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Notes anthropologiques (XXIII)

lundi 8 octobre 2018, par Georges Lapierre

Dionysos ou la déraison grecque
Deuxième partie : L’outlaw ou l’Ivrogne divin
« Que reste-t-il du royaume Terre ? Peut-on situer l’époque où il était non une couche de longue durée prise dans l’épaisseur d’une société composite, mais une société en soi. » (Maria Daraki)

« L’extase est une “sortie”, l’enthousiasme est une “possession” : y a-t-il pour autant communion ? Dionysos est un dieu insaisissable à ses propres fidèles », a pu écrire Louis Gernet dans un article intitulé « L’anthropologie dans la religion grecque » [1]. Y aurait-il un mystère Dionysos ? Le culte de Dionysos avec ses nourrices et son cortège de ménades ou de bacchantes emportées dans une danse et une ivresse collectives les jetant hors d’elles-mêmes nous laisse entrevoir, ou deviner, une forme de pensée qui déborde largement les limites imposées par la raison. Dans cet essai, je me propose seulement d’en saisir quelques aspects, d’en préciser quelques données. C’est que le culte de Dionysos nous emporte dans un domaine qui n’est presque plus le nôtre et laisse deviner une cosmovision qui n’est plus la nôtre. Pourtant il nous plonge dans des profondeurs ignorées ou oubliées de nous-mêmes, à la source de ce que nous sommes. Je retiendrai pour l’instant deux directions, l’une qui nous conduit dans l’univers de la féminité, celui de la Grande Mère, de la Mère des dieux, de la déesse Terre [2], l’autre qui nous amène directement à nous confronter à la transgression des interdits primordiaux : le sparagmos et l’ômophagia, qui consistent à mettre en pièces (sparagmos) et à dévorer tout cru (ômophagia) le corps d’un animal, ou d’un être humain, c’est « la chasse sauvage », et cette chasse sauvage est menée par les femmes devenues de véritables furies, malheur au chevreuil ou même à la panthère ou au « lion » qui leur tombent entre les mains, malheur au berger qui se laisse surprendre, malheur à l’homme poursuivit par la meute, malheur à Dionysos poursuivit par Lycurgue ! Dans cette course initiatique, un seul refuge pour l’enfant Dionysos, pour le chevreau poursuivit par le loup, ou par la meute, se jeter dans les bras de la mer, si féminine dans le mouvement de sa houle.

Le monde de la féminité ne se laisse pas saisir facilement à une époque et dans une civilisation qui lui tournent le dos. Le travestissement du masculin (en féminin) constitue peut-être un moyen d’approche d’un culte, celui de la déesse mère, de la Grande Mère ou de l’Aïeule, qui se trouve au commencement néolithique de notre histoire.

Au cours d’un voyage au Niger, j’avais rencontré des Peul, un peuple pasteur des grandes steppes qui frôlent le désert, et ce peuple, et en particulier les Wodaabe (ou Mbororo), qui n’étaient pas encore tous convertis à l’islam, m’avait fasciné. Leurs coutumes m’avaient attiré et tout particulièrement la fête de la Geerewol, qui a lieu à la fin de la saison des pluies. Au cours de cette grande fête, les jeunes gens des tribus se livrent à un concours de beauté ou, plus exactement, de séduction devant les jeunes femmes assemblées pour l’occasion ; ils sont magnifiquement vêtus de robes à la manière des femmes, ils se sont fardés, ils roulent des yeux, grimacent, montrent les dents, gonflent leurs joues qu’ils font trembloter avec art, ils ont des manières efféminées et ils dansent avec un certain détachement ; et tous ces jeux du visage, ces mimiques et ces tremblements des joues, ces roulements des yeux, ces lèvres retroussées sur une rangée de dents étincelantes et carnassières ont pour fin de séduire la belle, qui, parfois à la nuit tombée, va rejoindre celui qu’elle aura élu, son amant, d’une nuit ou de toute la vie, dans la solitude tranquille de la brousse.

Une coutume magnifique, d’une beauté si ample et si totale, qu’elle m’a fasciné. Ces jeunes gens, assemblés et faisant leur cour d’approche et d’apparat comme des oiseaux magnifiquement humains, me font penser aux Corybantes ou aux Courètes, jeunes guerriers adorateurs de la déesse Cybèle ou de la Rhéa crétoise, ou aux bacchants de Dionysos ou encore aux « délinquants du ciel », aux garnements de Shiva. C’est en lisant Jeanmaire que tous ces souvenirs sont montés en moi, et ces fêtes de plusieurs jours avec ces jeunes gens, ces jeunes guerriers travestis, efféminés et fardés, le temps de la Geerewol, le temps de la séduction, me font immanquablement penser aux dionysies.

