la voie du jaguar
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Les Vierges de Guadalupe

Le combat des dieux

samedi 1er octobre 2016, par Georges Lapierre

L’essai de Georges Lapierre Les Vierges de Guadalupe, une « petite archéologie de la pensée mexicaine », paraît en feuilleton, deux fois par mois, sur « la voie du jaguar ».

« Les dieux anciens semblent ne pas vouloir abandonner la terre du Mexique pour le ciel de la transcendance malgré l’effort conjugué des premiers missionnaires franciscains en 1524 et des évangélistes aujourd’hui. Pour donner le change, ils ont dû, ces dieux, changer un peu d’apparence, modifier leur garde-robe, se déguiser, prendre l’aspect d’un saint chrétien, la figure de la Vierge ou du Christ : changer d’apparence, c’est assez facile pour un dieu, cela entre dans ses possibilités sinon dans ses attributions.
Ainsi déguisés, ils ont pu passer inaperçus et rester dans un coin de leur ancien sanctuaire, ils ont évité d’être balayés grossièrement par le souffle de la tempête venue avec les conquistadores. »

Le roi de Chi Gumarcaah a alors envoyé un messager au grand capitaine Tecún-Tecum, petit fils de Quicab. Le Capitaine Tecum est arrivé accompagné d’un grand nombre de guerriers, ils étaient dix mille Indiens venus de tous les villages de la région, armés de leurs arcs et de leurs flèches, de leurs frondes, de leurs lances et de bien d’autres armes. Avant de prendre la tête de l’expédition, le Capitaine Tecum fit la démonstration de sa force et de sa vaillance, des ailes surgirent sur ses épaules et, dans un battement d’ailes, il s’éleva dans les airs alors que ses jambes et ses bras se couvraient de plumes. Il portait une couronne, et une émeraude magnifique resplendissait sur sa poitrine comme un miroir, une autre émeraude apparut sur son front et une autre sur son dos. Le capitaine avait fière allure, il volait comme un aigle, c’était un grand guerrier et un grand magicien.

Le conquérant Tunadiú s’apprêtait à se reposer et à dormir dans un lieu appelé Palahunoh, mais avant qu’il pût y arriver, treize nobles guerriers s’étaient rendus avec plus de cinq mille Indiens à un endroit appelé Chuabah. Là, ils avaient dressé un gigantesque mur de pierres et creusé d’énormes fossés, fermant ainsi le chemin par lequel les Espagnols étaient entrés. Ceux-ci restèrent pris au piège pendant trois mois, ne pouvant s’ouvrir un passage tant les Indiens qui les entouraient étaient nombreux. Apparut alors quelqu’un du village d’Ah Xepach pour se battre avec trois mille Indiens contre les Espagnols, un capitaine indigène qui avait le pouvoir de se transformer en aigle. À minuit les guerriers lancèrent une attaque, le capitaine, transformé en aigle, chercha à atteindre le chef Tunadiú pour le tuer mais il ne put arriver à ses fins car une jeune fille très belle défendait le conquistador. Les guerriers avaient hâte d’entrer et de se lancer dans la bataille, mais dès qu’ils apercevaient cette pucelle, ils tombaient à terre et ne pouvaient plus se relever. Puis un grand nombre d’oiseaux sans pattes apparurent qui entourèrent la jeune fille pour la protéger ; les indigènes cherchaient à la tuer et ces oiseaux sans pattes la défendaient en aveuglant ceux qui s’approchaient. Les attaquants, qui ne purent jamais tuer Tunadiú ni la vierge qui le défendait, reculèrent et firent appel à un autre capitaine du nom de Nehaib Izquín Ahpalotz Utzakibalhá. Ce capitaine avait la faculté de se transformer en foudre, et ce Nehaib apparut aux yeux des Espagnols comme la foudre au-dessus de la tête de leur chef. Alors qu’il s’apprêtait à fondre sur Tunadiú, il vit une colombe d’une extraordinaire blancheur qui défendait les Espagnols et il allait lancer son attaque, quand il fut aveuglé et tomba à terre sans pouvoir se relever. Par trois fois, il se lança contre les Espagnols et à chaque fois il fut aveuglé et tomba à terre. Et quand il comprit qu’il était impossible de s’affronter aux Espagnols, il se retira. Les guerriers quiché informèrent alors les chefs de Chi Gumarcaah, leur disant comment ces deux capitaines avaient essayé en vain de tuer Tunadiú et comment les Espagnols étaient défendus par une jeune fille, des oiseaux sans pattes et la colombe.

