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La Grande Transformation (X)

mardi 1er décembre 2020, par Georges Lapierre

Aperçus critiques sur le livre de Karl Polany La Grande Transformation (à suivre)
« La pandémie la plus mortelle s’appelle capitalisme, et son remède c’est la révolte et la solidarité entre les peuples qui résistent aujourd’hui. » (CNI, Congrès national indigène)

Écrit en 1944, le livre de Karl Polanyi La Grande Transformation présente les conditions sociales qui ont abouti à la crise de 1929 et à la Deuxième Guerre mondiale. C’est un livre touffu et il n’est pas toujours aisé de suivre dans leur développement les analyses auxquelles se livre l’auteur. Toutefois le point de vue qui est le sien et qui oppose la société au marché est d’un immense intérêt si nous cherchons, comme Archimède, un point d’appui théorique pour comprendre ce que fait le monde. « Aucune économie de marché séparée de la sphère du politique n’est possible [1] », écrit Karl Polanyi. Ce lien entre l’État et l’activité marchande est sans doute apparu dès le départ avec la formation de l’État, comme j’ai été amené à le constater à travers notre histoire depuis la plus haute antiquité. D’après l’auteur ce serait l’émancipation du marché et des marchands de cette vigilance constante et attentive de l’État et les mesures inadéquates prises par celui-ci qui auraient amené la grande crise et la Deuxième Guerre mondiale. Cette séparation entre la société et le marché est marquée par une opposition d’intérêts : les fins poursuivies ne sont pas les mêmes, le marché tire vers l’intérêt particulier, il a pour but le gain et le profit, la société a pour fin le vivre ensemble. L’État tente donc de limiter les dégâts sociaux du marché par différentes mesures qui ont pour but de le contrôler et d’éviter sa brutale intrusion, aux conséquences désastreuses, dans la société.

Je trouve que l’opposition entre la société et le marché demanderait à être nuancée aux vues de ce qui se passe actuellement dans le premier monde, où il est loisible de constater une dépendance accrue de la vie sociale proprement dite vis-à-vis du marché. L’ensemble des obligations sociales sous la forme de présents à l’occasion des fêtes de mariage ou d’anniversaire, qui sont à la base du vivre ensemble, ou bien ce que j’appellerai les cadeaux d’hospitalité comme les invitations mutuelles (ou lors de ces invitations, la bouteille de vin que l’on apporte), dépendent désormais du marché qui propose au public, sous forme de marchandises, les biens qui seront ensuite offerts. Parfois il nous arrive même dans notre inconséquence de nous faire un cadeau dans l’attente d’une euphorie qui n’a plus de sens. Nous retrouvons ce rapport de dépendance pour toutes les occasions qui, sous différentes formes et sous différentes impulsions, constituent la trame serrée d’une vie avec les autres. Les marchands, en nous proposant des produits ou marchandises, nous permettent de répondre à ce que nous appelons nos obligations sociales. Ils sont devenus indispensables à l’exercice du maintien et de la construction d’un vivre avec les autres reposant avant tout sur la perpétuation des usages ou des règles établis depuis que la société existe.

Nous pouvons toujours inventer des usages du savoir-vivre et trouver d’autres occasions à les exercer mais ils resteront conformes à un modèle unique qui est l’échange de cadeaux. La pratique du don et de son retour, découverte par les ethnologues au début du XXe siècle, a fait couler beaucoup d’encre chez les sociologues et les anthropologues comme si la pratique du don dans les peuplades dites primitives était un fait surprenant et nouveau pour eux ; pourtant une telle pratique est encore largement partagée parmi nous (même si les sociologues et les anthropologues paraissent l’ignorer) ; ne constitue-t-elle pas le fondement de notre sociabilité ? Le marché nous apporte la possibilité et les moyens d’accomplir nos obligations sociales. La société existe grâce au marché. Le marché ne s’oppose pas à la vie sociale, et il ne le peut sans doute pas ; bien au contraire il permet son accomplissement. Une grande part du marché repose sur cette aspiration (s’offrir des cadeaux) à satisfaire. Son importance a peut-être diminué au cours de l’histoire, c’est à voir…

En termes philosophiques, j’avancerai que l’aliénation de la pensée ne s’oppose pas à la pensée, elle en est seulement l’aliénation. Et c’est beaucoup ! C’est beaucoup quand la pensée, c’est-à-dire la vie sociale proprement dite, se trouve ainsi parfaitement soumise à une pensée qui lui est étrangère ou, en d’autres termes, quand la société se trouve sous la dépendance d’un mode d’échange qui lui est étranger. En opposant la société au marché, Karl Polanyi oppose en fait deux modes d’échange : un mode d’échange reposant sur le don et la recherche d’une reconnaissance sociale et un mode d’échange reposant sur l’intérêt particulier ou la satisfaction d’un besoin purement privé. Nous abordons dans cette opposition à une distinction essentielle que notre auteur a cherché à analyser et à décrire sans l’épuiser.

