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La Grande Transformation (III)

samedi 15 août 2020, par Georges Lapierre

Aperçus critiques sur le livre de Karl Polanyi La Grande Transformation (à suivre)
« Mais le travail n’est rien d’autre que ces êtres humains eux-mêmes dont chaque société est faite, et la terre que le milieu naturel dans lequel chaque société existe, les inclure dans le mécanisme du marché, c’est subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même. » (Karl Polanyi)

Dans son livre [1] La Grande Transformation, Karl Polanyi nous dit que la motivation profonde de l’homme reste sociale, hier, dans les sociétés primitives, comme aujourd’hui dans le monde contemporain. Dans la société originelle, cette motivation était seulement plus visible dans la mesure où le marché (qui repose sur la recherche du profit) ne venait pas encore troubler notre perception de l’homme et de la société. Dans la société primitive, « tous les échanges s’effectuent comme des dons gratuits dont on attend qu’ils soient payés de retour, quoique pas nécessairement par le même individu — procédure minutieusement articulées et parfaitement préservées grâce à des méthodes élaborées de publicité, à des rites magiques et à la création des “dualités” (dualities) qui lient les groupes par des obligations mutuelles — et cela devrait par soi-même expliquer l’absence de gain, ou même de celle d’une richesse qui ne soit pas seulement constituée d’objets qui accroissent traditionnellement le prestige social [2] ».

Dans ces observations sur le fonctionnement des sociétés originelles, l’auteur fait bien la distinction entre le don lié à la conscience sociale et le prestige lié au paraître (et cela devrait par soi-même expliquer l’absence de gain, ou même de celle d’une richesse qui ne soit pas seulement constituée d’objets qui accroissent traditionnellement le prestige social). Il rejoint ainsi les conclusions auxquelles j’étais arrivé lors de mes derniers commentaires [3]. L’activité marchande a un rapport, d’une part, avec l’intérêt particulier, le souci du gain, et, d’autre part, avec le paraître qui accroît le prestige social. Avec le marché, nous nous trouvons confrontés à deux finalités opposées : celle du marchand qui vise un profit personnel et qui est motivé par l’appât du gain et celle du consommateur de marchandises qui, lui, cherche un accroissement de son prestige social dans le paraître. Mais ces deux motivations, à première vue opposées puisque l’une est individuelle (le gain) et l’autre sociale (le prestige), le sont-elles vraiment ? Ne trouvent-elles pas, toutes les deux, leur origine dans la pensée comme aliénation ?

J’ai suivi Karl Polanyi quand il fait la distinction entre deux modes d’échange, l’échange marchand et l’échange social ; ces deux modes d’échange s’intercalent les uns dans les autres, se chevauchent et s’emboîtent, mais ils sont incompatibles, nous suggère l’auteur, nous devons choisir ou le marché, ou la société. Je n’en suis pas si sûr, je pense qu’ils sont liés par une dépendance réciproque, le marché nourrissant l’existence de la société si bien que le marché et la société forment un tout indissoluble — et la société incitant par sa demande de biens le marché à se développer. Ce sont des formes d’échanges différents et l’on peut effectivement en décrire les modes d’expression sous l’aspect d’une opposition mais ils sont cependant unis sur un autre plan, qui est celui de la pensée comme aliénation.

Karl Polanyi distingue l’échange marchand qui ne repose pas sur le don des autres modes d’échange, du troc, des échanges coutumiers et des échanges cérémoniels, qui, eux, reposent sur le don. Dans l’échange marchand, la pensée de l’échange sous la forme d’un don ou d’un don en retour nous échappe, elle échappe aux uns et aux autres, à tous ceux qui, par leurs échanges constituent une société. Avec l’échange marchand, avec le marché, nous voilà dépossédés de la pensée qui fait de nous des êtres sociaux, et c’est l’argent qui nous en dépossède. Dès le début, nous avons pu noter une similitude entre la naissance de l’État et l’apparition de l’argent. Je dirai qu’avec l’argent la conscience dans sa dimension sociale nous échappe si bien qu’il ne nous reste plus comme conscience sociale que celle que nous apporte le paraître. C’est bien ce qui explique notre attachement à l’apparence.

