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L’économie comme arme globalisée de l’État

lundi 5 octobre 2020, par Louis de Colmar

La temporalité de l’État doit être distinguée de la temporalité du capitalisme, la première est largement plus longue que la seconde, et leurs critiques ne se recouvrent donc pas entièrement. La critique du capitalisme ne recouvre pas la critique de l’État, et elles ne ressortissent pas exactement à la même logique, à la même temporalité.

C’est pour moi la critique de l’État qui englobe la critique du capitalisme, et non pas la critique du capitalisme qui intègre la critique de l’État. Considéré sur le long terme, je dirais que le capitalisme est une expression particulière d’une crise historique de l’État sur le temps long. La critique de l’État ne doit pas être menée au nom de ses « excès » autoritaires, mais au nom de l’idéal de rationalité et de régulation dont il se réclame : se concentrer sur l’autoritarisme c’est prendre l’effet pour la cause, alors qu’il devrait plutôt être considéré sous l’angle d’une perversion de sa logique plutôt que sous celui d’une essence première. Il y a une sorte d’homothétie entre une définition anthropologique de l’homme et une définition correspondante de l’État : c’est cette unité qu’il convient de remettre en cause, et non dénoncer l’État au nom de sa propre définition de l’homme.

De même que le capitalisme ne doit pas être combattu (seulement) pour ses excès (injustices, répartition inégale des richesses, etc.), de même l’État ne doit pas (seulement) être combattu pour ses excès (autoritarisme, inégalités juridiques, lacunes dans la sélection des élites aristocratique, etc.) mais pour l’idéal de gestion rationnel qu’ils prétendent au même titre mettre en œuvre. Ce qui doit les condamner, ce ne sont pas les contradictions entre leur idéal affiché et leurs pratiques quotidiennes, mais le contenu positif de leur propre point de vue de leur projet sociétal : la conception de la société comme une immense machinerie qui pourrait se passer de la conscience humaine au profit de règles de fonctionnement objectivement, rationnellement et scientifiquement déterminables, la conception d’une société où le « facteur humain » est la principale cause de dysfonctionnement. Ce qui est, devrait être en cause, c’est la centralisation de la production, tout comme la centralisation de la puissance, l’organisation hiérarchique de l’ordre des choses et des pouvoirs, quand bien même cette organisation ne donnerait lieu à aucun excès et se déroulerait dans la plus idéale des transparences. (La miniaturisation de cette centralisation qui a souvent pour nom le localisme n’est pas ici mon propos.)

Les dysfonctionnements organisationnels de ce monde ne doivent pas être la mesure de la perversité et de la duplicité des élites, mais le révélateur de l’incohérence de leur projet sociétal lui-même. Il faut souligner et rappeler que la dénonciation de ces dysfonctionnements n’implique en rien la dénonciation de l’idéal administré du réel qui les produit, dysfonctionnements qui font cependant le fonds de commerce de l’indignation politico-syndicale et médiatique, au nom de cet idéal. Le problème n’est pas dans les lacunes démocratiques de la gestion et de la mise en place d’un tel idéal, mais dans l’impossibilité désormais acquise de s’y identifier. (L’administration d’une centrale nucléaire dans le cadre d’une démocratie directe est un non-sens — exemple pouvant être décliné d’une multitude de façons.)

Contrairement à un a priori largement partagé, la « réalité » n’est pas quelque chose de simple, et que tout le monde aurait la capacité de saisir intuitivement. On pourrait ressortir la réponse que faisait Augustin à propos de ce qu’est le temps : « Si personne ne me le demande, je le sais ; si je cherche à l’expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus » [Confessions, Livre XI]. La « réalité » n’est pas tant quelque chose qui relève de la perception, mais bien de la construction, de l’apprentissage et du partage. C’est cet a priori sur la simplicité immédiate du réel qui fait voir par contraste un côté machiavélique aux institutions, qui auraient pour fonction de masquer cette simplicité au nom des intérêts particuliers du pouvoir et des multiples formes de la domination. La crise à laquelle nous sommes confrontés oppose la perception du réel à sa dimension culturelle, civilisationnelle, mais dans un sens particulier : si la perception s’oppose à la construction culturelle de la réalité, et réciproquement, il faut souligner que les deux termes en présence, la perception et la culture, sont pareillement en porte-à-faux, aucun des deux ne pouvant servir de point fixe à l’analyse. Le vrai sujet, c’est bien leur opposition, opposition en tant qu’aboutissement d’un processus historique qui justement appelle à une redéfinition conjointe de la perception et de la construction culturelle, collective, partagée, du réel.

