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La Grande Transformation (XIV)

mardi 2 février 2021, par Georges Lapierre

Aperçus critiques sur le livre de Karl Polany
La Grande Transformation (fin)
« Somos los indios que somos, somos pueblos, somos indios…, queremos seguir hablando la lengua que nos hablamos ; queremos seguir pensando la palabra que pensamos ; queremos seguir soñando los sueños que soñamos ; queremos seguir amando los amores que nos damos ; queremos ser ya lo que somos ; queremos ya nuestro lugar ; queremos ya nuestra historia, queremos ya la verdad. »
(Nous sommes les Indiens que nous sommes, nous sommes des peuples, nous sommes indiens…, nous voulons continuer à parler la langue que nous parlons ; nous voulons continuer à penser la parole que nous pensons ; nous voulons continuer à rêver les rêves que nous rêvons ; nous voulons continuer à aimer les amours que nous nous donnons ; nous voulons être ce que nous sommes ; nous voulons notre sol ; nous voulons notre histoire ; nous voulons le vrai. Maintenant.)
Don Juan, au Congrès de l’Union en mars 2001.

« Nous ne pouvons réaliser la liberté que nous cherchons à moins de comprendre ce que signifie véritablement la liberté dans une société complexe [1] », écrit Karl Polanyi dans la conclusion de son livre La Grande Transformation. Dans une société complexe marquée par la séparation entre ceux qui se sont approprié la pensée dans sa vocation sociale et la population qui, dépossédée de la pensée de son activité, est contrainte au travail, l’unité nouvelle de la société complexe est apportée par l’aliénation de la pensée. J’ignore si notre époque marque un terme à ce lent procès du travail de l’aliénation de la pensée au sein de la société occidentale, chrétienne et marchande, commencé vers le VIIe siècle avant notre ère, apportant ainsi une unité factice sous la forme d’un simulacre de vie sociale ; ce qui est, nous devons en convenir, le propre de l’aliénation. Que signifie véritablement la liberté dans une société complexe ? Suppose-t-elle la liberté dans l’aliénation et c’est la conclusion à laquelle est arrivé Karl Polanyi, semble-t-il, dans la mesure où la question de l’aliénation paraît lui échapper [2] ? Ou bien marque-t-elle la fin de l’aliénation ?

Tant que l’on n’appréhende pas l’unité nouvelle d’une société complexe sous l’angle de l’aliénation de la pensée, il n’est pas aisé de dire ce que serait cette liberté souhaitée par l’auteur ou par les partisans d’un nouveau monde. Dans sa conclusion, Karl Polanyi, revient à cette question de liberté pour découvrir, occultée par le marché, la société :

« La vue était limitée par le marché qui “fragmentait” la vie en secteur du producteur — celui-ci se termine quand son produit atteint le marché — et secteur du consommateur pour lequel tous les biens proviennent du marché. Le premier tire “librement” son revenu du marché, l’autre l’y dépense “librement”. La société prise comme un tout restait invisible. [3] »

Il conclut alors :

« Nous voilà arrivés à l’étape finale de notre raisonnement.
Débarrassés de l’utopie du marché, nous voici face à face avec la réalité de la société. [4] »

Il écrira un peu plus loin :

« La découverte de la société est donc soit la fin, soit la renaissance de la liberté. [5] »

La société n’a pas disparu, elle a seulement été occultée par l’importance prise par le marché. Ce retour à la société ou ce retour de la société constitue le thème central du livre de Karl Polanyi, pour cette raison La Grande Transformation reste d’une brûlante actualité. Quelle est donc cette société qui survit au marché ? La société sera-t-elle entièrement étouffée par le marché ? Dans quelles conditions une victoire de la société sur le marché est-elle envisageable ? Ou, pour reprendre les termes employés par Karl Polanyi, peut-on espérer une renaissance de la liberté ?

