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Notes anthropologiques (LVII)

mercredi 17 mars 2021, par Georges Lapierre

Le commerce et le sacré

Dans les emporia, ces comptoirs dédiés au commerce maritime en Méditerranée dans l’Antiquité, les archéologues ont découvert des vestiges de temples avec de nombreux ex-voto dédiés à la divinité. Les emporia sont installés dans des endroits stratégiques entre l’arrière-pays et la mer : il s’y concentre une intense activité commerciale, surtout à la fin du VIIe siècle avant notre ère. Ainsi le nom d’une richissime famille marchande d’Égine, les Sostratos, pourrait se retrouver dans des dédicaces à Apollon ou à Aphrodite à différentes époques et dans différents lieux de cet espace méditerranéen consacré au commerce. On a retrouvé les initiales S O qui pourraient être celles de Sostratos dans une dédicace à Aphrodite gravée sur un plat à Naucratis, comptoir marchand sur le delta du Nil. À Gravisca, autre site, cette fois sur la côte tyrrhénienne à proximité de Tarquinia, les archéologues ont mis au jour une ancre marine avec cette dédicace sur la barre transversale : « J’appartiens à Apollon d’Égine, Sostratos m’a fait… » L’offrande n’était pas isolée. Une dizaine d’autres jas d’ancre, sans inscription toutefois, ont été découverts dans le même sanctuaire. Enfin, on retrouve une dédicace à Apollon d’Égine dans le delta du Pô par un certain Sostratos. [1]

La religion avec ses temples et ses inscriptions votives est bien présente dans ces lieux entièrement voués au commerce. À Égine, dans la cité et dans l’île face à l’Attique, toute l’activité des citoyens semble bien orientée et dictée par le commerce maritime et lointain et les échanges marchands comme le suggèrent les traces sous la forme de dédicaces laissées par les représentants d’une famille illustre d’Égine, les Sostratos. À Égine même, devenue de par sa position un comptoir marchand important dans la mer Égée, les temples consacrés à Apollon, à Héra ou à Aphrodite rappellent la dévotion que ses habitants et ses marchands accordent à ces divinités. Nous retrouvons ces temples voués à ce dieu et à ces déesses dans les emporia importantes, à Naucratis en Égypte, à Gravisca dans l’Italie étrusque.

Dans son livre consacré à la civilisation mycénienne, Isabelle Ozanne [2] a pu écrire au sujet du dieu Hermès dont on rencontre l’effigie dès les époques les plus reculée : « Il ne nous semble pas impossible toutefois que les Mycéniens aient éprouvé le besoin de faire patronner leurs activités d’échange par une divinité particulière. » Hermès, protecteur des voyageurs et des commerçants, pourrait en effet remplir ce rôle. Dans les exemples que j’ai cités plus haut et qui datent de l’époque archaïque, les archéologues n’ont pas découvert de temples consacrés à Hermès, par contre Aphrodite, liée à Apollon, semble bien remplir un rôle de premier plan. À Gravisca un sanctuaire lui est consacré, à elle et à son homologue étrusque, la déesse Turan.

Nous pouvons supposer que le marchand ne se distingue d’aucune manière du citoyen grec ordinaire sur le plan religieux et qu’il accorde sa dévotion aux dieux et aux déesses du panthéon grec comme tout le monde à cette époque, même s’il a pu marquer quelques préférences — en particulier pour les dieux ou les déesses de sa cité (Apollon serait le dieu tutélaire d’Égine) ou encore pour ceux qui sont plus directement liés à sa profession. Le marchand est païen parmi les païens, comme il est chrétien parmi les chrétiens, musulman parmi les musulmans, juif parmi les juifs, bouddhiste parmi les bouddhistes, etc. La religion semble bien, à première vue, indépendante de l’activité à laquelle se consacrent les hommes et les femmes dans la société. Toutefois elle est bien liée au pouvoir au point où la critique d’un pouvoir constitué prend, la plupart du temps, la forme d’une hérésie sur le plan religieux.

