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L’Escuelita zapatiste et la contagion de l’autonomie
Partager en touchant le cœur, apprendre en questionnant (II)

dimanche 2 février 2014, par Jérôme Baschet

Dans le nœud de l’individuel et du collectif

L’EZLN a choisi de faire découvrir une réalité collective, celle de l’autonomie, sous une forme qui fait une place remarquable à la singularité individuelle. Durant l’Escuelita d’août 2013, il y avait près de mille trois cents élèves, près de mille trois cents familles, près de mille trois cents Votán, c’est-à-dire près de mille trois cents histoires différentes, du fait de la diversité des situations locales, de choix d’organisation différents selon les zones et les villages, ainsi que de la particularité des interactions entre chaque élève, sa famille et son Votán. Le rôle de ce dernier est particulièrement déterminant, au point que le communiqué qui lui est consacré le qualifie de « colonne vertébrale de l’Escuelita » [1]. Outre sa fonction de « précepteur », il a aussi, comme son nom l’indique (Votán est à comprendre comme « gardien et cœur du peuple »), la charge de prendre soin de chaque élève, de veiller à ce qu’il ne manque de rien et soit à son aise (même si certains ont pu trouver le soin mis à exercer cette mission trop insistant, voire quelque peu intrusif). Une telle combinaison écarte ce qui pourrait rassembler à un statut spécifique d’enseignant, qui séparerait le domaine du savoir des autres aspects de la vie. Au contraire, il s’est agi de nouer une relation interpersonnelle véritable, impliquant une attention intégrale à l’invité-élève. Mon expérience a été celle d’une relation forte, nouée avec une personne enthousiaste, incroyablement impliquée dans sa tâche (et, de manière générale, dans le projet zapatiste), s’étant formé avec conscience pour approfondir sa connaissance de l’autonomie et être en mesure de répondre avec précision aux questions relatives à celle-ci, mais aussi respectueusement attentive à ce que tout se passe bien pour son « élève », y compris à travers des détails matériels tels que le fait d’être bien installé, sans trop de soleil ou trop d’ombre (mais aussi vigilant à ce qu’il apprenne bien et tire parti au mieux des sessions de travail, en respectant scrupuleusement les horaires, même lorsque la faim commençait à faire sentir son effet et à diminuer la capacité d’attention !).

Ces tête-à-tête quotidiens de trois heures étaient consacrés — telle était la règle du jeu — à la lecture commentée des manuels. À mes nombreuses questions, Maximiliano apportait toujours des réponses détaillées et bien informées, témoignant d’une capacité d’analyse transmise avec sensibilité et générosité, tandis que ses yeux brillaient d’une énergie qui semblait inépuisable. À diverses occasions, le cadre préétabli du jeu des questions et des réponses s’éclipsait pour faire place à un dialogue plus libre, une réflexion commune sur certains aspects de l’autonomie, sur les problèmes de l’organisation en milieu urbain, sur notre rêve commun d’un monde libéré de la tyrannie capitaliste... J’ai eu le sentiment d’une chance extraordinaire de bénéficier de cette entière disponibilité à répondre, des heures durant, à toutes les questions que je pouvais me poser sur les avancées et les difficultés de l’autonomie. Ce dialogue s’est parfois avéré bouleversant, lorsque nous touchions du doigt le fond de notre commune aversion pour l’oppression présente et ce qui fait le ressort le plus profond de la lutte pour un autre monde meilleur.

Pourtant, en dépit de l’intensité de la relation interpersonnelle ainsi nouée entre chaque élève et son Votán, celui-ci n’est pas un « individu » au sens moderne-occidental du terme :

Il « est un grand collectif concentré en une personne. Il ou elle ne parle ni n’écoute comme une personne individuelle. En chaque Votán, nous sommes toutes et tous les zapatistes. Il y a quelques semaines, les sous-commandants Moisés et Marcos ont remis la charge de porte-parole de l’EZLN à des milliers d’hommes et de femmes indigènes (…).

