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Quand les quartiers s’organisent
(Barcelone 2013)

samedi 12 juillet 2014, par Le Communard

Un entretien avec V., communard catalan,
de passage sur la montagne limousine
durant l’été 2013

Tu fais quoi à Barcelone, avec tes camarades ?

Depuis un an nous travaillons à fond pour nous doter d’une « base ». C’est-à-dire un lieu où sont concentrés des moyens matériels, un lieu où l’on peut se rencontrer, s’organiser et conspirer. Cette organisation matérielle, c’est notre façon de construire et d’expérimenter une vie autre, une façon concrète de donner forme à nos désirs d’une autre forme de vie, en le faisant parmi les habitants, dans un quartier concret de Barcelone.

À l’origine du projet, il y a différentes choses. Nous avons vécu quatre années de bouleversements depuis 2008. Au départ, c’est la situation en Grèce qui a commencé par illuminer un peu tout. À partir de là, nous avons connu des grèves générales très fortes, des places occupées, des milliers de personnes dans les rues… Bref, tout un mouvement qu’on ne peut pas résumer à un truc d’« indignés ».

Quand tu parles de la Grèce, tu parles de la « crise » grecque ?

Non, je parle plutôt de l’insurrection de décembre 2008. Là il s’est vraiment passé quelque chose qui a éclairé le ciel, y compris le nôtre. En 2008, il y a eu un mouvement étudiant chez nous qui a remis de l’énergie dans la ville. Parmi les gens de mon âge, ceux de quarante ans, beaucoup s’étaient dispersés, chacun étant parti en tentant de se construire une petite vie. Quelques-uns, cependant, avaient entrepris de faire une recherche historique sur le rôle des coopératives dans les mouvements ouvriers, pour redécouvrir ce qui s’était concrètement passé autrefois dans cette ville. Les mêmes ont créé à Sants, un quartier au centre de Barcelone, une coopérative, avec un centre de documentation, une librairie liée à un restaurant et aussi un journal. Ceux-là tiennent le coup depuis quinze ans et ils sont toujours ensemble, le même groupe, la même bande. Ils font vivre un endroit qui leur assure une vraie présence dans un quartier. On les retrouve aussi dans tous les mouvements qui surgissent. Ils portent ce truc révolutionnaire de construire matériellement des bases pour expérimenter une autre forme de vie. C’est l’hypothèse pratique qui a rencontré le plus de succès sur la durée et ça continue.

Au moment de l’insurrection grecque et du mouvement étudiant en Espagne, des camarades plus jeunes sont venus nous chercher. Alors que finissait le mouvement étudiant, ils sont allés chercher des gens plus âgés qu’ils savaient à l’origine de certaines actions dans la ville. Leur but était de voir si une coordination était possible, nous réunir de nouveau et faire émerger ensemble une force. C’est l’énergie des jeunes qui a fait bouger un peu tout dans la ville. Cette coordination a commencé à lancer des actions. On lui doit un gros truc dans une grève générale en 2010 : l’occupation d’une banque, quatre jours avant le déclenchement de la grève générale.

Tout ça pour dire qu’il y a eu entre 2008-2009 et 2012 trois ans où tout bougeait, entre autres par rapport à la crise qui, en fait, s’est fait vraiment sentir à partir de 2010 avec le chômage massif, la faim dans les quartiers, les gens qui se suicident après avoir été expulsés de là où ils habitent. C’est là que nous avons fait l’hypothèse du quartier, celle de s’organiser en comités de quartier. Des comités de grève, des comités d’entreprises, certes, mais surtout des comités de quartier où l’on s’organise localement, où l’on essaye de constituer une force sur place, même si la grève générale pouvait à sa manière peser d’un poids certain à travers les moments de lutte et les émeutes.

Puis il y eut les places occupées avec des milliers de personnes qui arrivaient de toutes parts. À ce moment-là, dans les quartiers, on s’est dit de nouveau : « Ok, on s’organise, on voit comment faire... » Pour finalement se rendre compte ensemble qu’on ne savait pas vraiment quoi faire.

À une échelle autre que le quartier ?

