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Otra vez “… un México sin nosotros”
Considérations pour un nouvel agenda
concernant les peuples indiens

lundi 23 juillet 2018, par Carlos Manzo

Les nations indiennes ont plus d’ancienneté sur ces terres que la nation mexicaine, qui s’est formée il y a à peine deux cents ans. L’essence de notre identité ayuuk ou binnizá ne se limite pas à partager une quelconque émotion pour la victoire ou l’échec de la sélection mexicaine de football, c’est en peu de mots ce qui ressort de l’intervention de Yasnaya Aguilar Gil, qui fut invitée par l’EZLN à participer du 15 au 25 avril 2018 au débat intitulé « Prohibido pensar » (« Interdit de penser »). Elle a attiré notre attention sur la nécessité de revendiquer notre identité et elle s’est interrogée sur l’emploi de la catégorie « indigène » faisant partie du discours hégémonique consistant à nier la diversité des peuples, la plurinationalité sous-jacente au Mexique, due précisément à l’importance des cultures originaires. L’appel d’un « nosotros sin México » (un « nous autres sans le Mexique »), revendiquant l’être ayuuk, binnizá, maya, etc., devient possible et plausible, alors même que l’exigence d’homologuer juridiquement une certaine « mexicanité » nous est niée depuis l’État et dont la reconnaissance se fait chaque jour plus obsolète, tout comme la consigne « Nunca más un México sin nosotros » (« jamais plus un Mexique sans nous »).

La grande expérience historique menée par le Congrès national indigène (CNI) et le Conseil indigène de gouvernement (CIG) nous a permis de connaître d’autres géographies du mouvement indien national à travers le caléidoscope de multiples miroirs ; ce mouvement est marqué par de violentes résistances à la spoliation organisée par des entreprises transnationales, généralement énergétiques et minières. Le nouveau tour d’écrou du modèle global d’accumulation par dépouillement se fait sentir partout, surtout dans les dénommées Zones économiques spéciales, en particulier dans l’isthme de Tehuantepec — ainsi que l’a signalé, au cours de ces discussions, l’économiste marxiste Sergio Rodríguez Lascano quand il a attiré notre attention sur le projet du train transisthmique faisant partie du programme du nouveau gouvernement. Dans sa spirale de longue durée, le capital, comme phénomène historique ou comme une « hydre », cherche anxieusement des formes de reproduction qui impliquent l’anéantissement des peuples, c’est-à-dire le génocide, et la destruction de l’écosystème, dans le but de garantir, non l’ampliation mais la permanence de son modèle pour un nouveau cycle de trente ou de cinquante ans.

À travers son questionnement, Yasnaya esquisse une nouvelle idéologie politique du mouvement indien. Préoccupée par les autonomies des nations indiennes, elle questionne le sentiment de « nation » mexicaine, ou la consigne « La patria es primero » (« en premier, la patrie »), pour mettre en avant, dans son cas, le caractère ayuuk de son identité, comme pourrait le faire le Purépecha ou le Binnizá, exigeant une totale autonomie et la libre détermination, sans se trouver conditionnée ou limitée, dans sa représentation et sa participation, par l’idée d’un État mexicain d’un nouveau type — que quelques intégrationnistes nomment, non sans une certaine dose d’optimisme, « la restauration de la IVe République ». La proposition de Yasnaya coïncide alors avec celle des frères mapuche qui exigent la reconstitution du « Wallmapu », de la nation mapuche, rompant tout à fait avec le modèle de l’État-nation chilien (et néolibéral).

À la suite de Yasnaya, le communaliste Jaime Martínez Luna, au cours de cette rencontre, a questionné le mot d’ordre du mouvement indigène, « abajo y a la izquierda » (« en bas et à gauche ») et le désir d’apparaître dans les bulletins de vote avec une femme indigène comme candidate à la présidence du Mexique. N’y a-t-il pas une différence substantielle entre le procès électoral occidental et une assemblée communale indienne ? Cependant, c’est à partir d’une telle perspective indigéniste et électorale que l’on peut comprendre que des personnages comme Adelfo Regino Montes, et son équipe du temps de Gabino Cué [1], aient établi une alliance avec AMLO [2], afin d’impulser, à partir de l’État, l’accomplissement des « véritables » aspirations à l’autonomie de nos nations, peuples, quartiers (clans) et tribus.

Dans le contexte actuel, face à l’anéantissement et à la spoliation de centaines communautés indiennes, il est très opportuniste de parler de la reconnaissance des droits des peuples originaires, mais avec le risque d’être considéré, avec un certain bon sens, comme « néo-indigéniste », il sera difficile de trouver un terme plus adéquat pour définir maintenant la nouvelle relation de l’État avec les peuples indiens. Quelques juristes indigènes de grande expérience dans ce domaine, pour ne pas tomber en contradictions et imprécisions, ont adopté le concept d’indigènes pour se référer à nos peuples car c’est ainsi qu’ils sont reconnus en termes du droit national et international par les analystes et les anthropologues. Toute activité ethno-politique de l’État en direction des peuples sera considérée comme action indigéniste. Pourtant, si nous considérons que le phénomène historique de la résistance indienne est désormais continental et transcontinental, s’affrontant aux mêmes entreprises devenues l’ennemi commun, identifié comme tel depuis 2007 par les peuples indiens de tout le continent réunis à Vícam dans le territoire de la tribu yaqui, nous nous rendons bien compte que les paramètres d’un nouvel agenda indien devront toucher aux réalités de résistances des peuples et nations indiennes de tout le continent. Pour cette raison, il ne s’agit pas d’ajuster les processus historiques de résistance en faisant seulement référence au « national », au droit indigène, qui devra être reconnu par la Constitution et appliqué à partir de l’État, et, dans ce cas, par l’État mexicain.

