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Can Vies : la raison de la force
dans la Barcelone policière

lundi 2 juin 2014, par Argelaga

Samedi 31 mai 2014, après cinq jours de manifestations réprimées brutalement par la police catalane, plus de soixante arrestations et des dizaines de blessés, des centaines de personnes ont réoccupé Can Vies et commencé sa (re)construction. Elles ont trié les matériaux récupérables et ont formé une chaîne humaine sur plusieurs centaines de mètres pour déposer les gravats devant les portes de la mairie du quartier de Sants, responsable de la démolition du centre social autogéré. Ce texte a été rédigé trois jours auparavant par le collectif de la revue Argelaga.

Lorsque la force de la raison est soumise à la raison de la force, tout le monde ne peut pas évoquer la loi et le droit. Dans cette situation, la loi est arbitraire et son application ne provient pas d’un État de droit, mais d’un État d’abus où la violence monopolisée par le gouvernement est au service d’intérêts privilégiés. Dans ce cas, la résistance à l’abus est légitime ; mieux même, le droit de résister et de se défendre est le seul droit véritable. Par conséquent, du point de vue de la liberté, de la dignité et de la raison, les véritables sources du droit, la protestation contre la démolition de l’espace occupé et autogéré de Can Vies, dans le quartier de Sants, est on ne peut plus justifiée. Sa démolition n’a pas servi de prétexte à la violence intolérable de minorités itinérantes qui « profitent du malaise », ainsi que l’affirment les autorités (et le syndicat UGT de la police) : il s’agit simplement d’une preuve de la barbarie institutionnelle, gratuite et sauvage, comme cela est habituel.

La métropole appelée Barcelone n’est plus une ample colonie organisée par une communauté d’habitants comme lorsqu’elle fut fondée ; elle n’est plus une ville industrielle remplie d’ouvriers de manufactures comme auparavant ; l’agglomération barcelonaise n’est qu’un espace ouvert et pacifique de consommateurs au sein duquel tout mouvement humain doit être régulé et contrôlé afin de garantir sa transparence et sa fonction. Ce ne sont pas les habitants qui commandent à Barcelone mais une caste politique et financière, verticale et autoritaire, parasitaire et usurpatrice, qui a fait de la gestion urbaine son mode de vie privilégié. Ce qui compte pour les dirigeants c’est la « marque Barcelone », c’est-à-dire, que la ville donne d’elle-même une image lisse et tranquille, comme celle d’un centre commercial ou d’un parc thématique, favorable aux affaires, au shopping, aux loisirs marchands et au tourisme. Il est évident que le spectacle d’une Barcelone consommable a besoin d’un espace sans contradictions ni ambigüités, complètement soumis et à portée de l’acheteur.

Le nouveau modèle urbain ne peut pas permettre l’existence d’espaces réellement publics, sans médiations ni barrières, et encore moins de lieux gérés horizontalement : au contraire, tout doit fonctionner dans un cadre hiérarchisé et « monitorisé », où technologies, décrets, mobilier urbain et urbanisme sont au service des dirigeants spoliateurs. L’exercice de l’autorité dans ces conditions est fondamentalement policier ; dans cette phase, la politique se confond avec la répression : gestion, surveillance et ordre sont une seule et même chose, ce qui fait que le gouvernement agit surtout depuis le ministère de l’ordre public. La politique est alors non pas une affaire de politiciens mais des implacables forces de sécurité. Tous les problèmes politiques et sociaux que ce modèle aberrant de ville provoque constamment ne seront jamais reconnus comme tels puisque la population n’a aucun droit de se plaindre du meilleur des mondes. La seule réponse du pouvoir dominant qui a confisqué la décision populaire est la violence. Il est clair que dans l’affaire de Can Vies, les autorités municipales n’ont jamais eu l’intention de proposer des alternatives qui sortent du circuit bureaucratique officiel, et que toute rencontre était condamnée à la manipulation et au mensonge car en proposant un espace sous tutelle inacceptable ils ne cherchaient qu’à supprimer cet espace libre. Le dispositif policier disproportionné pour procéder à l’expulsion le démontre. Ils n’avaient pas prévu l’aide d’autres collectifs ni le soutien des voisins du centre. Ils ne s’attendaient pas non plus à la solidarité d’autres quartiers comme ce fut le cas de bon matin. C’est pourquoi les forces de l’ordre injuste furent initialement surprises. Où était le canon à ultrasons et pourquoi ne firent-ils pas usage immédiatement des flashballs ? C’est ce que se demandait le représentant du syndicat policier SMT-CCOO, car il faut dire que la répression est un travail de mercenaires salariés régulé par convention et balles FOAM, et ce qui intéresse les syndicats c’est de le faire à fond et sans risques. La réponse tout le monde a pu la voir. Occupation quasi militaire du quartier, violence policière indiscriminée, arrestations et blessés…

Tout l’effort médiatique du maire Trias, du conseiller de l’ordre public Espadaler et du conseiller municipal du district Sants-Montjuïc Jordi Martí a été en premier lieu de défendre l’action violente de la police, « gardienne du droit de propriété » et « exécutrice d’une sentence du Tribunal Supremo ». De fait, ils n’ont pas donné trop d’explications : « Je ne sais pas où l’on irait si la police avait à se justifier » (Espadaler) ; « Les forces de l’ordre ont raison. Lorsque les Mossos agissent, il y a une raison » (Trias). En second lieu, l’effort visait à présenter les protestations comme émanant de groupes violents infiltrés, l’idée étant de diviser la protestation entre pacifiques et radicaux « anti-système » afin de « trouver des formules de consensus » avec les uns et de matraquer et incarcérer les autres. Il s’agit d’une vieille tactique politique qui sert lorsque la force n’a pas donné le résultat escompté. La démagogie des dirigeants est répugnante, mais elle est ce qu’elle est. Nous n’accusons pas les autorités de manquer de subtilité, la seule chose dont ils manquent c’est de scrupules !

Ainsi, nous ne sommes pas face à un événement inhabituel et isolé, dans un cadre démocratique parfait où tous ont leur place et des possibilités. En réalité l’iniquité des autorités et la brutalité des forces policières seront de plus en plus habituelles si la population ne se résigne pas à faire ce qu’elles ordonnent. Car la population n’a jamais raison, elle n’est pas souveraine puisqu’elle n’a pas de force, ou plutôt, elle n’a pas le monopole de la force que la loi de la domination accorde au pouvoir. La domination totale du Capital exige un type d’espace urbain géré comme une entreprise et pacifié comme une prison. Dans cet espace, il n’y a pas de place pour les assemblées ni pour les formes de vie en marge de l’économie de marché. Là, le cadre ne peut pas être plus autoritaire et la politique ne se distingue pas du contrôle social. Dans un monde orienté vers le totalitarisme, la gestion politique est la répression.

Can Vies était un caillou dans la chaussure du pouvoir à Barcelone. Il semble que ce n’est pas sans mal qu’il ait pu l’enlever. La résistance à la démolition a été exemplaire à plus d’un titre, prouvant qu’il y a des gens qui ne s’adaptent pas au comportement d’esclave qu’on leur demande. C’est une raison de se réjouir. Et comme les cailloux ne devraient pas manquer (il y a aujourd’hui de nombreux lieux occupés), nous comptons dans un futur proche en avoir beaucoup d’autres !

La lutte continue. Vive Can Vies !

Revue Argelaga,
mercredi 28 mai 2014.

Site du Centre social autogéré Can Vies

Traduit par un aficionado sans qualité.
Source : Les Giménologues.

Vidéo de la manifestation du 31 mai à Barcelone

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