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Les battements du bocage de Notre-Dame-des-Landes

Pour l’amour de la victoire
Lettre ouverte à Extinction Rebellion

samedi 22 juin 2019, par ZAD

Préface de Zadibao
20 juin 2019

Le 3 mai dernier, un habitant de la ZAD a écrit cette lettre ouverte à Extinction Rebellion au Royaume-Uni, un nouveau mouvement de désobéissance civile non violente, en lutte contre l’effondrement écologique et la crise climatique, qui venait de bloquer les flux de la métropole londonienne pendant presque une semaine, quelque chose de complètement inédit. Ces derniers mois, le mouvement a connu une croissance exponentielle et commence à apparaître un peu partout dans le monde, y compris en France.

La lettre est un appel à territorialiser la lutte pour la justice climatique, résister à la construction de la troisième piste de l’aéroport de Heathrow (Londres), et un avertissement qu’une victoire politique est toujours compliquée.

La missive est devenue virale, et trois semaines plus tard, le 30 mai, Extinction Rebellion annonçait que, le 18 juin prochain, ils et elles bloqueraient l’aéroport de Heathrow avec des corps désobéissants et des drones (à Noël dernier, des rumeurs qu’un drone avait été aperçu avait fermé l’un des aéroports de Londres pendant trente-six heures). De plus, si la troisième piste n’était pas annulée, ils et elles promettaient de revenir pendant dix jours en juillet ! La proposition d’action a fortement inquiété les dirigeants de l’aéroport et la police. Les gros titres criaient que de dangereux activistes risquaient d’être condamnés à perpétuité. Extinction Rebellion s’est également divisé sur la question et a finalement décidé de reporter l’action, en publiant un document stratégique très intelligent qui révèle comment des drones seront utilisés à l’automne prochain « en toute sécurité » sans la menace d’un écrasement d’avion.

On ne sait pas quelle a été l’influence de la lettre publiée, mais l’auteur avait jeté quelque sort en l’écrivant !

3 mai 2019
ZAD de Notre-Dame-des-Landes
Cher·e·s rebelles,

Vous venez de remporter une victoire historique, cela ne fait aucun doute. Hier, le Parlement du Royaume-Uni a déclaré l’état d’urgence climatique. En désobéissant de tous vos corps, de tout votre cœur, vous venez de faire faire un pas au monde dans la bonne direction. La première revendication d’Extinction Rebellion est devenue réalité : en mettant vos rêves sur le devant de la scène, en imposant au monde entier la force de vos images, vous avez montré que face à l’urgence, les mots ne suffisent pas. Vous avez démontré ce qu’Oscar Wilde, cet amoureux farouche, ce poète rebelle de la vie de tous les jours, voulait dire en écrivant : « Aux yeux de quiconque a lu l’Histoire, la désobéissance est la vertu primordiale des humains. C’est par la désobéissance que nous avons forcé le progrès — par la désobéissance et la rébellion. »

Je veux vous écrire à propos de la victoire mais aussi à propos du fait qu’elle ressemble rarement à l’image qu’on s’en était faite. Je la connais, cette sensation qu’on éprouve juste après l’action, l’euphorie de la victoire, quand le corps exulte jusque dans ses moindres cellules, ivre de jouissance désobéissante. Pour la première fois de sa vie, on sent que ce corps, cette chair et ces os qui sont « moi », sont capables d’exploits magiques dès lors que la colère et la tristesse qui l’isolent se transcendent en une force rebelle commune. On réalise alors qu’ensemble, nous pouvons changer nos mondes…

Mais je sais aussi ce que l’on ressent quand le système, réalisant que nos victoires sont une menace pour sa survie, se retourne contre nous. Je sais que l’on n’est jamais prêt·e à faire face à la véritable répression quand elle s’abat sur nous. Elle prend parfois la forme de la criminalisation médiatique ou celle du bruit des matraques s’abattant sur nos crânes. Mais souvent elle se faufile par-derrière, dans une stratégie d’assimilation et d’incorporation qui transforme nos actions en leurs mots, mots qui deviennent alors des outils pour se donner des airs écologiques ou construire leurs slogans électoraux. Ceci est donc autant une lettre de mise en garde qu’une lettre d’amour, ou plutôt une lettre qui parle d’amour et du fait que peut être l’une des meilleures manières d’être rebelle aujourd’hui implique de tomber amoureux·se de quelque part, de s’y attacher si profondément que l’on est prêt·e à tout pour défendre la vie qui s’y trouve. Ceci est un appel à habiter pleinement, passionnément.