La société que découvre l’auteur, et que nous découvrons avec lui, tapie derrière le marché est une société corrompue par ce même marché, elle est même entièrement corrompue par le marché :

« La véritable critique que l’on peut faire à la société de marché n’est pas qu’elle était fondée sur l’économique [6] — en un sens, toute société, quelle qu’elle soit, doit être fondée sur lui — mais que son économie était fondée sur l’intérêt personnel. Une telle organisation de la vie économique est complètement non naturelle [7], ce qui est à comprendre dans le sens strictement empirique d’exceptionnelle. Les penseurs du XIXe siècle présumaient que, dans son activité économique, l’homme recherchait le profit, que sa propension matérialiste devait le pousser à choisir le moindre effort et à s’attendre que son travail fût rémunéré (…) Que, sur le terrain de la morale, une société de ce type fût ou non souhaitable, du moins elle était praticable (voilà qui allait de soi) pour des raisons fondées sur les caractères immuables du genre humain. [8] »

Existe-t-il une « nature » humaine — et la société correspondrait à cette « nature » de l’homme donnée une bonne fois pour toutes — ou bien le genre humain serait-il une création de la vie sociale et chaque société apporterait avec elle une « idée » de l’humain ? L’humain serait-il corrompu par le marché ? N’est-ce pas l’activité générique de l’homme, en l’occurrence l’échange entre les membres d’une société, qui crée le genre ou, du moins, une certaine idée du genre ? Quel genre d’homme ou de femme crée l’échange marchand ?

Si nous suivons l’opposition marquée par Karl Polanyi entre société et marché, je dirai que c’est la société corrompue par le marché qui crée le genre, qui crée l’homme corrompu, c’est-à-dire l’homme d’aujourd’hui en quête d’un profit personnel. La société totalement corrompue par le marché n’offre-t-elle pas une idée du genre humain entièrement corrompue, celle de l’homme ne pensant qu’à son intérêt immédiat, en l’occurrence, à l’argent ? Aspirons-nous à une société corrompue ou bien à une société non corrompue ? Quelle serait alors la source de cette aspiration ? Nous en revenons à la question centrale qui est celle de l’aliénation de la pensée.

Mais à partir de quoi nous sentons-nous autorisés à parler de corruption ? À quelle origine devons-nous remonter ? À la « nature » de l’homme ? Ou à la société originelle qui correspond à la pensée originelle, non aliénée ? Nous retrouvons sous différentes formes cette nostalgie des origines, du paradis perdu, de la société originelle, je dirai de la pensée à ses origines, quand n’existait pas encore de séparation au sein de la société, quand n’existait pas encore le Un d’une société nouvelle émergeant de la séparation.

Est-il seulement possible de revenir à une société dans laquelle n’existerait plus la séparation entre ceux qui se sont approprié la pensée dans sa vocation sociale et ceux qui travaillent, une société sans État et sans argent ? Je l’ignore et la question n’a qu’un sens théorique. Je peux seulement faire état d’une pratique, de tentatives de construction sociale allant dans ce sens. Je peux seulement parler de la résistance des peuples construisant leur autonomie ou la sauvegardant. Ces deux aspects de la lutte, résistance et édification, se confrontent logiquement à l’État, au pouvoir de l’aliénation de la pensée (ou de la pensée comme aliénation). C’est la guerre.

C’est notre histoire, se confondant avec celle de la pensée, qui se trouve ainsi confrontée à son propre destin. Je me demande si cette question de « la fin de l’histoire » (qui, de mon point de vue, est l’histoire de l’aliénation de la pensée) ne se pose pas de façon récurrente à toutes les époques. Chaque progrès de l’aliénation pose la question de l’aliénation. À chaque palier se pose cette question sans que nous arrivions à la résoudre et à la dépasser, comme le voulait déjà Hegel écrivant après la Révolution française et parlant de dialectique.

Sous la pression constante du marché assistons-nous à une lente mais irrésistible déliquescence de la vie sociale et des rapports sociaux ? J’ai le sentiment, mais ce n’est peut-être qu’une impression subjective et fausse, qu’insensiblement la vie sociale, comme une marée d’équinoxe, se retire des quartiers et de notre vie pour nous laisser exsangues, que la peur de la mort (ou d’un virus) interrompant brutalement une vie déjà inachevée nous éloigne les uns des autres. Pourtant la vie est toujours là pour refleurir un soir d’été sur les trottoirs marseillais, un jour de soleil, dans les cafés de Liège, une journée à la plage à la porte Océane. Qu’est-ce qui disparaît ainsi au cours des siècles, au cours des ans, et dont l’absence nous perturbe sans que nous en prenions toujours conscience ?