Par leur voix parlera toute l’EZLN ; elle écoutera avec leur oreille, et dans son cœur nous palpiterons, le grand nous que tous nous sommes » [2].

Ainsi, durant l’Escuelita, l’EZLN ne comptait pas deux porte-parole comme à l’accoutumée, mais plusieurs centaines. Pour ceux qui ont assumé cette charge, cela a certainement signifié une très grande responsabilité et un poids non négligeable. Surtout, cet extrait du communiqué consacré au Votán invite à mieux comprendre son statut très particulier : il est à la fois appelé à nouer une relation interpersonnelle, sensible et proche ; et en même temps, il a le devoir de n’être pas seulement lui-même, mais aussi le porte-parole et la présence incarnée d’une force collective.

Voilà sans doute l’un des ressorts de la singularité presque paradoxale de l’Escuelita : tant de place faite aux singularités, pour transmettre une expérience fondamentalement collective. C’est pour cela que le Votán est à la fois personne singulière et incarnation du « nous » zapatiste. Il est ainsi manifeste que le collectif, tel qu’il est conçu dans l’expérience rebelle, n’est en rien la négation des singularités personnelles (pour autant que celles-ci ne soient pas oublieuses du collectif qui les porte et auquel elles doivent une part essentielle de leur force). C’est du reste ce que mon Votán m’a expliqué avec une impeccable lucidité, habile à dépasser à la fois l’individualisme de la modernité occidentale et l’hypothèse fallacieuse d’un collectivisme homogénéisant. Pour lui, il ne s’agit pas de prétendre être tous identiques et il convient au contraire de respecter les particularités, la manière d’être et les idées propres de chacun. En revanche, ce qu’il faut rejeter de l’individualisme, c’est l’égoïsme qui veut tout pour lui, l’égocentrisme qui ne voit de vérité que dans ses propres idées, l’esprit de compétition qui fait obstacle à l’agir coopératif. Bref, il est nécessaire de rejeter un individualisme qui ne peut se penser que dans l’oubli et la négation du collectif, afin de revendiquer l’affirmation de singularités créatives au sein du collectif et soucieuses de prendre soin de celui-ci [3].

Toucher le cœur

Tous les témoignages de l’Escuelita laissent transparaître une très importante dimension émotionnelle, dans la relation avec les familles et avec les Votán. J’ai vécu, comme beaucoup, l’intensité du moment où il a fallu mettre un terme à un lien aussi privilégié que limité dans le temps Incontestablement, la forme qu’a prise l’expérience de l’Escuelita a su toucher le cœur de la plupart de ceux qui y ont participé. Accueillis avec une si généreuse simplicité et impressionnés par tout ce qu’ils découvraient, bien des élèves ont eu le sentiment de recevoir plus qu’ils n’auraient pu l’imaginer. Jean Robert a évoqué un « don qui ne pouvait être rendu », voyant dans l’acceptation de cette situation une leçon d’humilité [4]. Toutefois, il est clair que les maestros zapatistes attendent beaucoup des élèves que nous sommes : nous avons été invités de manière réitérée à nous organiser et à partager avec d’autres ce que nous avons appris ; il nous revient notamment de contribuer à faire connaître l’expérience de l’Escuelita et à attirer vers elle davantage de personnes. Et, comme me l’explique Maximiliano, si les élèves apprennent de l’expérience zapatiste, leur présence est également une aide importante pour les zapatistes ; de plus, le fait de pouvoir transmettre force et espérance à autrui est, pour eux-mêmes, source d’un surcroît de force et espérance...