Alors que je lisais la presse à propos de la déclaration de l’état d’urgence climatique par le Parlement du Royaume-Uni, un autre titre en bas de la page a attiré mon regard. Il disait « Décision à propos de Heathrow : la Haute Cour de justice approuve la troisième piste malgré l’aggravation de la crise climatique ». Les habitants des environs, Greenpeace et le maire de Londres avaient tenté d’en empêcher la construction, mais la Cour en a décidé autrement. La construction de cette troisième piste risque de détruire 950 maisons, des hectares de terres agricoles et de générer annuellement davantage de CO2 que le Kenya tout entier.

Ainsi, le même jour (en l’occurrence le 1er mai, anciennement jour de la fête de l’affirmation qui célèbre le début du printemps et l’amour de la vie), l’État déclare l’urgence climatique d’une main et, de l’autre, nourrit l’incendie même qui pousse la vie au bord du précipice. En sortant du tribunal, un porte-parole de Heathrow a déclaré : « Nous sommes très heureux de cette décision, qui vient encore une fois prouver que nous avons gagné le débat sur l’extension de Heathrow et qu’il est maintenant clôt, que ce soit au Parlement ou en justice. » Ça m’a donné envie de vomir. Il croit qu’ils ont gagné, mais il oublie que la victoire vient souvent de la rue et des champs, par la force des corps et non celle des mots et de la paperasse. Cela fait soixante-dix ans qu’aucune nouvelle longue piste d’aéroport n’a été construite à Londres, on ne peut pas laisser faire ça maintenant. Ce serait jeter aux orties des décennies de résistance contre une infrastructure destructrice, ce serait ridiculiser le processus florissant de rébellion climatique.

J’écris depuis chez moi, dans un vieux corps de ferme d’où je contemple les prés. La brise du soir fait osciller des constellations de pâquerettes et caresse la lisière de la forêt, faisant frémir un milliard de minuscules feuilles vert vif, débordantes de vie. Partout, c’est l’éruption du printemps. Or toute cette vie aurait été anéantie sans la désobéissance de dizaines de milliers de corps. Si le gouvernement français ou, plus exactement, les gouvernements français qui se succèdent depuis cinquante ans avaient eu gain de cause, cette forêt serait aujourd’hui une piste de décollage, la maison que j’habite une tour de contrôle hérissée de radars, et les 1 650 hectares de bocage et de zones humides exceptionnelles qui les entourent seraient l’Aéroport international de Notre-Dame-des-Landes, le hub flambant neuf de la métropole nantaise. Un aéroport « écologique » disaient-ils, avec des toits végétalisés et des panneaux solaires, puisque l’hypocrisie des entreprises et des gouvernements ne connaît jamais de limites.

Et donc nous avons gagné, le projet d’aéroport a été abandonné en janvier 2018 ! Un riche écosystème de luttes avait rassemblé paysan·ne·s, habitant·e·s des villages alentour, activistes, naturalistes, squatteur·euses et syndicalistes, pour défendre cet endroit. Nous avons occupé le territoire et, à force, en sommes tombé·e·s amoureux·ses. Nous avons bâti une vie commune ici, dans des cabanes blotties entre les haies foisonnantes qui quadrillent ces terres, dans ses fermes abandonnées que nous avons squattées et rendues à la vie. Nous avons non seulement dit « NON » nous ne voulons pas d’aéroport mais également « OUI », nous allons élaborer de nouvelles formes de vie. Nous allons vivre comme si nous étions libres ici et maintenant et, au lieu de traiter le monde comme un objet à exploiter, le reconnaître comme un sujet avec qui vivre. Avec ses champs de blé noir et ses boulangeries, sa brasserie et sa salle de banquet, ses jardins d’herbes médicinales et son studio de rap, ses potagers et sa bibliothèque, sa feuille de chou hebdomadaire et son moulin à farine, ses prés et son école de charpente à l’ancienne, la ZAD est devenue une expérience concrète de réappropriation de nos vies quotidiennes. Au point que nous avons érigé un phare exactement là où aurait dû se dresser la tour de contrôle, un phare comme un flambeau pour accueillir l’espoir.

