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Vierge indienne et Christ noir (XVI)

Les inconstances d’une vierge

mercredi 31 mai 2017, par Georges Lapierre

L’essai de Georges Lapierre Vierge indienne et Christ noir,
une « petite archéologie de la pensée mexicaine », paraît en feuilleton,
deux fois par mois, sur « la voie du jaguar ».

À la différence de l’original d’Estrémadure, la Guadalupana mexicaine n’est pas une vierge noire, elle a été créole, la « créole prodigieuse et sacrée » de Miguel Sánchez, aujourd’hui elle est plutôt mexicaine et métisse, elle fut indienne, elle l’est toujours et, parfois, transparaissent, derrière son visage lisse, les traits d’une déesse chtonienne, la Terre Mère ou Madre Tierra, des peuples indiens. Elle se trouve entre deux mondes et paraît hésiter à prendre le parti de l’un contre l’autre. Elle est métisse dans ses hésitations.

Jusqu’à l’Indépendance, la société coloniale a pris une série d’initiatives qui consistaient principalement à s’approprier un espace spirituel appartenant au monde indien et qui était celui de la civilisation mésoaméricaine. Dans ce processus d’appropriation, la Vierge de Guadalupe a joué un rôle fondamental comme catalyseur de la pensée et comme miroir où se « matérialisait » l’image sublimée que la société coloniale avait d’elle-même et se renvoyait à elle-même. La société dominante a commencé à prendre à son compte la figure de la divinité indienne, Tonantzin, en identifiant l’image qui se trouvait dans la chapelle du Tepeyac à la Vierge de Guadalupe, puis elle a pris possession de l’espace prophétique en identifiant la Guadalupe à la Femme de l’Apocalypse, et, en dernier ressort, elle s’est approprié, par-dessus le passé préhispanique proprement dit, le temps des origines assimilé cette fois au temps apostolique. La Guadalupe peut alors prendre la figure de la Mère originelle, vierge de toute corruption.

Une oligarchie issue de la société coloniale existe bien encore aujourd’hui : une classe de notables, riche et puissante, forte d’un patrimoine historique et culturel auquel s’ajoute un héritage foncier et spéculatif important. Pourtant, comme notre bourgeoisie nationale, cette oligarchie « coloniale » se trouve englobée dans un monde plus vaste, le monde occidental, chrétien et capitaliste, emportée par un mouvement puissant, tout aussi spéculatif que l’ancien, mais dont la pensée ne lui appartient plus en propre. La Vierge de Guadalupe n’est plus, pour elle, qu’une relique d’un temps glorieux, que l’on a remisée, avec d’autres vieilleries, dans un coin de l’armoire.

La société indienne n’est plus ce qu’elle était, c’est le moins que l’on puisse dire. Le temps a fait son œuvre, mais surtout l’obstination, le zèle, la pugnacité de l’Église ont profondément travaillé les esprits au point d’imposer sur le plan liturgique une conformité romaine, dogmatique et formelle. Pourtant les langues dites vernaculaires existent encore et elles sont toujours parlées par des groupes sociaux étendus. Avec les langues c’est toute une vision du monde, une « philosophie », qui se perpétue ou qui perdure. Le mode de vie, même s’il a subi des modifications importantes avec le système des congrégations ou regroupement des populations dispersées, reste celui de petites communautés paysannes à l’intérieur d’un territoire défini. Ces communautés villageoises se sont organisées autour d’une terre perçue comme un bien commun. Les communautés indiennes ont pu garder quelques usages hérités de ce lointain passé et, avec ces usages, une cosmovision et une culture qui leur sont propres.

Jusqu’à aujourd’hui, bien des peuples autochtones du Mexique ont montré sur le plan culturel une vitalité surprenante. La résistance indienne a des ressources. La cosmovision des peuples originaires a subi le rouleau compresseur des missions catholiques. Actuellement elle est soumise à un bombardement tous azimuts avec les sectes religieuse, les partis politiques, l’école publique, auquel s’ajoutent les conditions de vie de plus en plus insupportables. Cependant cette culture est encore suffisamment dynamique pour absorber, dans bien des cas, les changements et les influences qui lui viennent du monde dit occidental et trouver une parade. C’est cette capacité d’absorption et de transformation, cette faculté d’adaptation qui fait la force d’une culture. Souvent les ethnologues ou anthropologues parlent d’acculturation sans toujours reconnaître cette vitalité et les parades qu’elle est capable d’inventer et de dresser face aux forces de décomposition ; la plupart du temps, ils méconnaissent cette capacité que manifestent les cultures autochtones d’appropriation, de détournement et de transformation des éléments étrangers, apportés et imposés par la culture dominante. C’est seulement quand cette vitalité s’affaiblit et s’amollit que nous pouvons alors parler d’acculturation.