Cette aliénation que constitue le marché prend de plus en plus de place pour rejeter dans les marges de notre vie la relation aux autres. Cela signifie que l’État et sa pensée sous son aspect pratique qui se confond avec l’activité marchande prend une place de plus en plus considérable dans notre vie. La pandémie actuelle du coronavirus qui nous incite à prendre une distance par rapport à l’autre se présente bien comme un événement dictant un avant et un après. Quand il n’était pas perçu comme hostile, l’autre nous était indifférent. Avec la pandémie, l’autre semblable va se trouver perçu comme dangereux pour nous, le voilà suspecté de présenter un danger pour nous. Nous nous trouvons désormais dans un sauve-qui-peut généralisé sous l’autorité accrue et absolue du capitaine. Autrefois quand je voyais « souriez, vous êtes filmés », je faisais plutôt la gueule, ne comprenant pas que je puisse être filmé à mon insu ; aujourd’hui, je viens de me rendre compte que le masque, désormais obligatoire dans les lieux publics, a pour fin de masquer le sourire qu’il m’arrive d’adresser aux autres, et d’ignorer le sourire que l’on m’adresse. Ce sourire n’était que la manifestation d’un égard pour autrui, parfois une reconnaissance. Que l’aliénation ait pu prendre cet aspect et se dévoiler dans des mesures pour lutter contre un virus peut paraître surprenant. C’est l’inversion des termes de l’équation sociale : voilà que pour sauvegarder la société des humains, je suis contraint à prendre des mesures qui m’interdisent tous les signes d’un rapprochement avec les autres et qui m’imposent l’isolement, l’indifférence et le rejet avec un mouvement inconscient d’hostilité. Nous sommes passés dans un autre monde, un monde entièrement dominé par l’État et le marché : « Dans la perspective du pouvoir, un seul horizon : la mort. Et tant va la vie à ce désespoir qu’à la fin elle s’y noie. [2] »

Cette totale emprise de la pensée comme aliénation qui fut, depuis sa mainmise sur la société, l’objet de la réflexion théorique suppose-t-elle la fin de l’aliénation et le retour de la pensée comme non-aliénation de la pensée ? Comme toujours lorsqu’il s’agit de la pensée, cette question reste éminemment sociale et pratique. De plus en plus une opposition pratique à la manifestation de l’inhumain va chercher à s’édifier en inventant une vie sociale qui ne soit pas dépendante du marché et soumise à la toute-puissance de l’argent. D’autres rapports, plus directs, vont se nouer entre les personnes. Des liens vont apparaître entre la reconstruction d’une vie sociale dans un monde entièrement soumis au marché et la résistance des peuples à ne pas disparaître. Cette vie renaissante et florissante va être combattue sans merci par l’État et ses tueurs. La ligne de front, qui, depuis les commencements, partage la société entre le consentement à la soumission et son refus, se précisera avec de plus en plus de netteté. Vive la sociale !

L’aliénation ne se trouve pas dans le marché, le marché en est seulement la conséquence, elle se trouve dans l’État, dans l’expression d’une autorité, autant dire d’une pensée, qui se trouve au-dessus de la société et qui maintient l’unité entre ceux qui se sont approprié la pensée sous sa forme aliénée à leur seul profit (les banquiers) et ceux qui travaillent. L’existence de l’État repose sur cette opposition qu’il perpétue indéfiniment. Ce n’est pas le marché qui s’empare de l’État mais bien l’État qui s’empare du marché. C’est l’État qui s’empare de la pensée pratique de l’échange sous sa forme aliénée (ou, plus précisément, l’État est l’expression de cette pensée pratique de l’échange sous sa forme aliénée que constitue le marché). Le marché est la pensée de l’échange selon l’État, et la pensée de l’échange se présente alors comme l’aliénation de la pensée, c’est le marché. L’argent n’est même pas une invention des marchands, il est une invention de l’État et c’est l’État qui frappe la monnaie, le moyen de l’échange, ce que Karl Polanyi [3] appelle, avec juste raison, « le pouvoir d’achat ».