Tant que l’activité marchande s’insère à l’intérieur d’un pouvoir constitué et n’en critique pas l’esprit, dont la religion dominante est l’expression, il semblerait bien que l’orthodoxie religieuse, quelle qu’elle soit, définisse la position du marchand en la matière ; par contre dès qu’il y a conflit entre l’activité marchande et le pouvoir constitué, qui se présente alors dans son obstination comme un frein à l’expansion de cette activité, ces tiraillements et ces oppositions prennent parfois une forme religieuse. C’est ainsi qu’un conflit a pu éclater en Europe entre l’activité marchande et les pouvoirs constitués qui est devenu un conflit entre les nouveaux chrétiens et les anciens, entre les protestants et les catholiques.

Notre histoire en offre un exemple avec le soulèvement des bourgeois de la Hanse à la fin du Moyen Âge face au pouvoir d’un ancien régime sclérosé qui brime d’une certaine manière leur activité. C’est l’époque de Luther, des anabaptistes de Münster et, plus tard, des calvinistes. Cette insatisfaction sur le plan social devient rapidement une critique de l’esprit dominant, donc une critique de la religion dominante, en l’occurrence du catholicisme, jugé incapable de s’innover et de s’adapter au monde nouveau qui s’annonce dans le fracas des armes et dans le fracas de la pensée — qui prend la forme d’une critique religieuse du monde ancien qui freine d’une certaine manière l’expansion du commerce. Remarquons cependant que cette critique ne prend une forme extrême que face au refus obstiné, du moins à première vue, d’un changement dans le parti adverse.

Cette période des guerres de religion est instructive car elle révèle une distorsion entre la pratique de l’échange liée à l’activité des hommes d’affaires, la montée en puissance des États et la religion prise de vitesse par le devenir de la société, comme si ces trois éléments constitutifs de la société (le marché, l’État et la religion) se trouvaient en porte-à-faux les uns par rapport aux autres. Une telle situation se retrouvera avec les pays communistes qui proposaient une idéologie de l’État en décalage avec le marché et la pratique de l’échange. Ce n’est que tout dernièrement que le « despotisme oriental » renoue avec le commerce et le marché. Nous avons l’exemple de Xi Jinping pour la Chine et de Poutine pour la Russie. Désormais l’État a partie liée avec le marché, et le commerce est devenu un moment de la guerre larvée que se livrent les États. Le marché qui est la pratique de l’échange selon un certain mode devient un élément constitutif de l’État dans ses rapports avec les autres États. L’activité marchande devient une activité qui ne doit pas échapper à l’État. Cette connivence, le lien qui unit le marché à l’État, devient peu à peu visible à notre époque.

L’histoire des civilisations nous conduit finalement à travers ses réussites et ses ratés à saisir le rapport extraordinairement étroit qui lie l’activité marchande, le pouvoir et la religion, à un point tel que nous sommes en droit de nous demander si l’activité marchande ne représente pas la réalité du pouvoir et de l’État, une réalité trop souvent obscurcie par l’idéologie.

Nous avons souvent confondu l’État avec son côté idéologique qu’il met en avant. Dès notre lointaine antiquité, l’État (ou le pouvoir) s’est présenté sous un aspect idéologique qui ne correspondait pas à la réalité du pouvoir, à la réalité d’une séparation dans la société, à la réalité de l’aliénation. Une telle attitude propagandiste et mensongère est bien compréhensible, le pouvoir n’allait pas se montrer comme pouvoir de l’aliénation de la pensée : le pouvoir d’une oligarchie, de quelques-uns, sur toute la société. Il devait maintenir une illusion. Le pouvoir s’est toujours avancé derrière cette idée qu’il mettait en avant : le pouvoir de quelques-uns était en fait le pouvoir de tous. Encore aujourd’hui, j’ai pu constater la difficulté que nous avons à penser l’État comme le pouvoir du particulier, le pouvoir des hommes d’affaires, le pouvoir des riches, par exemple, même lorsque les gouvernements ne se donnent plus la peine de cacher leurs accointances.