Dans les prolégomènes, j’avais rapporté quelques anecdotes montrant à la fois la réalité des influences occidentales et chrétiennes et la persistance d’une manière de penser reposant sur des fondamentaux culturels mésoaméricains. La Vierge de Guadalupe n’est plus Coatlicue, la femme à la jupe de serpents, ni Tonantzin donnant naissance à Huitzilopochtli, le dieu solaire et guerrier des Mexica, mais elle reste, pour les peuples paysans, la figure de la Terre Mère généreuse à laquelle ils restent redevables de ses bienfaits. Les offrandes qu’ils lui adressent ne sont qu’un modeste retour en reconnaissance des dons qu’elle leur prodigue. Cette figure archétype de la Mère (la Mère cosmique, la Mère originelle), que reprendra à son compte le christianisme, résiste à l’acculturation et les pèlerins qui défilent sous l’image bienveillante de la Vierge de Guadalupe dans la basilique du Tepeyac sont mus par les mêmes émotions qu’autrefois.

Il n’est pas dans mon propos de retrouver une cosmogonie originale derrière le culte rendu à la Vierge, ni de dire les influences chrétiennes, mon propos est beaucoup plus modeste. Cette cosmogonie, ou plutôt ces cosmogonies, qui reposent sur un mode d’appréhension de la réalité dit analogique remontant à la civilisation mésoaméricaine et sans doute au-delà, existent même si elles usent d’éléments puisés dans le corpus chrétien. Ces cosmogonies sont propres aux peuples originaires en résistance culturelle. Je serai amené à en dire quelques mots dans la suite de mon exposé, mais en faire l’étude, c’est là une tâche qui dépasse largement le domaine de mes compétences. Je me contenterai de mettre en exergue une permanence : celle de certains concepts clés, et une continuité, qui est celle du culte rendu à une divinité immuable derrière une apparence changeante.

Comment cerner le contenu contemporain de cette image de la Vierge, qui attire tant de monde, des millions de pèlerins, à sa basilique le 12 décembre, jour de son anniversaire ? Comment le suivre, en retracer l’histoire ? Quel est donc ce petit peuple mexicain qui parcourt en long et en large les routes du Mexique, en camion, à vélo ou à pied, pour se rendre à la basilique de Tepeyac ? Il ne fait pas partie de l’élite mexicaine, de cette oligarchie dont nous avons parlé. S’il est d’origine indigène, il n’est pas non plus indien ; il a gardé des réflexes de sa culture originelle, mais ces éléments se perdent peu à peu à mesure qu’il s’en éloigne. Il a tourné le dos à sa culture indienne pour regarder vers l’Occident. Pourtant cette culture est toujours présente, malgré lui, à son insu, un peu comme une nostalgie obsédante : celle de la mère originelle. Cette figure de la mère est restée comme le point magnétique et central de la vie familiale mexicaine ; cependant le fils a choisi le plus souvent la voie du père et il s’y perd, c’est la Chingada !

Jusqu’alors nous avions le recul des siècles pour dominer un tant soit peu notre sujet afin d’en saisir les moments clés, son mouvement, ses perspectives, ses lignes de force et ses obsessions. Nous avons pu décrire le schéma qui se dégageait de cette histoire anecdotique de l’imaginaire en fonction de l’évolution de la société mexicaine, de ses inquiétudes et de ses ambitions. Ce côté épure, qui pouvait parfois tomber dans le schématique sans trop de conséquences, n’est plus possible à partir du moment où nous nous approchons de l’époque contemporaine. Nous n’avons plus le recul des siècles, qui nous offrait une perspective d’ensemble. Cette proximité avec les phénomènes sociaux nous rend sensibles à la complexité infinie des situations, à l’embrouillamini des événements, qu’il s’agit alors de décoder. Cette multiplication soudaine des détails nous aspire et nous ressentons quelque difficulté à nous en détacher pour en saisir le sens général. L’idéologie se fait aussi plus insidieuse, la société mexicaine n’est plus une société de castes avec, tout en haut de l’échelle, les colons d’origine espagnol, les créoles, elle se veut égalitaire mais elle est toujours sensible à la couleur plus ou moins foncée de la peau, et les Indiens, quand ils ne sont pas ignorés (les livres d’histoire ne font jamais allusion au rôle central joué par le monde indigène lors des « révolutions »), sont dépréciés et méprisés. Dans cette histoire, faite de mythes et de silences, réécrite par l’État, les peuples originaires, qui y ont participé pour y jouer la plupart du temps un rôle déterminant, ont été effacés comme, dans les photos officielles des partis staliniens, sont effacés les « compagnons de route ou d’armes » devenus indésirables. Ce parti pris ne facilite pas la « lecture » de cette période et nous avons beau être avertis, nous voyons parfois des métis ou des Mexicains quand nous devrions voir des Purépecha, des Otomi ou des Nahua, des Tlapanèque, ou encore des Wixaritari (Huichol) et des Cora…