Il n’empêche : être élève, c’est d’abord recevoir quelque chose, non point comme une ligne à suivre ou une norme à appliquer, mais bien plutôt comme un magnifique cadeau. J’ai eu aussi le sentiment de recevoir tellement qu’il m’est arrivé de me demander comment être en mesure de remercier à hauteur de ce qui était donné. Mais, outre que je me suis employé, comme bien d’autres élèves, à bien faire « mes devoirs » (dont le présent texte !), il m’est apparu qu’il fallait aussi, tout simplement, accepter ce cadeau (un cadeau qui engage, c’est manifeste) et s’en remettre à la magie de l’art de donner sans compter et de recevoir sans compter davantage, grâce à laquelle les énergies de tous se multiplient.

Mais ces impressions si fortes que nous avons pu éprouver comme élève touchent sans doute à quelque chose de plus profond que la seule relation nouée avec notre Votán. Elle a probablement comme fond la force même de l’EZLN, la force d’une lutte de plusieurs décennies, la force de l’édification palpable d’un monde meilleur. Une force qui se manifeste en chacun et chacune de ses membres, et tout particulièrement dans ses porte-parole temporaires que sont les Votán. Cette force est celle du collectif, de l’organisation qui a patiemment porté les efforts nécessaires pour créer les conditions d’un tel processus de construction ; mais, en même temps, elle s’incarne en tous ses membres. Elle se manifeste en eux et en elles, par tant d’attitudes corporelles, de gestes, de manières de marcher, de parler, de regarder, d’être et d’agir. Résistance sereine, digne humilité, humour jovial et étincelle du regard. Quand les êtres humains commencent à se défaire de la résignation et de la passivité, sans parler de la soumission et de l’humiliation, quand ils acquièrent le goût de la liberté, font droit à cette faculté et commencent à se gouverner eux-mêmes, se produit en eux une véritable transmutation. Ce qui, alors, émane d’eux, c’est sans doute l’énergie de la liberté, le rayonnement de la dignité que confère le fait d’agir selon ses propres décisions.

En un mot, la force de l’Escuelita tient sans doute à la singulière qualité d’humanité qui émane d’hommes et de femmes exerçant véritablement leur liberté ; mais celle-ci ne saurait procéder d’eux seuls, en tant qu’individus, comme le prétend fallacieusement le mythe de la modernité. Ce qui est éprouvé auprès d’eux, c’est un contact privilégié avec l’ensemble du processus de construction collective de l’autonomie. Ce n’était pas la première fois que je faisais cette expérience en terres zapatistes, mais, durant l’Escuelita, je n’en ai pas moins ressenti, très profondément, le fait d’être en étroite connexion avec cette manière d’être si singulière des zapatistes et avec l’audacieuse ampleur du projet collectif qui en est la source vive.

« Parfois le peuple dirige, parfois le gouvernement dirige »