La pénétration du commerce ou de l’activité marchande dans la société accompagne la naissance de l’État (ou encore, la formation de l’État est concomitante de la pénétration du marché dans la société), c’est lui tout de même qui frappe monnaie, ces pièces d’argent ou d’or avec son effigie qui serviront dans des transactions de type marchand et dans lesquelles le retour n’est plus laissé à l’initiative du partenaire. Nous pouvons bien voir dans le tribut la contribution de chacun à la constitution de réserves qui seront centralisées pour être ensuite redistribuées comme le veut Karl Polanyi, mais cela ne se fait plus à l’initiative des gens concernés, c’est bien l’État qui en a l’initiative. C’est l’État qui se substitue à la collectivité pour, d’une part, organiser la mise en commun et la centralisation des réserves par le biais du tribut et, d’autre part, organiser la distribution tout en s’appropriant une grande partie de ces réserves pour son propre compte et celui de ses partisans. Nous pouvons toujours nous dire que le peuple autochtone est consentant car il tire avantage de la redistribution des richesses, mais l’initiative elle-même ne lui appartient plus, elle appartient à la classe dirigeante et à l’État. Du tribut à la monnaie garantie par le pouvoir, c’est le même procès qui est en court, celui d’une dépossession. C’est le pouvoir sous sa forme séparée qui s’empare peu à peu de la tête des gens et qui pense à leur place.

Karl Polanyi a beau jeu de rappeler que, dans les échanges sociaux de type kula, aucun profit et aucun bien n’est accumulé, recherché, ni même possédé en permanence, que « c’est en en faisant don que l’on tire plaisir des biens que l’on a reçus ; qu’aucun marchandage, aucun troc, aucun échange [4] n’entre en jeu et que toutes les démarches sont entièrement réglées par l’étiquette et la magie [5] ». J’ai toujours opposé les échanges qui fonctionnent « selon les règles de la réciprocité », et dans lesquels le retour est laissé à l’initiative du partenaire (que ce soient les échanges sous la forme de troc, les échanges coutumiers, les échanges cérémoniels), aux échanges de type marchand dans lesquels le retour n’est plus laissé à l’initiative du partenaire. En fixant le retour, avec l’appui et la garantie du droit, c’est-à-dire de l’État, le marchand dépossède l’acheteur du mouvement de sa pensée pour penser à sa place, ce qui revient, dans les faits d’une transaction commerciale, à déposséder, dans le sens réel du terme, l’acheteur de son argent, de sa pensée figée dans l’argent, dans des pièces de monnaie, pour s’en emparer à son seul profit. L’argent nous dépossède bien de la pensée de l’échange au profit du marchand, qui s’en approprie. Il s’en approprie sous sa forme aliénée, c’est le gain, ou le profit, ou l’argent.

Nous pouvons aussi avancer que le marchand se trouve à son tour dépossédé de la pensée par l’argent et qu’il n’y a pas finalement une si grande différence entre les pauvres en argent et les riches en argent, ces deux catégories de la population sont bien, toutes les deux, dépossédées de leur pensée au profit de la chose même. Ce malheur commun, l’humain dépossédé de son humanité, institue une forme de fausse égalité : tous placés à la même enseigne ! L’humain est ailleurs ; sans doute parmi ceux qui pratiquent encore des échanges réciproques dans lesquels le retour n’est pas fixé d’avance. Je dois reconnaître avec soulagement et un certain plaisir que cet espace de la subjectivité avec ses zones d’autonomie où les pirates vivent à cœur joie, résistent encore et ne disparaissent que pour renaître.

Nous nous trouvons dans un monde où l’être (et l’être n’est que la conscience sociale que nous avons) devient visible, où notre sociabilité se fait visible et se confond avec le paraître, nous cherchons désespérément à rendre visible notre humanité, nous nous entourons de marchandises, nous nous habillons de marchandises dans une sorte de surenchère qui indique notre place dans la hiérarchie sociale des êtres. À partir du moment où l’idée s’est figée dans l’apparence de l’argent, la sociabilité de chacun et de chacune ne pouvait être qu’apparente et se figer à son tour dans le paraître. Dans les circonstances actuelles l’argent serait en quelque sorte l’étalon ou la mesure de la pensée dans son envergure sociale et de l’être qui va avec. Ainsi les riches en argent ont-ils un avantage certain sur les pauvres, et un yacht de luxe dans le port de Cannes sur un canot gonflable dans la baie de Sanary. Pourtant les pauvres jouent le jeu du paraître, sans doute parce que le paraître reste leur conscience sociale et, partant, leur dignité.

