurer un état d’urgence permanent. Cette intensification du contrôle social déjà à l’œuvre de si diverses manières, et d’abord par une acceptation volontaire, procède bien d’une stratégie du choc, mais il faut se garder d’y voir une intelligence étatique supra-historique avide d’instaurer son contrôle total ou le Léviathan perpétuellement aux aguets réalisant son concept. Cette allégorie devenue commune peine à rassembler des réalités aussi différentes que des États fédéraux, suisse, allemand ou américain, la bureaucratie chinoise hypercentralisée ou le narco-État mexicain. Et, comme on sait, chacun de ces gestionnaires de l’Économie gère à sa manière la soumission de sa population à celle-ci. Cela va de la délation citoyenne à la surveillance électronique ou à la terreur pure, et même plus simplement passe par l’âpre lutte quotidienne pour la survie, à Kinshasa ou Bombay. Et souvent un mix de tout cela.

C’est une évidence que la mise aux arrêts administratifs de quatre milliards de Terriens a permis aux États de donner un coup d’arrêt, le cas échéant, à leurs contestations particulières, de tester à la fois la puissance de leur propagande et leurs capacités policières, mais surtout de mesurer le degré de soumission de leurs populations, devant des ordres arbitraires, contradictoires et infantilisants, pour les préparer à tout état de guerre que le nouveau despotisme jugera nécessaire.

L’instauration victorieuse de la surveillance numérique absolue est cependant un fantasme que partagent également les démocrates déniaisés, les gauchistes et les sectateurs de la société policière ; ils croient tous également à la domination totale comme à une sorte de fin de l’histoire alors même que, depuis deux ans, les peuples les plus divers se sont insurgés contre des régimes policiers redoutables. Jusqu’à maintenant, aucun pouvoir ne s’est maintenu exclusivement par sa police et aucune police n’a jamais sauvé un pouvoir ayant perdu le soutien de sa population. L’implosion, en quelques mois à l’automne 1989, du régime policier de la RDA, le plus efficace que l’Europe ait connu, en est l’illustration, et elle a précédé de quelques mois l’effondrement de l’URSS, autre construction policière d’une certaine envergure. Napoléon, en connaisseur héritier d’une révolution, putschiste fondateur de l’État policier moderne, avait résumé le dilemme de tout État maintenu par la force dans cette formule que l’on nous enseignait jadis en cours d’histoire : « On peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus. »

Est-ce que la capacité de stockage sans limite des métadonnées et l’intelligence artificielle nécessaires à la surveillance totale rendent obsolètes ces constatations historiques, je ne le crois pas. Un pouvoir tend à devenir absolu, quand il se sait illégitime, fragile et menacé, mais il ne peut pas plus régner durablement s’il n’inspire aucune raison de lui obéir. On sait que, dans ce modèle du totalitarisme numérique qu’est devenu la Chine, le mandat du ciel repose exclusivement sur le taux de croissance de l’économie, et que ce facteur est lui-même totalement déterminé historiquement.

La volonté manifestée diversement en Europe de parvenir au même résultat par des voies plus consensuelles va se heurter, la sidération du pseudo-danger mortel passée, à des oppositions diverses, certes minoritaires, mais déterminées. Cela doit donc être partiellement imposé dans l’urgence et par la force, en négligeant par là même tout ménagement des populations. Je ne crois pas, en France en tout cas, que cela soit de nature à renforcer l’adhésion au pouvoir. Bien au contraire tout porte à croire que la scission entre une partie de la société et l’État va s’accroître et d’abord par les résistances multiformes qui commencent ici et là à se manifester. Devant la menace d’une cristallisation de l’opposition au projet de traçage sanitaire numérique StopCovid, le gouvernement français doit louvoyer et retarder ses projets.

Le pouvoir, comme on sait, est constitué d’un faisceau d’institutions publiques ou secrètes, de diverses bureaucraties et de grands intérêts officiels ou occultes, qui convergent ou divergent selon les moments. L’État concentre une partie variable de tout cela sans qu’il n’ait lui-même un centre véritable, mais comme toute institution, il a pour but principal celui de se perpétuer. Et dans les circonstances actuelles il ne peut assurer sa stabilité qu’en répondant au besoin accru de protection d’une société erratique, puisqu’il ne peut assurer de manière crédible aucune autre fonction sociale que celle-ci. Il n’a pas plus créé le terrorisme islamique qu’il n’a « inventé » la pandémie actuelle, comme l’a affirmé Agamben ; il s’en sert bien entendu, mais il n’a pas le choix, c’est aussi son destin, il est aussi emporté par le torrent qu’il alimente. Personne sur cette planète ne peut actuellement accéder aux médias, ces antichambres du pouvoir, sans surenchérir dans les demandes de contrôle social aggravé, de confinement plus strict ou de répression plus sévère des dissidents sanitaires. Et comme le dit plus justement le même Agamben, « comme face au terrorisme on affirmait qu’il fallait supprimer la liberté pour la défendre, de même on nous dit qu’il faut suspendre la vie pour la protéger ».