Il faut maintenant en venir aux apprentissages relatifs à l’organisation de l’autonomie. Les manuels, ainsi que les explications des maestros et de mon Votán, permettent de pénétrer dans la complexité du fonctionnement du gouvernement autonome et de dépasser certaines interprétations trop idéalisantes du mandar obedeciendo [5]. Jamais les mécanismes de prise de décision au sein de l’autonomie zapatiste n’avaient été expliqués avec autant de détail. Il est important de prendre la mesure de cette relative complexité, qui met en jeu de nombreuses instances, car l’ensemble des interactions qui en découlent contribue à la distribution/dispersion des capacités à participer à l’autogouvernement collectif, ainsi qu’à l’articulation des différentes échelles de l’autonomie (au sein de la communauté — ou village —, de la commune — très ample au Mexique — et de la zone — les territoires zapatistes en comportent cinq). À chaque niveau, on retrouve une assemblée (communautaire, municipale et de zone) et des autorités élues (respectivement : agents communautaires, conseil municipal, Conseil de bon gouvernement) [6]. La relation entre assemblée et autorités est différente à chaque niveau. S’agissant du Conseil de bon gouvernement, qui coordonne l’action des communes autonomes, il a en charge les affaires de justice [7] et peut également prendre certaines décisions ponctuelles ou urgentes ; mais, pour les questions plus importantes, et notamment pour les projets de travail dans les différents domaines d’activités (santé, éducation, agro-écologie, etc.), il doit consulter l’Assemblée générale de zone. Définie comme la « plus haute autorité » de chaque zone, celle-ci se réunit pendant plusieurs jours tous les deux ou trois mois, avec en outre des assemblées extraordinaires, lorsque cela s’avère nécessaire. Elle est composée de toutes les autorités municipales, des représentants de chaque communauté et des responsables des différents secteurs de travail. Dans certains cas, cette Assemblée indique d’elle-même au Conseil la décision à prendre ; mais s’il s’agit de projets particulièrement importants ou si aucun accord clair ne se dégage, il est nécessaire de consulter l’ensemble des communautés. Il revient alors aux représentants de toutes les communautés de mener une consultation dans leurs villages respectifs afin de faire part à l’assemblée suivante soit d’un accord, soit d’un refus, soit d’amendements. Le cas échéant, ces derniers sont discutés et l’assemblée élabore une proposition rectifiée, qui est à nouveau soumise aux communautés. Plusieurs allers et retours entre Conseil, Assemblée générale de zone et villages sont parfois nécessaires avant que la proposition puisse être considérée comme adoptée [8]. Les manuels reconnaissent que ce processus n’a pas toujours été respecté et que les Conseils de bon gouvernement ont pu parfois décider seul. Or, « un projet qui n’est pas analysé et discuté par les communautés est voué à l’échec. Cela nous est arrivé », admet le maestro Fidel, avant de conclure, « maintenant, tous les projets sont discutés ».

Les mécanismes de prises de décision et le gouvernement fondé sur la règle du mandar obedeciendo supposent de multiples interactions, qui font intervenir d’autres instances encore : le rôle du Comité clandestin révolutionnaire indigène (instance de direction de l’EZLN) aux côtés des Conseils de bon gouvernement n’est nullement occulté et il faut prendre également en compte plusieurs commissions, dont la « commission de surveillance », principalement chargée de vérifier les comptes que le Conseil de bon gouvernement élabore chaque mois et, de manière récapitulative, chaque année ou chaque semestre [9]. Si, pendant ses premières années d’existence, la Junta de buen gobierno était souvent perçue (de l’extérieur) comme l’instance presque unique du gouvernement autonome au niveau de chaque zone, elle est en réalité fortement « encadrée », soumise à un jeu d’interactions multiples et de surveillance attentive. Comme l’indique la maestra Marisol, « nous avons confiance dans la Junta de buen gobierno, mais il est nécessaire de la surveiller pour être sûrs ». C’est là l’expression d’une conscience claire des risques de séparation et de substitution, inhérents à toute délégation de la capacité collective de décider, même lorsqu’il s’agit d’un gouvernement du peuple, issu de lui et exerçant des charges non rémunérées et révocables, conçues comme service à la collectivité. En effet, une instance, quelle qu’elle soit, peut avoir la tentation de prendre certaines décisions sans mener à bien les consultations requises, ne serait-ce que parce que cela demande davantage de temps et des efforts supplémentaires [10]. La multiplication des instances, qui s’épaulent et se complètent mutuellement, est donc un moyen essentiel pour lutter contre les risques de dérive, toujours possible, dans l’exercice de l’autogouvernement.