Non, non, même dans le quartier ! Y avait bien des idées, surtout entre les camarades, les gens qui nous sont les plus proches, mais Barcelone est une ville énorme, entre les différents comités de quartier, il y a eu un moment de « là, on fait quoi ? ». En fait, ça veut dire quoi une « assemblée de quartier » ? Comment construis-tu une force dans un quartier ? C’est à cette question que certains d’entre nous avons commencé à répondre durant la dernière année, surtout dans trois quartiers, du moins nous avons essayé. Je parle des trois initiatives qui me sont le plus proche ; il y en a d’autres, mais ce n’est pas exactement le même esprit.

Ces trois initiatives, c’est dans trois quartiers de Barcelone : à Sants, à Poblenou, et nous, à Poble Sec. Nous, c’est « La Base », l’athénée coopérative de Poble Sec. Toute l’année passée, on n’a pas arrêté de bosser sur l’histoire des coopératives, de discuter entre nous : « Mais là, on ne va pas faire un truc seulement économique, mais alors comment on fait ça ? On a besoin d’argent pour vivre, alors comment on va faire ? » Autant de discussions qui ont débouché sur la recherche de locaux, trouver des thunes pour les travaux et le matériel de cuisine, tout ça. Tout ça a pris un an. À présent, les travaux viennent de commencer, je redescends vite à Barcelone pour me remettre au travail.

C’est un lieu qui est occupé ?

Non, c’est une location. On avait besoin d’un grand local pour avoir l’espace pour nos différentes activités. Ce qu’il y a là-dedans, c’est par exemple une coopérative de consommation agro-écologique. Elle existe depuis quinze ans, avec des liens dans le milieu agricole proche qui produit des bons trucs à manger. Il y a aussi une sorte de restaurant, une cantine populaire, dans laquelle avec 3 euros, tu peux manger un bon plat avec un verre d’eau. Chaque jour tu peux manger là pour 3 euros. On proposera aussi un menu un peu plus cher. Il y a aussi un lieu de rencontres avec un bar, un club d’informatique, un centre de documentation. Il y a un espace pour les collectifs qui se réunissent dans le quartier. Il y a aussi une crèche collective : des mères qui s’organisent avec des gens qui partagent leur sensibilité pour ne plus avoir à payer pour faire garder leurs mômes et bien d’autres initiatives…

Nous avons coutume de définir La Base autour de trois objectifs :

— Se doter d’une infrastructure économique autogérée pour faire face ensemble aux nécessités de la vie ;

— Fabriquer de la communauté là où nous habitons. Développer les pratiques d’entraide afin que la confiance puisse revenir localement. Produire le récit de se qui se passe, de ce qui nous arrive, pour essayer de lancer une perspective révolutionnaire en partant des réalités matérielles ;

— Le troisième objectif, c’est ce qu’on pourrait appeler « la force guerrière », notre capacité à lutter ensemble.

Ce sont les trois forces sur lesquelles nous nous appuyons : la force matérielle, la force spirituelle qui donne de la consistance à la communauté, et la capacité de prendre collectivement parti dans les conflits qui nous traversent ; c’est-à-dire arriver à constituer une position politique à partir de ces pratiques et de ces principes : autonomie, soutien mutuel, etc.

Ça, c’est ce que vous exposez dans les textes que vous diffusez ?

Oui. J’ai avec moi un texte en français, il y a d’autres textes sur le Web. Il y a un truc important, c’est que nous voulons que La Base soit un espace au-delà des identités politiques ou culturelles. Même si nous parlons d’auto-organisation, de commune ou d’autonomie, on va au-delà des identités politiques…

Tu peux illustrer, ça consiste en quoi ?

Ça consiste à pas avoir un endroit qui ressemblerait à un squat par exemple, avec plein d’affiches anarchistes, de slogans féministes, de machins… de tout ça quoi ! Il faut que le lieu soit un lieu agréable pour tous, qu’il puisse accueillir aussi bien des vieux et des gamins. Que ce ne soit pas seulement un truc de jeunes, des gens identitaires, dans le sens féministe, vegan, anarchiste ou machin-truc-chose… On va au-delà ça ! Il est très clair pour nous qu’on ne veut pas tomber dans les travers des milieux identitaires. Disposer, certes, d’un endroit pour l’information sur ce qui se passe, mais qui ne prenne pas toute la place du lieu. Une coopérative de consommation, une cantine populaire, une crèche autogérée, ce ne sont pas seulement des trucs de jeunes avec une identité politique, non ? Le but, c’est de nous organiser avec ceux qui habitent le quartier de Poble Sec, nous coordonner avec d’autres gens qui agissent dans d’autres quartiers, dans d’autres villes, sur d’autres continents. La destitution de l’ordre capitaliste, c’est une aspiration planétaire, c’est avec elle, partout, que nous cherchons à nous relier.