Ensuite le chef don Pedro de Alvarado est arrivé avec tous ses soldats et est entré à Chuaraal. Il avait avec lui deux cents indigènes de Tlaxcala, ils comblèrent les trous et les fossés qui avaient été creusés et ils en finirent avec les Indiens de Chuaraal. En effet les Espagnols tuèrent tous les Indiens de Chuaraal qui étaient en tout trois mille. Ceux qui ne furent pas tués ont été attachés et torturés afin qu’ils révélassent où ils gardaient leur or. Les indigènes demandèrent aux Espagnols à ne pas être torturés plus longtemps, ils dirent qu’ils possédaient beaucoup d’or, d’argent, de diamants et d’émeraudes appartenant aux capitaines Nehaib Izquín et Nehaib. Ces capitaines pouvaient se transformer en aigles ou en jaguars. Et sans plus tarder, les capitaines se firent connaître. Le capitaine Nehaib a invité les Espagnols à manger des oiseaux et des œufs de la région, et le jour suivant il fit appeler le Capitaine Tecum afin qu’il comparût devant les Espagnols. Le Capitaine Tecum dit alors aux Espagnols qu’il était très en colère contre eux parce qu’ils avaient tué trois mille de ses vaillants guerriers. Les Espagnols commencèrent à se battre contre le capitaine indien. Le conquistador demanda à Tecum s’il voulait faire la paix et le capitaine lui répondit qu’il ne le voulait pas, qu’il désirait seulement éprouver la valeur et le courage des Espagnols. Et aussitôt les Espagnols se mirent à lutter contre les dix mille guerriers que ce capitaine Tecum avait amenés avec lui. Ils se sont battus durant trois heures et les Espagnols ont tué beaucoup d’Indiens, on ne connaît pas le nombre exact de ceux qu’ils ont tués, pas un seul Espagnol n’est mort, seulement les indigènes que le Capitaine Tecum avait amenés, beaucoup de sang coulait, de tous ces Indiens que les Espagnols tuaient. Cela se passait à Pachah.

Et alors le Capitaine Tecum s’évanouit dans les airs pour réapparaître métamorphosé en aigle, il avait le corps couvert de plumes véritables, ce n’était pas des plumes artificielles, des ailes avaient jailli de son corps, il portait trois couronnes, une d’or, une autre de perles et une autre de diamants, et des émeraudes. Ce Capitaine Tecum avait bien l’intention de tuer Tunadiú, qui était à cheval, mais au lieu d’atteindre le conquistador, il arracha avec sa lance la tête du cheval. Ce n’était pas une lance ordinaire, en fer, mais une lance faite de pierres précieuses sur laquelle le capitaine avait jeté un charme. Quand Tecum se rendit compte que c’était le cheval et non le conquistador qui était mort, il s’éleva à nouveau dans les airs pour fondre de tout là haut sur le conquistador et le tuer. Le conquistador l’a alors attendu en empoignant sa lance sur laquelle est venu s’empaler le Capitaine Tecum. Aussitôt deux chiens se sont approchés en courant pour s’emparer du corps et le déchiqueter, ils n’avaient pas un seul poil, ils étaient chauves. Quand le conquistador vit que cet Indien était de belle prestance et qu’il portait trois couronnes, d’or, d’argent, de diamants, des émeraudes et des perles, il courut chasser les chiens, puis il est resté là en l’observant avec beaucoup d’attention. Il gisait sur le sol, couvert de ses plumes de quetzal et de ses panaches d’une grande beauté. C’est la raison pour laquelle on a donné le nom de Quezaltenango au village où est mort le Capitaine Tecum. Par la suite le conquistador appela ses soldats pour qu’ils vinssent admirer la beauté de cet Indien quetzal. Alors le conquistador dit à ses soldats qu’il n’avait jamais vu un Indien si magnifique et si noble ainsi couvert de ses plumes de quetzal si gracieuses, ni à Mexico, ni à Tlaxcala, ni dans aucune des villes qu’il avait conquises, pour cette raison le conquistador a ordonné que ce village portât le nom de Quezaltenango. Depuis lors Quezaltenango a été le nom de ce village.

Quand les indigènes virent que les Espagnols avaient tué leur capitaine, ils prirent la fuite. Le conquistador don Pedro de Alvarado, voyant les Indiens en train de fuir, ordonna à ses soldats de les poursuivre et de les tuer tous. Eux aussi devaient mourir. Aussitôt les soldats se lancèrent à leur poursuite et quand ils les eurent rejoints, ils les ont tous tués. Les indigènes qu’ils massacrèrent furent si nombreux qu’une rivière de sang s’est formée à laquelle on a donné le nom de Quiquel, qui signifie sang, car toute l’eau était devenue du sang et le jour aussi a changé de couleur, il est devenu rouge à cause de cette grande effusion de sang ce jour-ci.

(À suivre)

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