Notre problème n’est pas (seulement) de construire une réalité autre, mais aussi de donner un contenu et une intelligibilité au moment présent, parce que c’est le sentiment même du réel qui est devenu insaisissable. Je ne suis pas d’accord pour considérer que cette insaisissabilité est le résultat d’une machination orchestrée par les puissants de ce monde, qui sauraient parfaitement ce qu’ils font et en maîtriseraient les mécanismes. Pour moi, cette insaisissabilité du réel est au contraire la conséquence de leur perte de maîtrise du réel, la résultante de leur perte d’efficience historique, perte qu’ils s’efforcent par contre de masquer et d’invisibiliser en laissant aussi peu d’espace que possible au doute. En fait, c’est ce doute sur la réalité et la consistance du moment présent qu’il convient de cultiver, d’approfondir, puis de lever pour être en mesure de changer le cours et la couleur du temps. Mais lever ce doute ne consiste pas à retrouver et redéfinir une réalité sous-jacente et déjà là, une réalité occultée, mais à changer les fondamentaux culturels qui la construiront, fondamentaux dont les puissants de ce monde sont aussi démunis que n’importe qui. Il ne s’agit pas de jeter la lumière sur une réalité cachée, mais sur une réalité absente : et c’est cette absence qu’il nous faut définir et combler.

La crise de l’État, en tant que phénomène historique de long terme, de plusieurs milliers d’années, est un événement majeur, sans équivalent historique, et donc sans modèle utilisable de sortie de crise : on est face à une crise anthropologique, dont je ne vois d’équivalent que dans le processus qui a originellement créé l’État et les grandes religions. Une telle crise est-elle, pourrait-elle être une impasse ? La chose n’est pas à exclure puisque les humains sont seuls responsables de leurs histoires, et qu’il n’y a jamais de retour en arrière possible. C’est juste pour préciser les enjeux…

Charbonneau, dans son livre L’État [1], dresse un réquisitoire vraiment impressionnant contre l’État totalitaire tel qu’il s’est construit simultanément dans le IIIe Reich et en URSS. Écrit pendant et dans l’immédiat après-guerre, il faisait de l’État totalitaire tel qu’initié par les fascismes le prototype de l’État futur, en tant que réalisation d’une sorte d’essence de l’État. De très nombreuses pages restent tout à fait pertinentes pour caractériser les fondamentaux de l’État, et continuent de s’appliquer à la description de l’État post-totalitaire, cet État protéiforme qui a pris la suite de l’archaïsme hitlérien et stalinien, mais qu’il n’a pas vraiment vu venir.

Un point a cependant particulièrement retenu mon attention : le rappel constant de la dimension militaire de l’État. S’il est vrai que la période particulière pendant laquelle il a écrit ce texte pourrait laisser penser à une surestimation de cet aspect, il me semble plutôt que nous puissions être victimes, à cause de l’apparente paix surarmée qui sévit depuis lors, d’une sous-estimation de cette logique militaire qui continue de perdurer malgré tout.

Il est tout à fait symptomatique que la critique sociale s’en prenne prioritairement à la logique policière de l’État : mais ne pourrait-on pas dire que cette logique policière n’est qu’une forme superficielle de la logique militaire ? Les liens de l’armée et de l’État sont infiniment plus denses et plus anciens que ceux qui concernent la police, même encore aujourd’hui, peut-être même « surtout » aujourd’hui.

Comme l’avait souligné Robert Kurz dans son texte « Le boom de la modernité » de 2002, le développement de l’armement moderne à partir des problèmes liés à la fabrication des canons peut être considéré comme un des moteurs centraux du développement de l’industrie. L’industrialisation de toute la chaîne de l’intendance l’accompagne nécessairement. Charbonneau souligne tout ce que le développement du capitalisme industriel doit au développement de la discipline militaire, dans sa forme comme dans la dépersonnalisation qu’elle implique. Il fait remarquer que la guerre industrielle, au sens propre, inaugurée par la Première Guerre mondiale, est devenue une guerre totale parce que l’ensemble des ressources économiques de la nation avait été mobilisé comme arme de guerre, abolissant de fait toute distinction entre le civil et le militaire. L’économie tout entière était devenue arme de guerre, et cela ne s’est en fait jamais arrêté depuis lors : les fascismes l’ont très bien compris, et c’était encore visiblement le cas pendant la guerre dite froide jusqu’à l’effondrement de l’URSS fin des années 1980.

Cette invisibilisation de la guerre froide qui en a résulté a créé un biais de perspective en laissant planer l’illusion que désormais l’économie pouvait se développer « pour elle-même » : le renforcement de la puissance militaire globale ne s’est pourtant jamais vraiment interrompu, ce qui veut dire que le mariage tout sauf incestueux entre la logique militaire et la logique industrielle continue d’être joyeusement consommé sous l’égide bienveillante et intéressée de tous les États.