Les politiciens l’ont appelé « territoire perdu de la République », nous l’avons nommée Zone à défendre, la ZAD. Parfois, jusqu’à 60 000 personnes ont bloqué les voies expresses alentour avec des centaines de tracteurs, de vélos, de sound systems et de corps dansants, ainsi que, France oblige, des festins. D’autres fois, nous avons monté des barricades pour repousser les bulldozers venus nous détruire. Notre arme, c’était la diversité : l’action directe non violente se mélangeait à des tactiques de confrontation, les barricades en feu et les chants des retraités œuvraient main dans la main pour déconcerter la police qui en 2012 venait tenter de nous expulser.

L’expulsion fut un échec. Les 1 650 hectares de zones humides, autrefois vouées à l’assèchement et au béton, devinrent une zone autonome, une zone où la police et les politiciens ne mettaient plus les pieds. Des assemblées populaires de toutes formes et de toutes tailles organisèrent la zone, qui devint le plus grand laboratoire des communs d’Europe. Ça a duré jusqu’à ce que l’on gagne contre l’aéroport. Trois mois après la victoire, la police est revenue, pour tenter d’expulser celles et ceux qui avaient sauvé ces terres de l’annihilation. Ils ne cherchaient qu’à prendre une revanche, car aucun gouvernement ne peut laisser exister un territoire autonome ni laisser personne montrer au monde qu’on peut vivre sans lui. Malgré la plus grande opération policière que la France ait connu depuis Mai 68, les blindés, les drones, les hélicoptères, les 4 000 CRS, les 11 000 grenades lacrymogènes ou explosives qu’ils nous ont tirées dessus, la destruction de quarante de nos habitations et une attaque bureaucratique visant à nous obliger à tout légaliser, la plupart d’entre nous sommes toujours là, et toujours en lutte pour les communs (voir « Revanche sur les communs » pour un récit plus détaillé).

Comme vous le savez sans doute, les scientifiques des Nations unis nous disent qu’il nous reste onze ans pour réduire nos émissions. À mon âge, après avoir passé un quart de siècle dans les mouvements d’action directe, onze ans cela semble très court. Il y a onze ans, j’occupais, avec des milliers de rebelles, le site où ils projetaient de construire la troisième piste de l’aéroport de Heathrow. C’est là que s’est tenu le deuxième Camp Action Climat. C’était extraordinaire : un océan de tentes et de barnums, d’éoliennes et de panneaux solaires… Quel contraste avec l’arrière-plan monstrueux des avions rugissant au décollage. Cette chaleureuse communauté préfigurative, rassemblant locaux opposés à la piste qui détruirait leurs maisons et activistes venus de tout le pays et même d’ailleurs, rendit la troisième piste de Heathrow incontournable pour les médias du monde entier. La BAA (British Airport Authority) avait bien tenté de nous interdire de nous rendre au camp, mais leur interdiction couvrait tous les groupes associés au Camp Climat et en particulier la RSPB (Royal Society for the Protection of Birds), dont la reine d’Angleterre était membre : elle n’aurait pas eu le droit de se rendre à l’aéroport de Heathrow pendant la durée du Camp Climat ! L’interdiction fut ignorée, tout comme les lois antiterroristes que la police avait tenté d’utiliser contre nous. Nous fîmes fermer le siège de la BAA pendant vingt-quatre heures et des centaines de personnes goûtèrent pour la première fois de leur vie à la désobéissance.

Trois ans plus tard, en 2010, le gouvernement abandonnait le projet de troisième piste. Ce fut la fête, les habitant·e·s du coin pouvaient à nouveau envisager un avenir, leurs maisons n’étaient plus menacées, et une autre machine à cramer le climat était bloquée : nous pensions avoir gagné. Hélas, en 2018 le gouvernement a remis la piste à l’ordre du jour. Le Parti travailliste (pourtant divisé sur la question) a permis au vote de passer, sous la pression des syndicats du bâtiment. Ils projettent de faire décoller les premiers avions (plus de 700 vols par jour) en 2025, l’année même où, selon la deuxième exigence d’Extinction Rebellion, le gouvernement devrait avoir amené le pays à zéro émission nette.