Pour mener tout ça à bien nous avons besoins d’argent. L’argent c’est une force matérielle qui malheureusement est encore incontournable.

Tout ce que tu décris, c’est des choses qui sont déjà en place ?

La cantine populaire, c’est un groupe qui a déjà commencé à faire des repas dans le quartier, et même ailleurs en ville, pour réunir l’argent nécessaire aux travaux qu’on veut faire. Il y a un autre groupe qui confectionne et livre des repas agro-écologiques à domicile, sur les lieux de travail ou les lieux de regroupements. Nous avons prévu deux postes de travail en cuisine rien que pour ça. Cette activité existe depuis quatre ans, elle permet de financer le matériel de cuisine. La coopérative de consommation, ça fait quinze ans qu’elle existe. Les clubs d’informatique et le bar sont à créer. Et il y a encore plein d’autres projets.

En fait, vous vous êtes connectés avec le mouvement coopératif dont tu parlais tout à l’heure et qui fonctionne depuis quinze ans ?

C’est pas un mouvement, c’est une coopérative de consommation. C’est quarante familles, quarante groupes d’habitants, qui se fournissent à la coopérative. Ils faisaient partie d’un réseau de consommation dont ils sont sortis parce qu’ils ne voulaient pas rester un truc de pure consommation. Ils voulaient concilier cette exigence d’une alimentation plus saine, de « bonne bouffe » qui garde un lien avec la terre et ceux qui la cultivent, avec une présence dans le quartier, les lieux de rencontre, et pousser la discussion sur l’autogestion généralisée, le « commun » et tout ça… C’est avec ceux-là que nous avons travaillé toute cette année. Il y avait là de braves gens qui sont devenus des camarades. Nous les avons tous rencontrés dans le quartier car nous venions du quartier voisin. Il y a aussi ceux de l’assemblée de quartier qui jouèrent un rôle dans le mouvement des places, les « indignés ». Il y avait là un bon groupe dont nous nous sommes rapprochés. Ils sont arrivés à constituer une « caisse de résistance » assez confortable, de sorte qu’ils ont pu nous faire une donation. Ils nous prêtent aussi de l’argent sans intérêt que nous aurons à leur rendre. En fait, on a surtout contribué à relier entre elles des initiatives qui existaient déjà dans le quartier.

Sur ce problème d’argent, il y a aujourd’hui 110 associés coopératifs qui mettent chacun 10 euros par mois. Ces 10 euros servent à payer le local et les frais qui sont associés. Ce local sert à son tour à faire fonctionner des activités économiques qui viennent nourrir un fonds commun. Le fonds commun nous permet de nous doter de ce dont nous avons besoin : un nouveau véhicule, un bon camion, améliorer le matériel de cuisine, payer des formations de santé ou autre, louer un champ pour cultiver des plantes médicinales, etc. Plein de trucs qu’on peut imaginer pour répondre à nos besoins communs.

Lorsque nous avons présenté l’idée dans le quartier avant même de disposer du lieu, tu voyais les yeux s’illuminer. Les gens se disaient : « Là, putain, c’est vraiment une bonne idée, on va mettre un peu chacun ! » En fait, c’est une chose que nous n’avons pas inventée. L’enquête historique que des camarades on pu faire sur le rôle des coopératives dans le mouvement ouvrier à Barcelone a montré que ce ne sont pas les coopératives à elles seules, mais bien la constellation d’infrastructures autonomes dans les quartiers qui a fait la différence. Ce maillage qui existait entre la centrale syndicale CNT, le local syndical du quartier, les coopératives de consommation, les ateneos (c’est comme des centres socioculturels, groupes de discussion, etc.), les écoles libres rationalistes, et les journaux. Il y avait des gens qui étaient profs dans l’école libre, laquelle appartenait à une coopérative de consommation. On retrouvait ces mêmes personnes dans la coopérative de consommation et dans le comité régional de la CNT. Toutes les coopératives n’ont pas eu le même rôle, mais organiser la consommation a été un truc très fort qui a permis aux gens de se construire une autre vie. Se rebâtir une infrastructure propre, ça reste primordial.

Ce que tu es en train de dire, si on te comprend bien, c’est qu’organiser la consommation, c’est un levier particulièrement important pour le développement de ce que tu appelles la Commune ?