Dès la fin du XVIIIe siècle, la Vierge de Guadalupe a été l’étendard des luttes de libération des peuples mexicains sous un double héritage : un héritage chrétien et un héritage mésoaméricain. Nous pourrions avancer que l’héritage chrétien semble parachever l’héritage mésoaméricain — mais à quel prix ? L’idée chrétienne d’une communauté universelle englobant la diversité des sociétés et des peuples viendrait, en quelque sorte, parachever l’unité culturelle mésoaméricaine commencée sous l’égide des peuples nahua avec la civilisation olmèque mille deux cents ans avant notre ère. Cette quête d’une unité improbable a peut-être été le moteur occulte de l’histoire du Mexique avant même l’arrivée des conquistadores (comme elle fut d’ailleurs le moteur occulte de notre histoire). Le christianisme aurait accompli cette unité mais au prix d’une double corruption : d’une part, la corruption de la culture mésoaméricaine proprement dite (et la richesse conceptuelle que représente sa perception duelle de la réalité) ; d’autre part, la désagrégation des peuples, l’effacement, la dilution et la disparition des communautés particulières dans une communauté plus large : la communauté chrétienne — ou encore la nation mexicaine — ou encore la société occidentale, chrétienne et capitaliste.

La Vierge métisse, la Morena, se trouve au croisement de deux mondes, partagée entre le monde indien, qui s’est approprié cette figure chrétienne en tant que figure de la déesse terre, et le monde issu de la société coloniale, qui s’était construit autour de l’image prophétique de la Femme terrassant le dragon. La Vierge métisse se trouve au croisement de deux forces, qui peuvent apparaître comme contraires, ou encore de deux aspirations : l’aspiration à l’unité, unité nationale, unité religieuse, unité sociale, unité linguistique, et l’aspiration à la reconnaissance de la diversité, la reconnaissance des peuples, de la diversité des langues, des usages, des traditions, la reconnaissance des communautés villageoises ou des collectivités de quartiers.

La Morena est tiraillée entre ces deux aspirations : celle des peuples autochtones qui aspirent à l’exercice d’une vie autonome à l’intérieur d’une nation, d’un pays, d’un monde ou d’un État, qui les contiendrait tout en les reconnaissant [1] ; celle des chrétiens proprement dits qui aspirent à former une communauté de la foi, abstraite des communautés réelles. En tant que Vierge chrétienne, la Guadalupe porte cette idée d’une communauté supérieure, dans laquelle disparaîtraient, ou devant laquelle s’effaceraient les communautés particulières. En tant que déesse tutélaire d’un village, d’un quartier, elle soude autour d’elle une communauté concrète avec ses fêtes, ses usages, son droit coutumier et l’ensemble des liens de réciprocité. Alors, une Vierge de Guadalupe, qui porterait dans son sein toutes les Vierges des communautés comme une mère poule ses poussins ? Une telle conception correspondrait bien à la « philosophie » nahuatl de l’emboîtement des concepts et qui voyait dans les temples mineurs consacrés à Huitzilopochtli les répliques du temple majeur de Mexico-Tenochtitlán. Le Mexique contemporain est partagé entre ces deux conceptions. C’est la Vierge métisse à la croisée des hésitations, partagée entre deux cultures, culture de l’Un et culture de la pluralité.

L’histoire récente du Mexique est l’expression de ce tiraillement entre ces deux grands courants civilisateurs : l’unité dans l’uniformisation et l’unité dans la pluralité. Elle est faite de malentendus, d’incompréhensions et parfois d’indifférence, d’ignorance, de mépris et de mensonges. La Morena, la Villita, la Virgencita, se trouve entre ces deux cultures, dans cet entre-deux-mondes, lieu de toutes les ambiguïtés, de toutes les confusions, écartelée entre deux extrêmes, entre la culture mésoaméricaine et la culture occidentale et chrétienne : l’unification dans la reconnaissance de l’autre ou l’unification dans l’effacement et l’assimilation de l’autre. Ces deux points de vue ne coïncident jamais, mais ils se superposent bien souvent. La vie de la société mexicaine est conflictuelle, partagée entre ces deux options qu’elle n’arrive pas à concilier et qu’elle ne peut pas concilier. Son histoire est faite de malentendus et de trahisons. La société mexicaine est assise sur cette fracture et les séismes sociaux la parcourent avec des pics plus ou moins forts. Nous allons, dans une revue accélérée de cette histoire, nous limiter à évoquer, à effleurer, devrai-je dire, toute la complexité des sentiments dont la Vierge de Guadalupe, étendard des aspirations des humbles, est le réceptacle.

(À suivre)

Notes

[1C’est une aspiration que les zapatistes d’aujourd’hui traduisent par l’expression : « un monde qui contiendrait d’autres mondes ».

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