Dans la mesure où la pensée des vainqueurs avait une fonction sociale, il y avait bien quelque chose de vrai dans cette prétention : toute la société devait son existence aux vainqueurs, toute la société leur était redevable. C’est le sens du sacrifice et c’est bien ce dont se félicite la religion. L’idéologie, que ce soit celle du prince tout-puissant ou celle de la démocratie toute-puissante a un fond de vérité ; ce qu’elle tend à cacher c’est bien l’existence d’un vainqueur et celle d’un vaincu. Quand le vaincu se rebelle, le vainqueur intervient pour le mettre au pas au nom du bien commun tel qu’il le conçoit — et il trouve le plus souvent un soutien dans la société. Nous voyons ainsi que la notion de bien commun se confond du point de vue idéologique avec celle du pouvoir : c’est le bien commun de la société communiste vu par Staline ou le bien commun de la société russe vu par Poutine ou bien encore c’est le bien commun des sociétés marchandes vu par les multinationales, les banques et les hommes d’État de nos démocraties.

En résumé j’ai envie de dire que l’État est la figure du pouvoir quand celui-ci se montre sous son côté idéologique, mais le pouvoir reste celui exercé par la pensée comme aliénation de la pensée. La religion ne concerne pas l’idéologie mais touche à la pensée comme aliénation de la pensée. L’activité marchande ne se place pas sur le terrain de l’idéologie mais bien sur celui de la pensée en tant qu’aliénation de la pensée. L’État peut bien tout à la fois concentrer le pouvoir et l’exercer tout en se faisant le propagandiste de ce même pouvoir, c’est son côté idéologique. L’idéologie est celle du sacrifice (c’est son côté religieux) consenti par la population laborieuse à l’égard du pouvoir des riches au nom de l’intérêt qu’elle pense y trouver.

Dans les notes anthropologiques consacrées au sacrifice, j’avais mis en exergue cette volonté exprimée par la classe dirigeante de maintenir l’unité organique de la société, liant, à travers le sacrifice aux dieux, la population laborieuse et les élus de la pensée (l’aristocratie). C’est pourtant à travers cette répartition des tâches et le vide qu’elle crée en cherchant à unir les deux parties de la société que s’engouffre l’activité marchande libérée de la relation pleine de subjectivité — le sacrifice n’est-il pas la reconnaissance d’une dette rappelée sans cesse ? — qui lie la population à l’aristocratie. Le subjectif (et, avec lui, l’idée du sujet) devient un facteur de sujétion qui enchaîne le vaincu au vainqueur.

L’activité marchande, centrée sur l’intérêt objectif du marchand, libère en quelque sorte le vaincu de cet enchaînement fatal de l’assujettissement. Cet éloignement du sujet, pris dans une relation subjective avec celui qui le domine outrageusement, était prévisible dès le commencement. Le marchand est cet individu émancipé d’une relation subjective aux autres, qui s’est, en quelque sorte, libéré de la vie sociale, qui reposait sur cette reconnaissance de dette (toute subjective) du vaincu à l’égard du vainqueur, et cela depuis la nuit des temps. Le marchand est l’individu contre la société. Comment nous libérer de l’assujettissement sans devenir pour autant individualiste ? La révolte de l’individu ne peut consister qu’à reconquérir sa place de sujet dans une relation de sujet à sujet. Il ne s’agit pas pour lui de devenir maître et bourreau à son tour, mais de devenir (ou redevenir) sujet à part entière et, à cette fin, de risquer le tout pour le tout.

Si je vais au bout de ma réflexion, je m’aperçois que ce sont là deux facettes d’un seul pouvoir (celui de la pensée comme aliénation de la pensée) qui paraissent s’opposer : d’un côté, nous avons la classe de l’idéologie représentée par l’aristocratie qui perpétue l’idée d’un échange entre sujets, de l’autre celle du pouvoir réel, les hommes d’affaires, des riches. Et l’on se rend bien compte que le courant de l’idéologie se trouve toujours dépassé par celui de la réalité. Cette réalité est celle du marché, de l’échange des marchandises contre de l’argent. La réalité est celle du gain et du profit de l’individu contre la société. C’est l’argent qui déclenche alors tout le procès de l’aliénation de la pensée aboutissant à sa propre réalisation : à l’échange de toutes les marchandises avec toutes les marchandises. Le capitalisme financier est le pouvoir de la pensée comme aliénation de la pensée. Il n’est possible d’y mettre fin que par la pratique du don : faire du don le fondement de la vie sociale.