Oui, je pense que c’est un truc qui est stratégique. Organiser la consommation permet d’assurer un minimum de bien-vivre. Tu n’as pas à tout aller chercher dehors. Si tu imagines le monde ouvrier d’autrefois, ils n’avaient rien. Ils venaient de la campagne, ils arrivaient en ville. Tu dois travailler pour un autre, tu dois payer un autre là où tu habites, et tu dois encore payer à un autre ce que tu manges. Organiser ce qu’on mange, avoir une partie de ça qui soit un truc commun, eh bien, ça c’est une force !

Du coup quand tu dis « il y a besoin d’argent », c’est l’idée de disposer de fonds parce qu’on ne peut pas s’en passer, mais c’est aussi pour avoir un rapport à l’argent qui ne soit plus le même. La coopérative pour peu qu’on y participe peut assurer une partie des besoins. « Consommation », le terme n’est pas un peu connoté ?

Oui bien sûr, c’est pas du consumérisme !

On gagnerait peut-être à parler de partage des ressources, de partage des richesses ?

Oui, c’est plutôt du mutualisme autogéré.

Dix euros par mois quand on est 110, ça fait 1 100 euros, c’est pas beaucoup pour s’équiper avec des camions, payer des loyers, etc. ?

Ce que j’appelle l’« activité économique », par exemple le bar, le restaurant et les repas livrés à l’extérieur, ça fait au moins trois activités dont la majorité des bénéfices iront dans le fonds commun. C’est valable pour tous les projets, il y aura un minimum d’argent de poche pour ceux qui travaillent, mais la majeure partie, ça sera pour alimenter le fonds commun. C’est l’idée d’extraire de plus en plus de moyens matériels, à la fois du marché et de l’individuel pour les mettre en commun.

Ce principe de mutualisation, ça concernait combien de personnes dans le Barcelone d’autrefois ? Ça se passait à l’échelle de toute la ville ?

J’ai apporté ici un livre qui est sorti en 2011, vraiment au bon moment parce qu’on délirait un peu sur ces comités de quartier. Il s’appelle Un comité de défense du quartier de la CNT, 1934-1938 et il y a une deuxième partie qui s’appelle « La révolution des comités ». C’est un type qui a fait une recherche historique sur des documents internes, des comptes rendus de réunions de la CNT. Il met en évidence que la force déterminante qui a réussi à arrêter les militaires, ça a été les comités de défense des quartiers. Certaines tâches avaient été confiées aux comités de défense, ce qui leur donnait un rôle stratégique. Par exemple l’eau, l’électricité, le gaz, les armes, mais aussi le ravitaillement.

À Poble Sec, là où nous sommes, il y avait aussi le syndicat du bois, c’était plein d’ateliers de bois dans le quartier. Ce syndicat était lié à une coopérative de consommation et à un comité de défense. Tout se relie, on retrouve là les trois forces dont je parlais, les trois dimensions de spiritualité, de matérialité, et guerrière qui circulent de l’une à l’autre. Il y a un projet en discussion qui n’a pas encore complètement abouti, c’est de voir comment faire en nous inspirant des « plans de survie » du Black Panther Party. Un truc de breakfast et de mise en commun des besoins et des désirs de la vie. Il existe une autobiographie d’une femme qui a travaillé beaucoup là-dessus. Ça nous a donné l’idée de distribuer des collations gratuites en plusieurs lieux après l’école. On cherche aussi, pour les gens, des techniques de ne pas avoir à payer l’électricité, développer toutes les formes possibles de soutien mutuel. Donner à manger aux enfants dans le quartier avec le concours des commerçants, c’est se donner une présence différente à l’égard de ses habitants. Ce n’est pas que nous considérions le quartier comme une sorte d’essence indépassable, mais c’est bien là qu’on habite et qu’on peut agir au quotidien.

Comment ça se passe avec la population du quartier ? Tu peux te dire par exemple que c’est pratique matériellement, ça peut être très pratique et juste pratique. Ça me coûte moins cher de manger, ça me coûte moins cher de réparer ma voiture si il y a un garage, ça me coûte moins cher de faire réparer mon ordinateur, mais comment tu fais le lien avec ce que tu appelles le « spirituel », avec le politique, l’offensif, le guerrier ? Est-ce que les gens seront pour autant avec vous quand il faut se battre ?