Je me demande si ce n’est pas le sentiment d’appartenance, appartenance à un peuple, à une tribu, à un clan, à un village, à un quartier, à un voisinage. C’est bien pourtant ce sentiment vague d’appartenir à une collectivité qui nous apporte, ou nous apportait, la conscience de notre identité comme être humain, autant dire de notre humanité. Je me souviens qu’au cours d’une manifestation des peuples indiens du Guerrero (Mexique) dans la capitale de l’État, Chilpancingo, alors que nous nous présentions mutuellement, les gens répondaient invariablement qu’ils étaient de tel ou tel village, pensant que je devais connaître leur village perdu dans la montagne. Mais c’était bien dans cette appartenance à ce village perdu qu’ils se reconnaissaient et qu’ils pouvaient être reconnus, pensaient-ils. Une autre fois, je me trouvais avec le chauffeur d’une camionnette appartenant à un village mixtèque, il rentrait au village et nous discutions, il me disait qu’il ne me comprenait pas, il ne comprenait pas que je pouvais quitter mon village, ou mon quartier ou mes voisins ou mes amis pour aller courir le monde, lui ne le pourrait pas, il s’ennuierait tout de suite, il n’aurait qu’une idée en tête : rentrer au village. Je pourrais multiplier ces exemples à l’infini, les exemples de cette hâte infinie de tout Indien, de toute personne qui se respecte, de retourner au plus vite dans son village ou dans son quartier, de retrouver son monde et « ses gens », comme il dit. Qu’en est-il lorsque les villages sont devenus des lieux de résidences secondaires ou des « dortoirs » pour des gens qui travaillent ailleurs, quand les quartiers d’une ville ne sont plus des lieux où l’artisan travaille dans son échoppe ou sur le pas de sa porte, et où l’on vit, et où les voisins existent ? En perdant le contact avec les autres, nous perdons le contact avec ce que nous sommes. Je pense que c’est ce qui nous arrive : notre tragédie, la tragédie de l’individualisme, est celle de notre isolement social. Comment en est-on arrivé à une telle situation ?

Il nous arrive de perdre de vue une idée somme toute assez simple : c’est la société qui fait l’humain. La société est une collectivité c’est-à-dire un groupement de gens qui vivent ensemble, ils vivent ensemble car ils ont trouvé le moyen d’échanger des biens entre eux (de la nourriture, des objets manufacturés et des services) selon les règles d’un jeu souvent complexe. Cette collectivité ne se réduit pas à une somme de gens, à une masse inerte, ces gens communiquent sans cesse entre eux par des échanges de biens sous de multiples prétextes, ils forment une communauté, tout un réseau qui repose sur des échanges de nourriture, d’objets ou de services. Les biens échangés sont produits par l’activité de production de cette même communauté. L’activité de production a pour but final l’échange de biens, la communication réalisée ; la société est l’idée réalisée, l’idée de l’échange de tous avec tous réalisée. Cette idée réalisée que représente la société est en même temps l’idée qui met en branle la pensée, l’activité pratique de la pensée qui a pour objet final de la réaliser. La société est l’idée qui se trouve à la fois au commencement et l’idée réalisée qui se trouve à la fin du procès de la pensée. Si nous avons perdu le sentiment d’appartenance, de tout ce qui nous lie aux autres, si nous avons perdu la pensée des autres ce n’est pas parce que la société aurait disparu, c’est seulement parce que la pensée de notre activité générique nous échappe. C’est ce que je nomme l’aliénation de la pensée. La société existe bel et bien, ce qui s’est perdu c’est la pensée de notre activité, voilà que la pensée générique se trouve séparée de notre activité. Tant que cette pensée générique appartenait à l’État, à un souverain ou à un gouvernement tout n’était pas encore perdu, mais maintenant qu’elle se trouve contenue dans l’argent ? Maintenant qu’elle introduit et impose un rapport immédiat à elle-même ?

Il est bien possible que le sentiment de notre isolement soit dû à cette absence de conscience sociale. C’est elle qui fournissait l’élément subjectif qui nous portait vers les autres.

Les Indiens ont encore (pour combien de temps ?) la pensée chevillée au corps, ils savent que le but de leur activité est la vie commune. Cela peut nous paraître bien étrange et même dérisoire, à nous qui nous nous faisons une montagne de la chose ! Je pense que nous avons perdu cette notion ou cette idée toute simple qui consiste à agir pour le bien commun, à inscrire notre activité dans la société. Cette idée a eu la vie dure, mon grand-père qui travaillait à contrecœur dans les usines Schneider du Creusot l’avait encore, ma grand-mère qui avait travaillé à contrecœur, elle aussi, comme trieuse dans les mines de charbon du Montceau l’avait encore. C’est surprenant que cette conscience sociale n’ait pas disparu plus vite, qu’elle ait survécu à deux guerres et qu’elle se soit perpétuée dans les couches dites populaires de la société. Elle n’était pas l’idée des riches, il y avait belle lurette que les riches ne pensaient qu’à eux et à l’argent, elle était l’idée des pauvres, elle était la dignité des pauvres. C’est sans doute pour cette raison qu’ils s’accrochaient à cette idée ! Aujourd’hui, les pauvres pensent comme les riches, les pauvres en argent pensent comme les riches en argent. C’est la grande transformation. Et cette grande transformation touche l’idée que nous nous faisons du but de notre activité : l’argent ou les autres, ou la communauté ?