Les explications données lors de l’Escuelita semblent ainsi invalider une lecture purement « horizontaliste » du mandar obedeciendo comme expression du primat absolu des assemblées et du fait que le pouvoir de décision serait également assumé par tous. La formule du maestro Fidel appelle une lecture plus complexe : « Il y a des moments où le peuple dirige (manda) et le gouvernement obéit ; il y a des moments où le peuple obéit et le gouvernement dirige (manda). » [11] Bien entendu, le mandar obedeciendo s’éloigne radicalement de la relation de pouvoir-sur qui caractérise la logique de l’appareil d’État, en tant que mécanisme de dessaisissement de la capacité collective de décision et de concentration de celle-ci au bénéfice de l’appareil bureaucratique et des « experts » de la chose politique. Si le rapport gouvernement/peuple est explicitement énoncé en termes de commandement/obéissance, la conjonction paradoxale des deux relations inverses en transforme radicalement le sens : le gouvernement ne peut commander que dans la mesure où il obéit à la volonté exprimée par les communautés. Mais le mandar obedeciendo ne peut pas non plus être analysé comme pure horizontalité. Les explications des maestros soulignent nettement une distinction entre les moments durant lesquels la relation fonctionne dans un sens ou dans l’autre. Cela ne dissocie pas entièrement les deux relations inverses, mais néanmoins les autonomise en partie. Surtout, ce commentaire écarte une lecture unilatérale du mandar obedeciendo, peut-être favorisée, entre autres, par les panneaux souvent placés à l’entrée des territoires zapatistes et annonçant « ici, le peuple décide et le gouvernement obéit ». En ces lieux de « frontière » entre deux univers politiques, une telle formule permet de marquer, avec toute la vigueur possible, le contraste entre l’autonomie et le système constitutionnel mexicain où, de toute évidence, le gouvernement commande purement et simplement et le peuple se contente d’obéir. Mais elle appelle sans doute une précision qui est justement celle qu’énonce le maestro Fidel : le peuple commande, mais le gouvernement doit aussi gouverner et même diriger... La répartition des deux positions de la relation de commandement/obéissance est clairement précisée : le gouvernement obéit, parce qu’il doit consulter et faire ce que demande le peuple ; le gouvernement commande en ce sens qu’il doit appliquer et faire respecter ce qui a été décidé au terme de la délibération collective, mais aussi lorsque l’urgence oblige à prendre des mesures sans pouvoir consulter.

Surtout, un rôle particulièrement important est reconnu aux autorités. Elles ont un devoir — c’est le terme employé dans les manuels — d’initiative et d’impulsion. Il leur revient donc un rôle spécial dans les processus de prise de décision. Par conséquent, il serait périlleux de traduire le mandar obedeciendo en des termes strictement horizontaux, en vertu desquels tout viendrait et serait décidé par les communautés, le peuple étant par lui-même et sans médiation le détenteur unique et permanent de la puissance de se gouverner. Les observations des maestros se gardent du reste de toute idéalisation du peuple : « parfois, le peuple est endormi », « parfois, le peuple se trompe ». Les explications de mon Votán (sans doute en partie dépendantes de la formulation même de mes questions) sont explicites : « Tout n’est pas toujours horizontal. Tout ne vient pas du peuple. Il y a une partie verticale, qui vient des autorités, mais qui agissent comme représentants. Il faut que quelqu’un prenne les initiatives. Mais la décision, oui, elle est prise par le peuple. » Et pour le maestro Jacobo, « l’autorité va en avant, elle oriente et impulse ; mais elle ne décide pas ni n’impose ; c’est le peuple qui décide ». L’entrelacement des deux dimensions est clairement expliqué : le Conseil de bon gouvernement ne peut légitimement mettre en œuvre que ce qui a été discuté et approuvé par les assemblées ; mais on ne saurait ignorer ou sous-estimer le rôle spécial qui revient aux autorités dans le processus de prise de décision. Il est raisonnable de supposer que cette asymétrie ne concerne pas seulement le moment initial où l’initiative est proposée et qu’elle doit se maintenir tout au long du processus (car il y a une différence entre la position de ceux qui œuvrent à faire avancer le projet qu’ils ont conçu et celle de ceux qui ont le pouvoir de le discuter ou de le rejeter, mais n’ont pas pour autant tout à fait la même prise sur lui). Au total, mon Votán suggère une manière de penser ce rôle spécifique des autorités, qui n’implique pas un commandement ou une imposition mais souligne la nécessité d’un rôle d’impulsion. Plutôt qu’une totale horizontalité qui court le risque de se dissoudre par manque d’initiatives ou de capacité à les concrétiser, l’expérience zapatiste — telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent — invite à reconnaître cette fonction spécifique, distincte de celle du reste de la collectivité et permettant de promouvoir les avancées de l’autonomie (mais sans les imposer). On pourrait donc comprendre le mandar obedeciendo comme l’articulation de deux principes : d’un côté, la capacité de décider réside pour l’essentiel non dans les instances de gouvernement mais dans les assemblées (en leurs différents niveaux) ; de l’autre, on reconnaît à ceux qui assument une charge de gouvernement (de manière rotative et révocable) une fonction spéciale d’initiative et d’impulsion (médiation entre la collectivité et sa capacité d’autogouvernement), ce qui ne va pas sans ouvrir le double risque d’une déficience ou d’un excès dans l’exercice de ce rôle.