Oui, je vois bien ce que tu veux dire. On a passé toute l’année dans les travaux. On va ouvrir fin octobre. Ce que je peux dire c’est que pour l’instant il y a pas mal de gens dans le quartier qui ont été très attentifs, qui ont trouvé qu’il y avait là une bonne idée et qui ont mis beaucoup d’énergie à travailler avec nous. Ça c’est une première chose. Avec ces gens, tu sens qu’il y a une sensibilité qui se partage, mais dans la dimension du politique, c’est plus flou. Pour nous, c’est important de voir comment une force spirituelle peut arriver à se gagner une présence ici-même et, à partir de ça, essayer d’orienter les énergies, les mettre en discussion avec des gens qui sont plus ou moins politisés, mais qui se rapprochent de nous. Après, il y a le reste de la population et là il y a aussi du travail à faire…

Prenons l’exemple de Sants. Actuellement, ces camarades ont occupé un énorme bâtiment, une ancienne usine de textile, après avoir dit à la mairie « si dans un an vous n’avez pas commencé les travaux, on occupera le lieu parce qu’on en a marre que cet endroit soit abandonné ». Sants c’est un peu spécial, ça fait dix ans qu’il y a des squatters, des gens plus ou moins autonomes, des anciens du quartier qui se sont mis ensemble et qui se sont organisés en assemblée de quartier. Il y a là une vraie force.

L’endroit est énorme, c’est trois hectares en bout du quartier, à la sortie de Barcelone. Et là tu trouves un atelier de bois, super-bon, un atelier de motos qui va s’installer, un atelier de construction qui a déjà fait des chantiers énormes : une librairie, un centre pour des concerts, un bar, un lieu de rencontres. Là il y a une circulation de gens de tous âges, même s’ils ne sont pas une quantité énorme. Porter un truc comme ça avec une notion communautaire forte, ça fait qu’il n’y a pas seulement des jeunes esthétiquement marqués avec des trucs identitaires, il y a aussi des gamins, des vieux, des types qui avant étaient politiquement actifs et qui là s’y sont remis, et enfin des gens comme nous. À un moment, j’ai participé à une réunion qui portait sur l’élargissement du lieu, il y avait comme quinze collectifs différents, quinze projets. À chercher comment se coordonner pour mettre en commun autant d’initiatives. Cette réunion, c’était soixante personnes. Tu sens là qu’il y a un truc qui est porté collectivement, qui est super-fort.

À Poplenou aussi, ça fait quelques mois qu’il y a des gens qui travaillent sur un projet de quartier, des gens de différents âges qui se rapprochent. Ce qui est en train de se passer, c’est un déplacement du squat vers autre chose et ça touche quelque chose dans la population. C’est pas seulement un délire de jeunes.

L’expérience du Black Panther Party nous a inspirés. Elle insiste sur la nécessité d’installer de la confiance parmi les gens. Inaugurer une présence autre. Ne plus être présents par le discours : « Il faut que tu viennes là et que tu sois notre ami. » Nous commençons par donner quelque chose. Partant de là peut se développer un récit sur la puissance commune, la vie commune, la « vie autre », toutes ces idées quoi…

Du coup, vous vous coordonnez avec les autres espaces, les autres quartiers dont tu parles, ou bien chacun fait ce qu’il y a à faire dans son quartier ? Vous vous entendez bien ? Est-ce qu’il y a l’idée de regarder comment ça se passe dans d’autres endroits ?

Oui, toutes ces initiatives résonnent les unes avec les autres. Sants est un vieux quartier ouvrier, c’est plutôt en centre-ville, enfin pas loin du centre-ville, les autres sont plus en périphérie. Il y a eu un moment, en 2010-2011, on avait appelé ça une « coordination invisible », qui a débouché sur l’occupation de la banque. On avait préparé ça quelques mois à l’avance. Nous nous sommes rendus au cœur de la ville, quatre jours avant une grève générale, avec une énorme banderole dénonçant la merde des politiciens et des syndicats. Là il y a eu un moment incroyable. Nous avons occupé le siège de la banque, un bâtiment énorme au cœur même de la ville. Ensuite, il y eut un moment de reflux. Il nous a fallu nous recentrer sur La Base, pour qu’elle commence à prendre forme. En ce sens, la dernière année a été un peu une parenthèse. Avec Sants, on a beaucoup de liens, on fait des trucs ensemble, on se rend visite, on discute. Avec Poblenou on se voit un peu moins, mais on se voit quand même. Quand La Base commencera à fonctionner, l’idée c’est de reprendre une sorte de coordination et de voir ce qu’on peut faire ensemble : tracer une voie commune, définir une position, commencer à lancer des comité de défense avec des gens qu’on connaît et en qui on a confiance.