La mentalité des riches a déteint sur celle des pauvres, nous voilà tous bourgeois dans l’âme, nous n’aimons plus les belles voitures, les moteurs puissants et les belles carrosseries ! Nous errons dans un monde bourgeois, de petites choses. De mesquineries. Notre goût pour la richesse s’est considérablement transformé, il s’est rétréci. Il a pris la dimension d’une marchandise. Nous étions de véritables guerriers, nous méprisions les biens matériels, nous aimions la beauté et le rock and roll ! Et maintenant ? Maintenant nous aimons l’argent. Notre pensée s’est rétrécie à ce métal vulgaire et à tout ce qu’il représente de vulgarité, elle s’est rétrécie à une vie sans conscience.

« Il est né, de la sphère du troc et du commerce, beaucoup d’idéalisme authentique : par un paradoxe suprême, les désirs égoïstes des hommes validaient ses élans les plus généreux. [9] »

Le pouvoir laissé aux riches reposerait-il sur un malentendu ? S’agissait-il de sauver coûte que coûte la société d’un désastre prévisible ? Les riches ont-ils définitivement gagné la partie ? La société s’est-elle désagrégée sous nos yeux ? La société existe bien encore, ce qui s’est désagrégé est ce que j’appellerai la conscience sociale. Les riches n’ont pas de conscience sociale, ils ont seulement la conscience de leur intérêt pour exercer un continuel chantage : « La société existe grâce à nous ! » s’exclament-ils. Mais c’est une société sans conscience, et c’est bien ce qui nous désespère !

Marseille, le 1er février 2021
Georges Lapierre

Notes

[1Polanyi (Karl), La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, « Tel » n° 362 (p. 343).

[2Il écrit : « Le socialisme est en premier chef la tendance inhérente d’une civilisation industrielle à transcender le marché autorégulateur en le subordonnant consciemment à une société démocratique, c’est la solution qui vient naturellement aux ouvriers, qui ne voient pas pourquoi la production ne doit pas être directement réglée, ni pourquoi les marchés doivent être plus qu’un élément utile, mais secondaire, d’une société libre. Du point de vue de la communauté prise dans son ensemble, le socialisme est simplement une manière de poursuivre l’effort pour faire de la société un système de relations véritablement humaines entre des personnes qui, en Europe occidentale, a toujours été associé à la tradition chrétienne. Du point de vue du système économique, il est au contraire une rupture radicale avec le passé immédiat, dans la mesure où il rompt avec la tentative de faire des gains pécuniaires privés le stimulant général des activités productrices et où il ne reconnaît pas aux personnes privées le droit de disposer des principaux instruments de production… » (p. 318-319) Il est difficile de se débarrasser de l’impression que Karl Polanyi reste empêtré dans une situation qu’il décrit parfaitement sans trouver de sortie. À mon sens, si une transformation doit se faire jour, elle ne peut que bouleverser de fond en comble ce qui existe en posant pratiquement la question de l’égalité entre les humains. C’est toujours possible, mais l’égalité appelle un bouleversement considérable de nos rapports : il s’agit d’effacer le cauchemar de ce que nous vivons, l’enfer, pour retrouver le paradis selon Jérôme Bosch, et ce paradis qui hante les esprits prend corps (c’est le cas de le dire quand nous regardons Le Jardin des délices) dans l’égalité des personnes ou des communautés en présence.

[3Op. cit., p. 348.

[4Op. cit., p. 349.

[5Op. cit., p. 350.

[6Je pense que nous pourrions entendre, selon moi, par « économique » l’échange de biens et toute société repose sur l’échange de biens (nourriture, objets fabriqués, services) entre ses membres (cf. « La Grande Transformation (I) »).

[7Je dirais : non humaine.

[8Op. cit., p. 338. Ce que Karl Polanyi identifie comme les « caractères immuables du genre humain » pourrait se comprendre comme le retour à l’immédiateté et c’est bien ce que nous propose la pensée vue sous le mode de l’aliénation : un rapport immédiat à l’argent.

[9Op. cit., p. 276.

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