Alors, certes, on pourrait se dire que le Camp Climat de Heathrow n’a rien gagné du tout. Pourtant, son influence a été fondamentale pour la victoire de la ZAD. C’est sur la prairie que je contemple actuellement que s’est tenu le premier Camp Climat de France, directement inspiré par ceux du Royaume-Uni. Au cours de ce camp, des habitant·e·s de la ZAD, dont certain·e·s luttaient contre l’aéroport depuis déjà quarante ans, ont lu une lettre ouverte qu’ils avaient écrite. C’était une invitation qui disait notamment : « Un territoire ne peut être défendu que s’il est habité. » La lettre invitait des personnes à venir squatter les fermes vides et les champs abandonnés pour bloquer la venue des constructeurs d’aéroport. Quand, après une semaine de Camp Climat, est venue l’heure de plier les tentes, une poignée de rebelles a décidé de rester. Ils et elles ont construit des cabanes dans les arbres, occupé les bâtiments vides et c’est ainsi que la ZAD a vu le jour. Neuf ans plus tard, lorsque, enfin, le projet d’aéroport a été abandonné, plus de trois cents personnes vivaient sur la ZAD, au sein de soixante-dix collectifs et lieux de vie. Une zone autonome permanente avait réussi à bloquer l’infrastructure infernale.

Je me demande aujourd’hui comment nos corps pourraient empêcher la construction de la troisième piste, comment toute l’énergie d’Extinction Rebellion pourrait passer des sites temporaires que sont les blocages des ponts et des routes à des territoires dans lesquels s’enraciner pour les défendre ? Comment notre amour de la vie peut-il devenir amour d’un lieu ? L’art de la victoire, à la ZAD, a impliqué l’usage de beaucoup de tactiques différentes, allant des plus légales aux plus illégales, mais toutes s’appuyaient sur la conviction commune que l’aéroport ne serait jamais construit. C’était un puissant acte d’imagination, que d’envisager un futur sans aéroport. Est-il possible d’invoquer cette imagination rebelle pour lutter contre la troisième piste de Heathrow ?

La nuit tombe et les ombres s’emplissent du chœur des grenouilles qui coassent dans les marais. Des milliers d’entre elles se chantent des sérénades amoureuses, composant une somptueuse symphonie érotique. J’adore m’endormir en me laissant bercer par le chant des amoureux batraciens, mais leur chant m’attriste aussi, car il me rappelle ma mère. Il me rappelle le son rêche de sa respiration, le raclement rauque de ses derniers souffles que j’ai écouté des heures durant en tenant son corps mourant. Nuit après nuit, je regardais son corps, en attendant que le raclement s’arrête, attendant le silence qui marquerait son départ de ce monde. Je me demandais alors quel bruit ferait l’agonie du monde. Avant de gagner la lutte contre l’aéroport l’an dernier, j’avais peur que le chant des grenouilles s’arrête un jour pour être remplacé par le rugissement des moteurs d’avion.

Alors que je termine ces quelques mots, un rossignol se met à chanter. Ses longues notes hypnotiques, entremêlées de crépitements flamboyants chantent un ardent désir d’amour. Au cours des cinquante-quatre ans qui ont passé depuis ma naissance, la population de rossignols au Royaume-Uni a chuté de 90 pour cent. J’ai passé la plupart de ma vie dans les grandes métropoles, je n’avais jamais entendu la magie de ce son : c’est sur le lieu d’un projet d’aéroport que je l’ai entendu pour la première fois. Je me demande qui fut ou qui sera la dernière personne à entendre un rossignol chanter sur Harmondsworth Moor, cette terre parsemée de riantes rivières autour du village dont les quatre cents ans d’histoire sont censés faire place à une troisième piste d’aéroport.

Il y a cent ans, Oscar Wilde croyait en une chose qui semblait impossible alors : que l’amour entre deux personnes du même sexe puisse être considéré comme normal. Dans l’une de ses nouvelles, un rossignol décrit l’amour : « L’amour vraiment est merveilleux. Il est plus précieux que les émeraudes et plus cher que les fines opales. Ni perles ni grenades ne peuvent l’acheter, et on ne l’étale pas dans les marchés. Les négociants ne peuvent en faire emplette, et on ne peut lui donner son poids d’or. »

Est-il si naïf de croire que non seulement la troisième piste ne sera jamais construite mais qu’en plus, un jour, nos enfants pourront de nouveau écouter le chant du rossignol à Harmondsworth ? Peut-être quand nous aurons appris à aimer le monde, à aimer la vie plutôt que l’argent.

Amour, rage et gratitude depuis la ZAD

JJ
Traduction Benoît Gaillard
Source : Zadibao
21 juin 2019.

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