« L’idée la plus claire que les textes nous autorisent à faire à propos du corybantisme est qu’il s’agit d’une forme de mania rapportée aux Corybantes, c’est-à-dire, semble-t-il, à des génies mis en relation avec la Grande Déesse de Phrygie et d’Asie mineure, “Mère des dieux”, dont les rites ont, par ailleurs, une affinité certaine avec des formes anciennes du dionysisme, mais dont le culte fut importé séparément en Attique et y jouit, dans la population cosmopolite qui s’agglomérait notamment autour des ports, d’un incontestable prestige. La réputation de ces assesseurs mythiques, les Corybantes, attestée jusqu’à une époque tardive par de nombreux témoignages dans toute l’Asie hellénique, était grande aussi et explique la confusion que les Grecs de l’Égée en firent de bonne heure avec leurs Courètes, “damoiseaux”, contrepartie masculine des fées que sont les nymphes avec lesquelles ils partagent certaines attributions. [3] »

Dionysos, le dieu de la mythique Nysa, est le dieu qui meurt et qui renaît, son domaine n’est pas l’Olympe, le ciel avec ses connotations masculines et solaires, mais la Terre, le monde féminin avec ses germinations secrètes et ses rivières souterraines ; il n’est pas le dieu d’en haut, mais celui d’en bas. Un dieu lunaire. Enfant, il est revêtu d’habits féminins pour échapper à la colère d’Héra. Dieu qui meurt et qui renaît, dieu des métamorphoses, « tantôt il se faisait tout semblable au chevreau nouveau-né, en se cachant au fond de l’étable : couvrant son corps d’une longue toison, il prenait une autre apparence et, poussant entre ses dents un chevrotement trompeur, il imitait par de fausses empreintes les sabots d’une chèvre. Tantôt, revêtant la forme mensongère d’une femme, il ressemblait dans ses vêtements de safran à une jeune fille en fleur ». Dionysos est entouré d’éléments féminins, que ce soient ses nourrices, les nymphes [4], que ce soient ses adoratrices, les ménades ou les bacchantes. Les hommes sont bien présents, les bacchants, mais légèrement marginalisés et souvent travestis en femmes. Henri Jeanmaire écrit par exemple que les citoyens de tout âge participaient dans des atours féminins [5] au thiase dionysiaque, dans l’Athènes du premier siècle de notre ère, lors des Anthestéries, fêtes publiques consacrées à Dionysos. Maria Daraki parle de son côté de processions publiques n’admettant que des hommes, mais des hommes déguisés en femmes [6]. L’élément masculin qui fait pendant aux nymphes est représenté par les silènes et les satyres. Ils sont bien présents dans les représentations graphiques de Dionysos : silènes ou satyres, la verge vigoureuse et dressée, font danser les ménades au son de la flûte.

« L’orgiasme, qui nous apparaît comme une des caractéristiques essentielles, a été étroitement lié au culte des déesses, probablement dès l’époque préhellénique, en tout cas dans un passé qui remonte pour le moins au deuxième millénaire. La mania et ses manifestions (du corybantisme de la Mère des dieux aux excentricités des fanatiques de Cybèle et d’Attis) sont restées l’apanage des religions qui ont continué ou renouvelé la dévotion à la grande divinité féminine des panthéons anatoliens et, probablement, déjà minoens. » (H. Jeanmaire, 1951, p. 211.)

Le culte de Dionysos n’est pas sans rappeler par bien des points celui de Shiva dans l’Inde ancienne, et toujours en vigueur aujourd’hui [7]. Les deux cultes renvoient à une époque lointaine, celle des premiers villages néolithiques, et aux cultes des déesses féminines liées à la terre et à l’eau fécondante : civilisations de l’Indus et de l’Euphrate, par exemple, au sein desquelles la figure de la Grande Déesse est dominante. Cette civilisation mère, s’érigeant autour des valeurs féminines, va se trouver profondément transformée par la pénétration et l’invasion progressive des peuples guerriers (aryens ou sémites) suivie par leur domination sur la société. Si le culte de Dionysos comme celui de Shiva ne sont pas sans évoquer par bien des points cette époque féminine de la séduction et d’avant la conquête, ne posent-ils pas, tous deux, une énigme « anthropologique » d’envergure ? Ce sont des dieux masculins qui ont pour vocation de rappeler ce monde féminin d’avant la naissance des dieux. Comme si l’on devait confier au culte et à la glorification du linga ou phallus [8] celui de la yoni.