Karl Polanyi écrit au sujet de son essai que, « dans cette présentation, nous avons délibérément ignoré la distinction essentielle entre société homogène et société stratifiée, c’est-à-dire entre les sociétés qui sont, dans l’ensemble, socialement unifiées et celles qui sont divisées entre dirigeants et dirigés » (p. 99). N’est-ce pas, en mettant de côté l’État et ce qu’il signifie, se priver d’un éclairage essentiel à la compréhension de cet accaparement de la société par le marché ? Le grand commerce ou commerce extérieur à la société est alors encadré par l’État et son administration, dans quel but ? Avant la formation de l’État, à l’origine, ainsi que le signale Karl Polanyi, le commerce extérieur relève plus de l’aventure, de l’exploration, de la piraterie et de la guerre que de l’échange de type marchand comparable au troc : « Il s’organise habituellement selon le principe de la réciprocité, et non selon celui du troc [6] » (p. 107).

L’historien et archéologue Julien Zurbach [7] note qu’en Égée comme au Levant ou en Anatolie, une bonne partie du commerce était soumis au contrôle parfois tatillon des scribes du palais et donc organisée ou dirigée par le pouvoir royal. Quant au commerce extérieur, ce même historien remarque que les marchands utilisés par le palais royal comme intermédiaires travaillent aussi pour leur propre compte et sont relativement autonomes bien qu’ils dépendent du roi pour bien des choses : l’approvisionnement en biens à échanger et aussi pour la protection des routes et la couverture de leurs activités par des cadeaux diplomatiques. Ce lien qui unit le pouvoir et l’activité des marchands n’est pas sans rappeler le lien qui lie les pochtecas formant la caste des grands marchands dans l’Empire mexica au pouvoir tel que le signale Jacques Soustelle. Non seulement ces marchands fournissaient à l’aristocratie guerrière et religieuse les marchandises de luxe qui lui permettaient de se distinguer du commun, ils formaient aussi la pointe avancée de l’Empire dans son extension, préparant ainsi, par leur connaissance des peuples, les futures conquêtes ; ils étaient les espions du pouvoir, les guerriers de l’ombre.

Cette accointance, entre les marchands et le pouvoir en place a souvent été évoquée par les historiens. Lui ont-ils donné l’importance capitale qu’elle mérite ? Je ne le pense pas. L’aristocratie de la pensée (guerrière et sacerdotale) formant la classe du pouvoir a besoin des marchands et se trouve liée par nécessité à cette catégorie sociale bien particulière [8]. Les marchands, de leur côté, ont besoin du pouvoir pour défendre et, d’une certaine manière, imposer et garantir leur propre conception de l’échange : un échange dont les modalités sont désormais fixées par eux et non plus laissées à l’initiative des partenaires. C’est l’État qui se porte garant de la monnaie, en fait, du point de vue des marchands concernant l’échange (et ce point de vue des marchands ne serait-il pas le point de vue de l’État ?), concernant, en fin de compte, le moteur de l’activité sociale dans son ensemble. En conclusion, je dirai que l’État et les marchands se sont ligués comme larrons en foire pour nous déposséder de la pensée de l’échange. L’argent n’est pas une monnaie comme une autre : il est porteur de notre dépossession.

En s’appropriant l’argent, le marchand s’approprie la pensée de l’échange enfouie dans l’argent et il devient alors, sans toujours le savoir, l’agent occulte de la vie sociale. Nous avons pu penser un temps que le bourgeois avait dépossédé l’aristocrate de la pensée, il n’en fut rien, l’aristocrate se donnait seulement l’illusion d’être l’élu de la pensée. Il tirait tout son prestige de cette illusion, l’aristocrate était un illusionniste ; dans son ombre se trouvait le marchand qui lui fournissait les habits brodés ou les habits dorés de son spectacle et de sa mise en scène.