Maintenant un nouvel agenda indien pour le Mexique ne peut mettre de côté ni ignorer ce qui a été obtenu à San Andrés en février 1996, ni, non plus, le rôle central joué par l’EZLN dans l’obtention de ces accords, comme AMLO l’a reconnu lors de sa visite à Las Margaritas, peu avant la fin de sa campagne électorale, en juin. Reconnaître les peuples et les nations indiennes en tant que sujets de droit public serait un bon début, tout en promulguant la libération des prisonniers politiques, indiens et non indiens, de tout le pays, à commencer par les prisonniers de Tlanixco (État de Mexico), qui ont accompli injustement dix années de prison. Un autre élément important contribuant à définir le contexte adéquat pour le dialogue serait l’établissement, le renforcement et la pleine reconnaissance des commissions pour la vérité (comisiones de la verdad) afin d’avancer dans la présentation en vie de milliers de disparus. La juriste Magdalena Gómez, elle aussi invitée à la rencontre « Prohibido pensar », nous a fait part, au cours de son intervention, de son impression concernant la validité du contexte juridique du dialogue national entre l’État mexicain et l’EZLN, interrompu en août 1996 au cours de la table de réflexion « Démocratie et justice ». Magda mettait en avant, au sujet des avantages obtenus sur le plan juridique, que le dialogue était seulement suspendu, et non rompu, ce qui permettrait légalement la présence des néo-zapatistes à d’autres « dialogues ». Au-delà de l’importance des avancées obtenues par la dénommée loi Cocopa, la nouvelle équipe des assesseurs constitutionnalistes et néo-indigénistes d’AMLO conduite par Adelfo Regino et Francisco López Barcenas cherchera à proposer des réformes afin de rendre la Constitution mexicaine conforme aux avancées en matière des droits indigènes depuis la Convention 169 de l’OIT de 1989, jusqu’à la Déclaration universelle des droits des peuples indigènes de l’ONU émise en 2007. La principale opposition à ces actions viendra des entreprises transnationales, de l’énergie et de la mine, qui comptent désormais avec des concessions en territoires indigènes.

Indépendamment du désir de l’EZLN de dialoguer avec le nouveau gouvernement conduit par AMLO s’ouvre une impasse intéressante dans le processus historique de la résistance des peuples indigènes du Mexique et du continent. Si le nouveau gouvernement montre une disponibilité à reconnaître et à respecter les Accords de San Andrés, ceux-ci devront être élevés au rang constitutionnel, cependant, comme on dit, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis San Andrés, par exemple une loi sur les droits linguistiques a été promulguée qui dépasse en bien des points ce qui avait été obtenu à San Andrés, pourtant la possibilité d’officialiser les langues indigènes n’est toujours pas à l’ordre du jour. En tout cas, l’épreuve du feu pour AMLO sera la contre-réforme de l’article 27 de la Constitution, surtout en ce qui concerne la récupération du caractère inaliénable, imprescriptible et insaisissable des terres communales et ejidales, majoritairement indigènes, et qui sont, depuis 1992 jusqu’à aujourd’hui à la merci du marché capitaliste impulsé par les multinationales — et les parcs d’éoliennes dans l’isthme de Tehuantepec en sont un bon exemple. Si je m’en souviens bien, ce sujet avait été éludé par la délégation gouvernementale à San Andrés avec la promesse de le reprendre dans la future table de négociation relative à la procuration de la justice, qui n’eut jamais lieu.

Un problème qui déborde n’importe quel agenda pour une table de dialogue est le suivant : l’autonomie réelle qui se vit dans diverses régions, les caracoles zapatistes au Chiapas ne sont pas une exception, n’entre pas dans les cadres juridiques constitutionnels actuels que nous avons au Mexique, ni dans d’autres entités politiques supposées plus avancées en cette matière, comme Oaxaca. L’autodéfense comme exercice du droit à ladite autonomie et à la libre détermination constitue un autre thème et l’expérience de centaines de communautés dans le Guerrero pourrait inspirer des propositions de reconnaissance légale pour l’ensemble des communautés et des peuples indigènes.

Connaissant un peu les manières de faire, les us et coutumes, de l’EZLN, le plus probable est que les zapatistes laissent à l’assemblée du Congrès national indigène et du Conseil indigène de gouvernement (qui doit, selon l’accord pris par l’assemblée du CIG du 29 avril, se tenir en octobre de cette année) le soin de décider sur la possibilité d’un dialogue national — que l’on pourrait entrevoir à l’horizon du programme de gouvernement qui entrera en fonction le 1er décembre 2018.

Ranchu Gubiña, Unión Hidalgo, isthme de Tehuantepec,
Oaxaca, à dix mois du tremblement de terre.

Carlos Manzo

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Georges Lapierre.
« Ojarasca », juillet 2018.

Notes

[1Adelfo Regino Montes est Indien ayuuk (Mixe) de la Sierra Norte d’Oaxaca, il est avocat et a participé en tant que ministre des affaires indiennes au gouvernement de l’État d’Oaxaca alors que Gabino Cué en était gouverneur (jusqu’en 2017) - NdT.

[2AMLO : Andrés Manuel López Obrador, élu en juillet 2018 président de la République du Mexique avec une large majorité, il n’entrera en fonction que le 1er décembre - NdT.

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