Je pense qu’il s’agit là d’une fausse question qui révèle le côté « masculin » de celui qui la pose. Un homme peut bien, dans ses obsessions vespasiennes, montrer dans le secret d’un cabinet sa vénération pour le sexe féminin, ce ne sera pas forcément le cas pour une femme ou un travesti. Si nous prenons le point de vue féminin et si nous réglons nos lunettes de vue selon cette perspective, le culte rendu à Dionysos ou à Shiva à travers celui rendu au phallus retrouve sa parfaite cohérence. Dionysos peut être un dieu terrible, mais il n’est pas dominateur. « Aussi à l’intention des femmes, le dieu change-t-il de figure. Terrifiant, pour faire plier Athènes démocratique, il se fait tout à fait charmant pour s’approcher d’Athènes devenue femme. [9] » Dionysos n’est pas un immortel, il n’est pas un dieu olympien, ce n’est pas le dieu de l’ordre, de la justice et des normes, il serait plutôt le dieu du désordre, de la subversion et de la déraison : « Avec Dionysos, si loin qu’on se croie, on est toujours à la marge de la folie. [10] » Il n’est pas le dieu des rois, ni celui des tyrans, ni, non plus, celui de la démocratie : « Par sa gestion, Athènes démocratique est masculine. Par l’ensemble de ses normes, elle se pense au masculin. Mais une fois par an, elle se fait femme pour s’unir à Dionysos. [11] »

L’Olympe, les dieux du ciel, expriment déjà cet éloignement de la spiritualité. Maria Daraki semble situer cette séparation comme un prélude à l’âge classique et à la mise en place de la société civique pour soutenir la thèse que le monde de la raison naissante loin de rejeter et de nier ce que représentait Dionysos l’a reconnu et intégré à son univers au point de faire de Dionysos un dieu olympien — « Cela veut dire que la jeune “raison” était très forte. Forte de l’adhésion générale de la société qui en exigeait la construction [12] » — si bien que cette opposition dialectique entre la norme et la liberté est devenu un élément central de la pensée grecque. D’un côté l’Olympe et la cité ; de l’autre les divinités chtoniennes et le passé qui va avec : « Défaite dans l’histoire, mais toute-puissante toujours dans l’esprit des hommes, la civilisation de la Grèce indigène n’est pas exactement une culture dominée » (p. 197).

Je situerai cette coupure bien avant, avec l’invasion indo-européenne. Le culte de Dionysos est la survivance d’un mode de pensée (d’une autre forme d’intelligence, nous dit Maria Daraki) propre aux sociétés originaires ou autochtones, quand celles-ci n’étaient pas encore sous la coupe des peuples indo-européens (ioniens ou doriens). Les Ménades, les jeunes femmes sur la balançoire évoquent ce temps heureux de la spiritualité, quand elle ne rencontrait pas encore l’obstacle de la censure et de la morale.

Dionysos est poursuivi par la vindicte obsessionnelle d’Héra, sœur et épouse de Zeus. Héra prend souvent la figure de la mégère domestique revendiquant son statut d’épouse légitime et poursuivant de sa vengeance impitoyable et terrible tout ce qui se trouve hors de la norme, de la loi et du mariage — et elle a du boulot sur la planche avec les frasques de Zeus, son époux ! Malheur aux maîtresses trop humaines de Zeus ! Malheur aux enfants adultérins ! Malheur aussi aux jeunes filles à la balançoire qui ne lui rendraient pas hommage et chercheraient l’aventure du plaisir sans passer sous le joug du mariage ! Maria Daraki appelle « privatisation » cette limite du désir au mariage, à la procréation et à la perpétuation du lignage. Le désir et le spirituel ont une tout autre dimension. En passant outre à nos inhibitions, nous commençons tout juste à explorer l’espace de notre spiritualité.

Dionysos est l’ivrogne divin, celui qui fait trébucher. Comme Shiva [13], « il enseigne le salut, plus l’alcool, plus le plaisir avec les dames ». Emporté par l’ivresse du vin et de la danse, il a fatalement mauvais genre aux yeux de tous ceux qui, comme Penthée [14], représentent l’autorité, que ce soit celle de la morale, de la raison ou de l’État. J’aurai l’occasion, dans de prochaines notes, de parler de la vengeance de Dionysos, terrible, contre ceux qui, au nom de la Loi, s’opposent à l’exaltation de l’esprit. Bernard Sergent évoque les turpitudes que Dionysos a fait commettre à Penthée, roi de Thèbes, comme s’habiller en femme et grimper sur un arbre, qui s’obstinait à ne pas reconnaître sa divinité, au point où l’auteur conclut que c’est la royauté thébaine elle-même qui en sort ébranlée (Sergent, 2016, p. 110).