On fait de la guerre dite économique une figure de style : je pense qu’on y gagnerait en clarté à ne jamais oublier la dimension intrinsèquement militaire de toutes les dimensions de l’économie, et cela d’autant plus que les nouvelles contraintes de l’interdépendance globale en exacerbent les enjeux. Les différends récents entre la Chine et les USA ne sont ainsi que superficiellement des problèmes de balance des paiements, mais bien des problématiques de puissance et d’indépendance militaires. Il n’existe plus aujourd’hui de secteur spécifiquement militaire que l’on pourrait dissocier d’évidence d’un autre secteur civil. Petit exemple caricatural : le pilotage du chantier de reconstruction de la cathédrale de Paris confiée à un militaire…

Je crois que c’est une erreur de considérer que les États sont « au service » de l’économie : l’autonomie de l’économie est une fiction incomptable avec l’existence des États. Tout le problème est par contre de savoir si l’économie pourrait suffisamment s’autonomiser, dans une sorte de double jeu, de par sa place ambiguë dans les jeux de puissance interétatiques, pour échapper au moins en partie, et dans quelles limites, aux logiques étatiques elles-mêmes — ce qui ne serait bien entendu en rien rassurant non plus. Une telle autonomisation existe bel et bien comme tendance lourde, comme expression de la crise de l’État lui-même, mais je ne pense pas pour autant qu’une autonomisation totale soit possible autrement que comme utopie (comme dystopie libérale…).

Ainsi, lorsque Macron, au début de la crise du covid, avait fait ses déclarations martiales sur la guerre à mener contre la pandémie, je me suis peut-être trompé en pensant qu’il s’agissait d’une erreur de communication, d’un excès de dithyrambisme nationaliste, et qu’il essayait d’activer des ressorts idéologiques dépassés : si l’on se place dans la perspective d’une dimension intrinsèquement militaire de l’économie, on pourrait tout au plus accuser Macron d’un excès coupable de sincérité... Toujours si l’on se place en gardant en tête cette dimension militaire intrinsèque de l’État, sa gestion de la crise sanitaire devient beaucoup plus transparente : il y va de sa crédibilité militaire, de sa crédibilité internationale de puissance ! Je n’avais ainsi pas compris pourquoi la gestion de la crise sanitaire était confiée à un « conseil de défense » : mais c’est parce que cette crise officiellement sanitaire est vécue par l’État, au premier degré, comme une vraie crise de cohésion et de crédibilité militaire.

Lorsque l’État fait actuellement référence à une problématique de relocalisations industrielles, on peut remarquer que se sont pour l’essentiel des considérations militaires qui les dictent, puisque le seul argument pertinent mis en avant est la question de la souveraineté… À noter que les défenseurs des relocalisations ne remettent pas en cause les capacités exportatrices que doivent intégrer ces rapatriements stratégiques.

Aborder la question de l’État sous l’angle du militaire revient à se placer d’emblée sur le terrain global de l’interdépendance conflictuelle des États : ce que le traitement de l’État sous son angle policier occulte, en focalisant la gestion de la conflictualité sociale dans des limites nationales. Cela n’empêche pas de traiter cette question de la conflictualité sociale sous un angle directement militaire : la police n’est ainsi qu’un service de gestion de la population au service de la dimension militaire de l’État. La puissance militaire reste l’âme et le fondement de la puissance de l’État, sauf que cette puissance ne se mesure plus qu’accessoirement par le nombre de ses soldats (tout comme la puissance économique ne se mesure plus qu’accessoirement par le nombre de ses ouvriers), mais par sa puissance en tant que « machine globale ». La guerre n’est ainsi pas un accident de la logique de l’État, mais la raison d’être de l’État : ce que le commun des mortels appelle la paix n’est pour l’État qu’un autre moyen de faire une guerre low cost. La guerre est en fait l’état permanent et normal de l’État, même lorsque les armes (directement destructrices, directement létales) se taisent pour des périodes provisoires plus ou moins longues.

L’armée n’est pas un outil au service de l’État, elle en est consubstantielle. Ce qui a cependant changé depuis le début du XXe siècle, c’est que l’armée n’est plus un corps séparé dans l’État, mais que la logique militaire a commencé par infuser l’ensemble du corps social : les fascismes ne représentent dans ce processus que la première et grossière phase autoritariste de cet État devenu global. Depuis le second XXe siècle, cet autoritarisme brut, sur fond idéologique caricatural, s’est mué en fonctionnalisme soft sur un fond idéologique sans phrase consacré au seul culte de la logique de l’efficacité brute et du rendement optimal, au service d’une mythologie désincarnée de la puissance. Du point de vue de l’État, ce culte de l’efficience ne concerne plus seulement un corps particulier, l’armée, mais l’ensemble des rouages de la société globale : mais non plus dans le cadre grossier et volontariste de ce que l’on avait appelé le « capitalisme d’État », où un encadrement de type militaire cherchait à s’appliquer directement à l’ensemble de la société, mais de manière indirecte et tout en souplesse puisque le partage et l’intériorisation d’une identique logique administrative dans toutes les sphères de la vie sociale permet au final de masquer toute différenciation fonctionnelle entre une sphère apparemment civile et une autre apparemment militaire.

« L’homme est pris dans un mécanisme aveugle qui le broie parce qu’il ne le voit pas […]. Sa dernière consolation est de se croire victime d’une haine, ou mieux d’une injustice ; alors qu’il n’est l’objet que d’un calcul qui ne porte même pas sur sa personne » [L’État, p. 481].

Louis
Colmar,
le 2 octobre 2020
en finir avec ce monde

Notes

[1Bernard Charbonneau, L’État, éditions R&N, 2020. Introduction et commentaires.

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