Dès le moment de l’ouverture, ce qu’on veut, c’est rencontrer des groupes, des collectifs qui sont un peu partout, surtout en Catalogne, pour pouvoir partager des hypothèses : qu’est-ce qu’on fait, comment on fait ? Ce qu’on vise, c’est avoir la possibilité de s’appeler mutuellement et de se regrouper quand il le faut, afin qu’on puisse avoir une force en ville. Mais cette année, on se concentre sur La Base, sinon c’était toujours à bouger trop dans tous les sens. Surtout l’année qui avait précédé. Là, on s’est dit on s’arrête jusqu’à ce qu’on ait un truc et on parle depuis là. Parler et se coordonner depuis une réalité matérielle.

Les forces ennemies vous laissent faire pour l’instant ou vous êtes dans le conflit permanent ? Pas de problème de répression ?

Il y a eu une vague de répression très très forte. Entre la grève de 2010 et la grève de 2012, ça a pété de façon folle, avec plusieurs moments d’émeutes. Après 2012, nous avons subi une vague de répression super-forte : des gens mis en prison sur la base de photos, des amendes énormes. Ça nous a laissé un peu sous le choc. Là, on va voir, il y plusieurs procès qui sont prévus après l’été en relation avec la grève de 2012. Il y a des camarades pour qui nous avons dû rassembler jusqu’à 6 000 euros de caution pour qu’ils n’aillent pas en prison, d’autres 3 000, d’autres 5 000, donc beaucoup d’argent. Ces camarades risquent des années de prison. Ils se sont concentrés plutôt sur ce côté-là, du côté de La Base, on va bien voir. À Sants, ils laissent faire parce qu’il y a là une force. Ils observent, ils essayent bien de mettre un pied ici où là, mais sans y parvenir parce qu’ils se heurtent à une force. Pour La Base, c’est pareil, il faudra dès le commencement avoir un peu de puissance de façon à ce qu’ils ne puissent pas attaquer directement.

Il y a un moment à partir duquel quand t’attaques, tu renforces en fait ce que tu attaques…

Oui, c’est vrai et ils le savent. Leur problème, c’est toujours de choisir le meilleur moment pour attaquer.

Souvent à l’inverse, il y a un intérêt du pouvoir, ou de la municipalité, avec les centres sociaux, à dialoguer et à chercher à leur donner un rôle. Comme tu le disais, ils essayent aussi de mettre un pied dedans. C’est quelque chose qui peut aussi arriver, même quand en face on se méfie. S’il y a des gens qui sont capables de s’auto-organiser pour que leur misère soit moins lourde à porter, alors le pouvoir a intérêt à ce que ça existe parce que cette misère-là n’a plus à se manifester par le mécontentement, elle est placée quelque part. Là où je crois que ça ne leur plaira jamais c’est qu’en même temps que l’auto-organisation contre une forme de misère, il y a toujours de la lutte, toujours de la contestation, toujours du combat. Est-ce que, à ta connaissance, il se passe des choses analogues en Espagne, à part en Catalogne ?

Oui à Madrid par exemple, à Vallecas, un quartier très populaire à côté de Madrid, ils ont aussi loué un grand lieu avec des gens qui étaient squatters, des gens de l’assemblée de quartier qui venaient des indignés, avec un peu la même idée de reprendre le mot athénée et l’esprit plus ou moins coopératif. Le plus intéressant c’est que c’est un espace coopératif, pas une entreprise coopérative. Il y a une partie pour l’argent, mais une autre partie pour le discours, pour la théorie, pour l’imagination, pour la discussion. Mais on n’est pas vraiment en rapport avec eux. Je sais qu’il y a quelques expériences intéressantes à Madrid, même si entre 2000 et 2010, il n’y avait pas grand-chose. Il y avait bien un groupe qui sort de l’héritage autonome « négriste ». Très fort dans le discours, l’imaginaire, la communication, mais pas grand-chose se transformait en luttes. Là, après le mouvement des places, il y a tout à présent qui déborde.