Les États n’ont donc pas eu le choix devant une épidémie démentant toutes leurs prétentions à assurer la stabilité, la santé et la sécurité de leurs populations que de jouer aux dés, pour la plupart dans la panique, le sort de l’économie mondiale. Comptables de tout, ils deviennent aussi responsables de tout. La fragilité d’un État augmente à mesure de sa puissance sans partage dès lors qu’elle est démentie par les faits, et ce n’est pas la surveillance numérique de masse qui y changera quelque chose. Certes, on craint qu’elle rende plus facile la disparition des dissidents en Chine ou à Alger, mais ces États n’ont pas attendu la reconnaissance faciale pour ce faire et celle-ci ne servira à rien en cas de dissidence de masse, comme Hongkong l’a montré l’an passé.

Je reconnais que cette vision est assez marquée par la situation en France, où le pouvoir étatique, peut-être plus qu’ailleurs, perd de jour en jour le peu de légitimité qui lui reste après ces années de conflits divers. Sa faillite totale dans la gestion de cette crise et sa fuite en avant sécuritaire va aggraver l’aspect positif de cette crise qui ne fait que commencer : la défiance générale devant les mensonges inouïs du gouvernement et son incompétence criminelle, la constatation de l’impuissance de l’État en situation d’urgence et l’évidence que la réactivité, l’initiative, le bon sens, la solidarité sont venus de la société en dépit de toute les obstructions administratives des bureaucraties étatiques. Une autre évidence fondamentale, habituellement inaccessible dans le brouillard de la superstition économique, a été aussi soumise pendant deux mois à l’observation des centaines de millions de confinés administratifs : la satisfaction de leurs besoins essentiels a reposé sur l’activité d’une minorité d’entre eux. Le NHS britannique, qui n’est certes pas un nid de subversion critique, chiffrait à cinq millions le nombre de personnes nécessaires au maintien des fonctions vitales du pays. Mais à quoi servait donc alors l’activité frénétique de la majorité en temps normal ? À quelle utilité sinon celle foncièrement parasitaire, pléthorique et nocive, de la forme marchande d’un système de production, puisque par miracle on a pu quasiment s’en passer pendant deux mois. Le capitalisme ne serait-il pas un envoûtement et l’État la fiction d’une nécessité ?

Naturellement, comme le remarquait Byung-Chul Han, un virus ne fera pas la révolution et il ne sera pas « ce qui mettrait à l’arrêt la machine dont on ne trouvait pas le frein d’urgence », mais il a dressé massivement à la face du monde quelques évidences corrosives. L’absurdité de la mondialisation, les destructions de la société industrielle, le cynisme du capitalisme, les mensonges, l’incompétence et la nocivité des États se sont heurtés au mur du réel.

Si toutes les révoltes que l’on a vues de par le monde depuis deux ans, pour des raisons diverses — corruption, appauvrissement et autoritarisme — ont toutes échoué, ce n’est pas seulement à cause de la répression, car elles n’ont pas été détruites non plus, mais parce que la question fondamentale de toute insurrection — quelle société voulons nous ? — est restée et reste encore partout sans réponse positive devant l’immensité et la complexité de la tâche, aucune entité locale ne pouvant s’abstraire de la totalité d’un monde unifié.

Cette pandémie, avec ses conséquences sécuritaires et économiques, la numérisation accélérée des activités humaines, l’appauvrissement programmé des classes moyennes et l’aggravation d’un chômage de masse est la première crise systémique absolument mondiale, elle a rendu commune cette image du château de cartes menaçant de s’écrouler à chaque instant. La fuite en avant qu’elle impose à l’ensemble des pouvoirs économiques et politiques, loin de stabiliser quoi que ce soit, va favoriser les conditions d’apparition de nouvelles crises tout aussi inédites, ce que plus personne ne se hasarde à exclure. Le problème posé par la stratégie du choc c’est qu’elle exige des chocs destructifs de plus en plus violents jusqu’à la résolution de ce dilemme, Apocalypse ou révolution, dont nous avions reparlé avant tout ça.

Passé la période de sidération et le « corona blues » de la quarantaine administrative, les questions du jour d’après, comment sortir de l’absurdité présente et ce que devrait être une vie bonne, ne sont définitivement plus réservées à une minorité, mais sont passées non moins définitivement sur la place publique. C’est essentiellement ce qui a changé depuis ces trois ans où nous avions commencé nos bavardages sérieux. Pour le dire en termes classiques, la déroute de l’idéologie dominante a bien commencé, la dérive sécuritaire en est la preuve. La bourrasque du réel, comme toujours, a balayé les hypothèses futiles d’insurrections immédiatement victorieuses, les certitudes convenues de stabilité définitive de la domination ou les fixations romantiques sur des particularismes honorables, pour laisser place à l’âpreté excitante d’un futur plus vaste : qu’allons-nous faire de cette planète. Ce retour de l’universel concret va nous faire regretter de ne pas avoir l’âge de nos enfants pour voir la suite, mais au moins nous aurons la satisfaction d’avoir vu la fin du commencement sinon le commencement de la fin.

JP, le 2 mai, an 1 du confinement.

Photographie : Alexandre Grothendieck.

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