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De la dissolution de la normalité

dimanche 5 juillet 2020, par Louis de Colmar

Il y a moins d’un mois que ma mère est morte, et ce qui domine, ce n’est pas tant la peine et le chagrin, que le sentiment généralisé de l’absence de normalité, une saturation de l’esprit qui empêche de construire un contexte pouvant être perçu et décrit comme normal.

Sans doute s’agit-il d’une fonction du deuil de construire ou de reconstruire le lien qui unit les humains et leurs morts, de réinsérer ce lien dans une dynamique, dans une continuité. Force est donc aussi de constater que l’affaiblissement de la fonction sociale du deuil va de pair avec l’affaiblissement de cette intégration de la mort dans la socialisation contemporaine, affaiblissement que l’on pourrait certainement caractériser comme une tendance lourde à la négation de la mort réelle au profit d’une mort fantasmée comme panne technique, qui, par cela même, peut idéologiquement être repoussée à l’infini…

On ne peut ici faire l’impasse sur le contexte sanitaire de la pandémie résultant de la diffusion planétaire du Covid-19 : les morts remplissent jour après jour les cases des tableurs, mais la mort elle-même disparaît de la vie réellement vécue. Alors que l’on pourrait considérer que les rites [1] qui accompagnent la mort forment le socle civilisationnel de l’humanité, leur quasi-disparition dans ce qui reste de la modernité signale probablement un autre aspect de son échec.

La modernité, en instrumentalisant la vie humaine, a mécaniquement conduit à considérer la mort comme un échec de la techno-médecine, l’aggravation de la mécanisation du vivant s’accompagnant d’une déritualisation de plus en plus poussée de la mort, comme négation symétrique de la vie. La modernité finissante a sans doute passé un palier avec la crise du coronavirus : jamais peut-être la négation de la mort comme moment de la vie n’avait été poussée aussi loin [2], du moins en situation de paix dans nos contrée bouffies de ses illusions progressistes et de son humanisme creux. L’abandon des vieux, l’abandon des malades, tout particulièrement ceux en fin de vie, l’abandon des morts, resteront comme une tache indélébile de cette période singulière.

Le confinement aveugle, sans aménagement, des vieux, des malades et des mourants, contresigne l’inhumanité de ce monde : ce confinement particulier-là n’a pourtant, de fait, été possible que parce que les vieux, les mourants, la mort, étaient déjà confinés dans les marges de la sociabilité modernisée, étaient déjà marginalisés et invisibilisés derrière le spectacle du jeunisme béat et désocialisé des retraités. Ce que montre finalement le confinement sanitaire des « aînés », c’est fondamentalement la totale marginalisation dont ils étaient déjà les victimes, marginalisation rendue totalement visible par le confinement. Le scandale du confinement sanitaire des « anciens » n’est finalement que le révélateur de leur confinement social de tous les jours.

Le respect des morts et l’accompagnement des mourants est très certainement ce qui fonde le plus universellement notre commune humanité planétaire, par-delà toutes les particularités qui en font aussi toute la richesse.

La mort est en effet le miroir des vivants, ce n’est qu’à travers elle que la vie peut tirer un sens. La vie des humains est une trame qui entrelace, de façon indissociable et indiscernable, le présent et la mémoire de tous ceux qui nous ont précédés depuis des millénaires. La mort de tous les vivants qui nous ont précédés est finalement une partie du terreau qui nous constitue, au plus profond de notre intimité, individuellement et collectivement.

La confrontation avec la mort d’un proche, d’un parent, d’un ami, est toujours un moment de confrontation à soi-même mais aussi, indissolublement, un moment de confrontation au monde et aux autres. La perte de cet être cher est un moment de doute sur la place que nous occupons dans la communauté des vivants, elle est donc, en même temps, un moment de vérité sur notre capacité à être en résonance avec les autres, ici et partout, en nous construisant un passé et un avenir.

La mort est finalement le lien, le pont, le mystère, qui nous relie collectivement au monde des vivants. C’est pourquoi aussi, la mort bafouée par la violence et la guerre, la mort profanée par les injustices et les inégalités, la mort calculée par intérêt, est une abomination faite à l’ensemble des humains.

C’est la mort des êtres aimés qui nous interroge non pas seulement sur le sens que chacun peut porter à sa propre vie, mais surtout, mais d’abord, mais essentiellement, sur le sens de la vie que nous devons nécessairement partager en toute égalité. La mort est un partage, et il ne peut y avoir de partage entre les vivants que par l’intermédiaire de leurs disparus.

La mémoire des morts n’est pas une contrainte, n’est pas un fardeau, n’est pas une peine et une douleur durables, tant que la dignité des disparus peut se conjuguer avec la dignité des vivants. La qualité de la relation que nous pouvons entretenir avec les disparus est un marqueur de la qualité des relations que nous pouvons entretenir avec les vivants, et ces relations ont de tout temps évolué de concert [3]. C’est aussi pourquoi la place laissée à la mort dans ce monde est loin d’être anecdotique : sa relativisation n’est que superficiellement une conséquence de la dissolution du fait religieux. Elle est plutôt le pendant, le revers, d’une superficialisation des relations entre les humains telle qu’elle est sciemment organisée par cette idéologie faussement utilitariste qui prétend gouverner ce monde : contrairement à ce que prétend cette idéologie, elle ne repose pas sur l’exaltation de l’individu, sur son apologie, mais sur la négation de l’individualité réelle.

Cette idéologie voudrait nous faire croire qu’elle construit un monde à la gloire des individus, qu’elle est une exaltation de l’individualisme : la modernité se caractérise plutôt par une triple négation, la négation de la société, la négation de la nature, la négation de l’individu [4]. Parce que ce monde s’est développé sur la croyance, sur l’illusion que ce qu’il nomme la société, la nature ou l’individu pouvaient être abordés indépendamment les uns des autres, il a fini par les détruire tous. C’est pourquoi le sentiment de l’absence de normalité du monde généré par le deuil rencontre en un étrange écho l’absence de normalité générée par le fonctionnement matériel de ce monde lui-même, fonctionnement tout à fait en phase avec une subjectivation tout à fait particulière.

Louis
Colmar,
le 1er juillet 2020
en finir avec ce monde

Notes

[1A.M. Hocart, Au commencement était le rite, La Découverte/MAUSS, 2005 [1954].

[2On ne peut manquer ici de penser à la Shoah, et aux génocides : je serais tenté de dire que ces atrocités ne sont pas tant des négations de la mort qu’une forme de son exaltation « purificatrice », sur le modèle totalement dévoyé et débridé des anciens rituels sacrificiels humains. On serait ainsi ici beaucoup plus proche d’une négation de la vie au nom d’une idéalisation très particulière de la mort, alors que notre présent se rapproche plus d’une négation de la mort au nom d’une idéalisation très particulière de la vie…

[3P. Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, Seuil, 1975.

[4Cette approche m’a été suggérée par Olivier Rey, dans son livre Itinéraire de l’égarement, du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, Seuil, 2003.

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