(À suivre)

Janvier 2014,
Jérôme Baschet

Notes

[1« Il est la méthode, le plan de travail, la maîtresse-maître, l’école, la salle de classe, le tableau, le cahier, le crayon, le bureau, la récréation, l’examen, la remise du diplôme... », « Votán II », op. cit.

[2« Votán II », op. cit.

[3Conversation du vendredi 16 août au matin. Les paroles exactes de Maximiliano, telles que j’ai pu les retranscrire, sont les suivantes : « Oui, bien sûr, il faut respecter la manière d’être de chacun. En affirmant qu’il ne faut pas être individualiste, nous ne disons pas que nous devons être tous identiques. Nous sommes tous différents, nous avons nos particularités. Il n’y a aucune raison pour que nous ayons tous la même manière d’être. Mais nous nous référons au fait qu’il n’est pas bon que je veuille tout pour moi, que je vois tout en fonction de mon intérêt personnel. Il ne faut pas que je pense seulement à moi, mais plutôt que je me rende compte de la situation autour de moi. Ce n’est pas mal que j’ai quelque chose en propre, que j’ai des idées en propre. Ce qui n’est pas bon, c’est lorsque je pense que seules mes idées sont valables ou quand je veux tout pour moi seul. »

[4Jean Robert, Un voyage inoubliable en A-utopie, à paraître.

[5Sur ce point, je me permets de renvoyer à Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, Paris, La Découverte, 2014, chapitre 2.

[6Gobierno autónomo I, notamment p. 15 ; indications des maestros et de Maximiliano (qui caractérise l’Assemblée générale de zone comme « la plus haute autorité »).

[7Sur la justice, voir le cas « exemplaire » raconté dans Gobierno autónomo II, p. 6-7.

[8Là, comme aux autres niveaux, le consensus le plus large possible est recherché ; mais en cas de nécessité, on recourt au vote majoritaire. Dans ce cas, l’accent est mis sur le fait que le projet a été suffisamment expliqué et discuté avant le vote pour que la minorité n’éprouve pas le sentiment d’une « défaite » ou d’une mise à l’écart ; de plus, la décision prise est toujours considérée comme provisoire, de sorte que les options non retenues sont en quelque sorte gardées en réserve au cas où le choix majoritaire doive être ensuite rectifié ; enfin, même après le vote, si certains exposent de manière convaincante les motifs pour lesquels la décision les affecte, celle-ci peut faire encore l’objet d’un amendement (explications de Maximiliano). Il est très important de souligner que l’importance du processus de discussion collective des projets (joint aux habitudes de discussion et de prise de décision en assemblée) atténue fortement les effets polarisants du vote majoritaire (sans que l’on puisse supposer pour autant qu’il suffit à les faire entièrement disparaître).

[9Gobierno autónomo I, notamment p. 20 et 39 ; indications des maestros et de Maximiliano.

[10Gobierno autónomo I, notamment p. 51 (« il y a des choses qui se faisaient sur la base de l’analyse du peuple et qui maintenant peuvent se faire sans consulter le peuple... Si on ne consulte pas le peuple, alors naissent les insatisfactions et le peuple se démoralise ») et indications de Maximiliano.

[11Cideci, session du 13 août 2013.

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