Il y a eu cette prise de l’Assemblée…

Oui, la fameuse « marée destituante ». Il y a eu aussi dans les quartiers des sociétés, des lieux occupés par des voisins qui lançaient des formes de partage, qui mangeaient ensemble pour essayer d’organiser la vie, la lutte. Il y a eu pas mal d’initiatives. Ailleurs, je sais qu’en Andalousie il y a eu des choses, et aussi à Séville, en Galice. À Valence, il s’est passé des choses aussi. Mais je ne suis pas très au clair, je n’ai pas une bonne cartographie de se qui s’est passé dans le reste de l’Espagne.

C’est le mouvement des places qui a fait naître les assemblées de quartier qui perdurent aujourd’hui, ou bien il y avait déjà une tradition ? Tu parles beaucoup d’assemblées de quartier, mais ici en France par exemple, ça n’existe pas, on ne voit presque jamais ça ; c’est dû au mouvement des places ou ça vient d’autre chose ?

Oui, c’est étrange, parce que du temps du franquisme, depuis les années 1960, l’unique forme d’organisation tolérée par Franco, c’était les associations de voisins ; les « voisins », on les trouve dans les quartiers. Les anarchistes, les communistes ont beaucoup utilisé cette opportunité pour continuer la lutte, comme d’ailleurs aussi en Italie. La figure du quartier fait aussi partie de l’héritage anarchiste, autonome, qui constituait le terrain où se menaient certaines formes de luttes : les blocages, séquestrer des autobus, et aussi des choses plus légales. L’association des voisins est un truc qui est resté et qui depuis a été totalement capturé par les socialistes, par le pouvoir. Le truc du quartier, c’est une sorte de fantôme qui nous hante. À Sants, ils l’ont porté de façon forte. Il y a aussi dans ces quartiers une histoire des luttes. À Poble Sec, c’est le bois, à Sants, c’était le textile, et tout ça était traversé par une tradition d’usine, de combats, d’athénées et de coopératives. Ça fait quinze ans qu’il y a une assemblée de quartier à Sants, il n’y avait qu’à Sants que ça existait. Après, quand il s’agit de s’organiser localement, la première chose qui te vient automatiquement, c’est le quartier. Avant la grève de 2010, on a commencé à se dire, on va faire des comités de quartier. Je me souviens de cette phrase qui nous vient de Bologne en 1977 : « On sait bien faire des barricades, mais après, comment on vit derrière ! », qu’est-ce qu’on fait derrière la barricade ? Ce qu’on a vécu, c’est un peu la même chose. Pour un comité de quartier au moment d’une émeute, au moment de grève générale, tu boucle tout, tu fous le bordel. Saccager les supermarchés, bloquer la police, l’affronter toutes barricades enflammées, tout ça, là tu as une force. La police est incapable de contrôler quinze quartiers différents en même temps, mais après qu’est-ce qu’on fait dans le quartier ? C’est pour ça qu’il faut se doter de moyens matériels, qu’il faut construire en commun, construire un « commun », c’est un peu la seule hypothèse qui se présente quand il est question de « s’organiser localement ». Une assemblée de quartier, s’il n’y a pas une lutte, ça n’a pas beaucoup de sens. Ça peut tourner vite en collectif militant, « oui, allez, on va tous à la manif… ! », et n’être plus que ça.

Dans un des derniers Communard, on a publié une interview d’une autre génération, celle de José Fortuny. Est-ce qu’il y a une filiation, est-ce que la mémoire des années 1930 a pu se conserver dans les jeunes générations ou est-ce qu’il faut penser que ça appartient désormais à un autre monde ?

En même temps c’est un autre monde et, même temps, c’est présent. Je voudrais parler de deux livres. Ce sont deux livres de recherche historique, de documentation historique. Ce n’est pas de la théorie que quelqu’un aurait pondue dans sa tête. C’est une compilation des documents de l’époque : des petites brochures, des petites revues, des comptes rendus de réunions provenant des coopératives ou des comités régionaux de la CNT. Replonger de nouveau dans les documents, voir ce qui s’est passé concrètement pour produire une puissance pareille ? Ce sont deux livre qui font un très bon récit historique et fournissent une vision concrète : Coopératives dans le mouvement ouvrier et Comités de défense des quartiers 1934-1938.

Merci Camarade !

Source : Le Communard n° 9.
Depuis la montagne limousine,
printemps 2014.

Site de La Base,
athénée coopérative de Poble Sec,
inauguré en janvier 2014.

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