Pour le tantrisme, la sexualité et le jeu heureux des échanges entre les corps deviennent un moyen de connaissance spirituelle. « Des rites secrets allaient (et vont toujours en Inde) plus loin qu’un sexe se limite à son image », a pu écrire Bernard Sergent [15]. Diodore évoque les rites de Dionysos « porté sur les plaisirs de l’amour », célébrés de nuit et en secret. Alain Daniélou cite à ce sujet des textes selon lesquels « tout acte sexuel peut devenir un sacrement », ce qu’on appelle le vajra-padma-samskara, « sacrement de la foudre et du lotus », la foudre représentant l’organe masculin et le lotus l’organe féminin. Le Kularnava Tantra « va jusqu’à dire que l’union suprême (avec Shiva) ne peut être obtenue que par le moyen de l’union sexuelle ». Ce « corps à corps » que nous propose cette technique extatique qu’est le tantrisme repose sur la même vision de l’être que les danses de possession : le corps est porteur de notre spiritualité et c’est par l’union des corps, par un échange réciproque entre les corps, entre ce qui constitue notre spiritualité, que nous pouvons espérer nous élever à la connaissance.

Dionysos est le fils de Zeus et de Sémélé (ou selon certaines traditions, de Déméter ou de Perséphone). Plus précisément, le récit de sa conception montre que Dionysos est né de la Terre frappée par la foudre, « la Terre Mère fécondée par l’éclair céleste du dieu Ciel ». Dionysos est un prématuré, Zeus le mettra dans sa cuisse pour terminer sa maturation. Il est le « deux fois né ». Pendant toute son enfance, il va être poursuivi par la vengeance implacable d’Héra. Dans un premier temps, il est confié à la sœur de Sémélé qui connaîtra un destin tragique ainsi que son mari (ils sont rendus fous par Héra), puis, une fois découvert par Héra, il est remis aux nymphes qui l’élèveront. Pour échapper à la rancune tenace de la déesse du mariage, il est transformé en chevreau, parfois, travesti en femme.

Dans la version orphique du mythe, Héra, jalouse, demande aux Titans de se débarrasser du nouveau-né. Le mythe raconte que Zeus s’unit à Perséphone sous la forme d’un serpent, et il en naquit Zagreus. Selon un motif courant de la mythologie grecque, Zeus veut que son épouse ignore cette naissance adultère, il confie le bébé à Apollon et aux Courètes qui le cachent dans la forêt du Parnasse, mais Héra, l’épouse jalouse, le découvre, et charge les Titans de le tuer. Pour leur échapper, Dionysos change de forme plusieurs fois et c’est sous celle d’un taureau qu’il est capturé, sacrifié et découpé en morceaux. Les Titans le mangent, en partie cru, en partie cuit ou en partie bouilli et en partie rôti [16]. On dit qu’Athéna sauva le cœur. Zeus fait manger ce cœur à Sémélé qui donnera naissance à l’autre Dionysos. Pour punir les Titans, Zeus mit le feu à la terre, faisant commencer le feu à l’Orient, puis frappant le couchant de sa foudre. Puis il veut « laver avec de l’eau les cendres qui souillent le sol » et bientôt le déluge envahit la terre et l’eau atteint les sommets des montagnes (Sergent, 2016, p. 34-35). Après ce déluge, naîtra une nouvelle humanité. Ce mythe repose, comme bien des mythes prenant naissance dans une expérience primordiale, sur l’image archétype de la foudre, frappant la terre et engendrant des incendies, suivie d’une pluie diluvienne.

Nous sentons bien qu’il y a là comme un antagonisme entre Héra et Dionysos, entre Héra et ce qu’elle représente (la norme) et Dionysos et ce qu’il représente, la liberté et plus précisément la liberté sexuelle hors des limites imposées par la morale. Mais pas seulement, il rompt les limites érigées par la raison jusqu’à celle de l’apparence : le monde n’est pas ce qu’il paraît être. C’est alors que l’esprit de ce qui fut rompt la digue de la censure pour posséder bacchantes et bacchants et se déverser comme un torrent en crue, ou comme un raz de marée, pour tout emporter. Alors le taureau Dionysos tout couvert d’écumes ou de fleurs peut sortir des flots tout en dansant.