Une telle intuition n’est pas absente des mouvements insurrectionnels, loin de là, nous trouvons bien cet art du don aussi bien chez les zapatistes que dans les mouvements sociaux européens et partout ailleurs dans le monde ; toutefois la pratique du don est encore trop souvent marginalisée alors qu’elle constitue véritablement l’âme de ces mouvements insurrectionnels. Nous, les hôtes de ces mouvements, sommes bien sensibles à cette pratique, cependant elle ne se pose pas, elle-même, à première vue, au cœur de la vie des insurgés qui restent trop souvent aveuglés par l’idéologie. C’est par le retour conscient au don jusqu’à en faire le point nodal de la vie sociale que nous pouvons envisager la construction d’un monde nouveau. Dans les villages indiens que j’ai pu connaître au Mexique toute la vie sociale tourne ou tournait encore autour de cette notion pratique du don qui s’exprimait concrètement, si j’ose dire, à travers les fêtes en l’honneur des saints tutélaires de la communauté et du village au cours desquelles étaient invités les villages voisins. À mon sens c’est à travers ces cérémonies et coutumes que s’exprime véritablement une résistance au monde marchand. C’est sur ce terrain, qui n’est pas toujours bien visible et que nous arrivons mal à définir et à cerner, que se déroule l’affrontement entre aliénation et non-aliénation. Le mouvement zapatiste ne serait qu’un mouvement idéologique (le retour du marxisme) s’il ne reposait pas, en définitive, sur cette tradition du don cérémoniel, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours et que nous retrouvons dans les villages indiens.

Il semblerait bien que l’idéologie soit dépassée par la réalité et mise en échec. Nous nous trouvons directement face au pouvoir de l’activité marchande, dans sa crudité et sa brutalité, face au pouvoir de la pensée comme aliénation de la pensée, et ce pouvoir de la pensée comme aliénation de la pensée est celui des banques. L’idéologie a fait long feu, elle ne peut plus se présenter comme la solution aux malheurs des gens. Entre les gens et les banques, il n’y a plus rien, nous sommes directement confrontés aux banques et à notre endettement. Toutes les formations idéologiques tentent bien de récupérer l’insatisfaction exprimée par les populations, en vain. C’est peut-être le destin de chaque époque de se trouver un jour confrontée à la réalité de l’aliénation, d’arriver à ce face-à-face entre la pensée et l’aliénation de la pensée, entre deux réalités, celle du don et celle de l’argent.

Dans cette confrontation, seul le religieux pourrait porter secours au pouvoir. Ce serait un retour au fondamentalisme, le fondamentalisme religieux se portant au secours du pouvoir, du pouvoir de la pensée comme aliénation, et sauver les banques ! Dans cette confrontation silencieuse entre la pensée et la pensée comme aliénation de la pensée, j’ai pu noter le rôle déterminant joué par les sectes évangéliques : convertir les gens aux charmes de la soumission, leur donner le goût de l’argent et des paradis artificiels. Elles apportent un sens spirituel au sacrifice qui leur est demandé et que le commerce exige. Les sectes évangéliques accompagnent et appuient la pénétration du monde marchand partout dans le monde, elles sont le plus sûr soutien « spirituel » apporté aux banques.

La religion sauvera-t-elle les banques ? L’opposition qui se joue au Proche-Orient entre la nostalgie et la réalité a tout de suite trouvé son expression religieuse. D’un côté, nous avons la religion juive, liée sans doute depuis la plus lointaine antiquité à l’activité marchande, qui a trouvé dans l’esprit chrétien évangélique l’alliance la plus sûre ; de l’autre côté, nous avons le fondamentalisme musulman partisan d’un pouvoir purement religieux au-dessus de l’activité marchande proprement dite et la contrôlant. C’est l’aliénation critiquant l’aliénation, l’idéologie critiquant la réalité, l’idéologie critiquant l’absence d’idéologie. Les conflits, ou le conflit, au Moyen-Orient concentrent et donnent une forme religieuse à la fausse opposition que nous avons notée entre le capital renforçant le pouvoir et le pouvoir renforçant le capital.

Marseille, le 14 mars 2021
Georges Lapierre

Notes

[1Brigitte Le Guen (dir.), Maria Cecilia D’Ercole, Julien Zurbach, De Minos à Solon 3200 à 500 avant notre ère. Naissance de la Grèce, Belin, 2019.

[2Ozanne (Isabelle), Les Mycéniens, pillards, paysans et poètes, Armand Colin, 1990, p. 181.

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