Karl Polanyi aborde la question de la marchandise sous un angle critique et, pour ainsi dire, prophétique : il note que dans le marché on produit des biens en vue de les échanger et que toutes ces marchandises (produites par l’industrie) entrent en communication avec toutes les marchandises, que rien dans un monde marchand ne peut échapper à cette vocation d’être une marchandise et d’entrer ainsi dans la ronde d’un échange universel de toutes choses avec toutes choses. Il remarque alors que le travail, la terre et l’argent « doivent être aussi eux aussi organisés en marchés », devenir, eux aussi, des marchandises or, dit-il, « il est évident que travail, terre et monnaie ne sont pas des marchandises [9] », du moins si l’on s’en tient à la définition empirique de la marchandise : un bien produit en vue de la vente et de l’achat [10]. Chercher à en faire de l’activité des humains une marchandise ne peut aboutir qu’à une catastrophe sur le plan humain, il écrit :

« Mais le travail n’est rien d’autre que ces êtres humains eux-mêmes dont chaque société est faite, et la terre que le milieu naturel dans lequel chaque société existe, les inclure dans le mécanisme du marché, c’est subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même. » Et il conclut : « Mais aucune société ne pourrait supporter, ne fût-ce que pendant le temps le plus bref, les effets d’un pareil système fondé sur des fictions grossières, si sa substance humaine et naturelle comme son organisation commerciale n’étaient pas protégées contre les ravages de cette fabrique du diable. [11] »

Nous nous sommes bien rendu compte avec la pandémie du coronavirus que nous étions bien mal protégés des ravages de cette fabrique du diable.

Marseille, le 13 août 2020,
Georges Lapierre

Notes

[1Polanyi (Karl), La Grande Transformation, Gallimard, « Tel » n° 362.

[2Op. cit., p. 92.

[4Le lecteur est amené à supposer que Karl Polanyi entend ici par échange les échanges marchands ; ce passage incessant d’une conception à l’autre est bien révélateur : toute société repose sur l’échange de tous avec tous, sur l’acte pratique de l’échange, c’est lui qui fait la société, ce qui me fait dire que l’idée d’échange se trouve au point de départ de la vie sociale ; Karl Polanyi rejette une telle idée qui signifierait pour lui que le commerce ou l’échange marchand serait à l’origine de la vie sociale. L’échange marchand ne se trouve pas à l’origine de la vie sociale et je suis bien d’accord avec Karl Polanyi à ce sujet : par contre l’échange non marchand l’est et les exemples apportés par l’auteur pour confirmer cette idée sont nombreux et probants. L’idée de l’échange est bien à l’origine du commerce (dans le sens ancien du terme) entre les hommes et l’échange marchand est bien la forme moderne (et pour moi sa forme aliénée) du commerce entre les êtres humains. Ce glissement du sens des mots et tout particulièrement de la notion d’échange est significatif : pour moi, le don et le don en retour est une forme d’échange, il est même l’échange sous son aspect le plus pur et je me demande parfois si nommer l’échange marchand (échanger un bien contre de l’argent) « échange » et y voir le prototype de l’échange n’est pas un abus de langage imposé par notre époque et auquel se plient bien trop facilement les modernes, les anthropologues (comme Testart) et autres philosophes (comme Polanyi).

[5Op. cit., p. 95.

[6Pour Karl Polanyi (comme pour moi), l’échange marchand s’apparente au troc ; pour moi, il s’y apparente seulement, le troc s’apparente à l’échange marchand quand intervient l’argent comme monnaie.

[7Naissance de la Grèce. De Minos à Solon, 3200 à 510 avant notre ère, Belin, 2019.

[8Cf. Être ouragans, deuxième livre, Brève histoire du capitalisme des origines à nos jours, éditions L’insomniaque, 2015.

[9Op. cit., p. 122.

[10« Le développement du système de la fabrique ayant été organisé comme partie d’un processus d’achat et de vente, le travail, la terre et la monnaie devaient par conséquent être transformés en marchandises afin que la production continuât. Bien sûr il n’était pas possible d’en faire vraiment des marchandises, car, à la vérité, ils n’étaient pas produits pour être vendus sur le marché. Mais la fiction qui voulait qu’il en fût ainsi devint le principe organisateur de la société » (p. 126).

[11Op. cit., p. 121 et 124.

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