Nous avons fini la plupart du temps par intérioriser cette volonté qui nous est étrangère et nous réfrénons et réprimons nos désirs comme nous étouffons notre esprit. Shiva, le dieu mendiant, le dieu des voleurs et des humbles, est en quelque sorte resté fidèle à la société originaire contre la société des brahmanes née avec l’invasion aryenne [17]. C’est un exemple, mais nous pourrions parler aussi, comme le fait Maria Daraki, de la Grèce antique et de la raison contre Dionysos et, plus près de chez nous, de la société des prêtres contre les sœurs et les frères du libre esprit.

Né de l’union foudroyante du ciel et de la terre, Dionysos est « le dieu bruissant de flammes qui se manifeste parmi les éclairs ». Le feu est présent dans la commémoration de la mort et de la renaissance de Dionysos, dans les fêtes qui lui sont consacrées avec leurs processions nocturnes à la lumière des torches. Il est décrit tour à tour comme viril et efféminé, mâle et femelle, jeune et vieux, « le plus ancien et le plus jeune de tous les dieux », violent voire guerrier et pacifique, joyeux et sinistre, véridique et trompeur. Le feu sauvage est fort et violent, Dionysos est bienfaisant comme il peut être destructeur. Dionysos a des cornes de taureau, animal lié au feu et au désir puissant, impérieux et impétueux. Il meurt et il renaît, tout comme le désir. C’est un illuminé.

Dionysos est un dieu libérateur, il enseigne aux femmes et aux hommes à se moquer des lois humaines (et des lois dites « naturelles ») pour retrouver une liberté et une spiritualité qui remontent à l’origine de la vie. Son culte déchaîne les puissances secrètes. Il est celui qui libère et maîtrise la violence animale enfouie au plus profond de l’être. Dionysos ignore les frontières, il ignore les limites entre les mondes et les règnes, entre l’animal et le végétal, il est taureau et il est arbre, il est le chêne et le lierre qui l’entoure, il est tout à la fois le faon et la panthère, le taureau et le lion, un homme et une femme, il est celui qui sacrifie et celui qui est sacrifié. Il est Penthée qu’il a transformé en taureau puis en lion et que les bacchantes, ses adoratrices, vont déchiqueter et dévorer tout cru. Il est l’esprit de la transgression, c’est un illusionniste, celui qui viole les lois de l’apparence et les lois de la raison et de la morale, le dieu qui trébuche et du pas de côté, et ce pas de côté est le premier pas de la danse sacrée, l’indice d’une ivresse naissante et de l’emportement.

(À suivre)

Marseille, le 19 septembre 2018
Georges Lapierre

Notes

[1Gernet (Louis), Anthropologie de la Grèce antique, Flammarion, 1995 (p. 16).

[2Dionysos et la déesse Terre est le titre du livre de Maria Daraki sur Dionysos.

[3H. Jeanmaire, 1951, p. 132.

[4« Les nymphes sont par ailleurs les personnages féminins les plus chargés de sexualité de toute la mythologie grecque. Elles sont les compagnes des satyres avec qui elles s’unissent dans les grottes. » (Daraki, 1994, p. 98.)

[5H. Jeanmaire, 1951, p. 289.

[6M. Daraki, 1994, p. 204.

[7Daniélou (Alain), Shiva et Dionysos, Fayard, 1979. Il est un peu regrettable que l’auteur, emporté par sa vénération de Shiva, n’ait pas su ou voulu garder la neutralité exigeante de l’historien.

[8Le culte public de Dionysos donnait lieu à des fêtes, les « Dionysies », consistant principalement dans la procession d’un phallus géant.

[9Daraki, 1994, p. 94.

[10Gernet, 1995, p. 109.

[11Daraki, 1994.

[12Daraki, op. cit., p. 187.

[13Dans les pièces sanscrites, on voit un shivaïte chanter : « Seul le tendre amant d’Umà pouvait nous enseigner le salut, plus l’alcool, plus le plaisir avec les dames. »

[14Cf. Les Bacchantes d’Euripide.

[15Sergent (Bernard), Le Dieu fou. Essai sur les origines de Shiva et de Dionysos, Les Belles Lettres, 2016 (p. 66).

[16Detienne (Marcel), Dionysos mis à mort, Gallimard, coll. « Tel », Paris, 1998.

[17Shiva accepte certains péchés : boire des spiritueux, séduire l’épouse de son gourou, tuer un brahmane, commettre l’adultère, pourvu qu’on s’en libère par le tapas.

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