En frappant des pièces en électrum [4], en or et en argent, l’État frappe et crée de la pensée sous sa forme aliénée, et cette pensée sous sa forme aliénée va prendre la tête des marchands, la tête des aristocrates, la tête des artisans, celle des paysans et finalement la tête de tout le monde. Ce rôle créateur et initiateur de l’État est en général ignoré, ce sont bien les marchands, c’est-à-dire les protagonistes inhumains ou asociaux de l’échange qui décident en dernière instance de la valeur d’une monnaie émise par un État ; toutefois c’est bien l’État, comme entité née de la séparation au sein de la société entre ceux qui se sont approprié la pensée et ceux qui travaillent, qui unit ces deux composantes de la société et qui crée la monnaie en tant qu’expression de la pensée comme aliénation de la pensée.

Karl Polanyi reconnaît et met en exergue le rôle d’arbitre de l’État entre le marché et la société ; pour moi, il est bien plus que cela, l’État est l’instance par laquelle tout arrive. La seule logique pour Hercule Poirot est celle que lui proposent les faits, c’est l’attention à ce qu’il est amené à constater qui le conduit au coupable, il en va de même pour cette enquête philosophique aux origines de notre tragédie. J’ai longtemps pensé que le marchand pouvait être coupable de notre malheur, comme dans un livre d’Agatha Christie, tout le désignait, il était le suspect idéal. Il n’était que l’homme de main, le baladin du drame ; le véritable coupable qui, dans l’ombre, tire les ficelles et frappe monnaie, est l’État : l’autorité de la pensée comme aliénation. L’argent n’est pas une idée des marchands, mais bien une idée de l’État, de celui qui met les gens au travail pour une idée de l’échange qui leur est étrangère.

L’État se trouve à l’origine de l’argent, et l’argent, ainsi que le signale Karl Polanyi, est plus qu’une simple monnaie : « Non, cette monnaie n’était pas un moyen d’échange, c’était un moyen de paiement ; ce n’était pas une marchandise, c’était un pouvoir d’achat ; loin d’avoir une utilité par elle-même, elle était simplement un symbole incorporant un droit quantifié à des choses qui pouvaient être achetées. [5] » Cette constatation de Karl Polanyi qui désigne l’État comme le Dieu créateur de l’argent est à retenir. L’argent est plus qu’un symbole, plus qu’une monnaie, il est l’idée de l’échange sous sa forme aliénée. Et cette idée de l’échange sous sa forme aliénée ne renvoie pas à la société, mais bien au marché.

La monnaie, sous la forme de perles, de coquillages, de couvertures, de faucilles, de broches, etc., a pu exister avant la formation de l’État et j’ai eu l’occasion d’analyser les conditions et la signification de son usage [6] ; elle se présentait comme un moyen d’échange reconnu par les partenaires d’une transaction assimilable au troc, c’est-à-dire sans enjeu sur le plan social. Avec l’argent, c’est différent ; avec lui, nous passons dans un autre domaine. Nous passons dans le domaine de l’Idée et ce qui n’était qu’un troc sans enjeu social (ce qui définit parfaitement ce que les anthropologues nomment le troc) devient un troc avec un enjeu social, ce qui est bien différent. Et cet enjeu social consiste à lier la société au marché, la pensée non aliénée à la pensée aliénée, c’est le coup de force de l’État : faire dépendre la vie sociale du marché. Le marchand devient l’homme de l’État. Il devient l’homme invisible de l’État, l’être occulte ou occulté derrière le noble guerrier, le prêtre ou le mandarin, ce qui est caché derrière ce qui est visible (jusqu’à ce qu’il devienne lui-même visible).

J’ai pu remarquer au cours des notes anthropologiques que l’idée de l’échange au départ de l’activité pratique de la pensée consistant à la réaliser était en général représentée par l’objet de l’échange, par ce qui va être donné (gibier ou fruits, par exemple). La représentation de l’Idée qui se trouve au départ de l’activité humaine est multiple, elle varie selon le bien échangé : pour les Trobriandais, par exemple, cela peut être des ignames, des cochons, des noix de bétel, des colliers ou des brassards, pour les Kwakiutl, des plaques de cuivre, des fourrures, des couvertures ou des machines à laver (actuellement) ; l’idée de l’échange est rarement figée dans un capital unique, dans une représentation unique, comme ces monolithes de pierre de l’archipel de Yap. Et même dans ce cas, elle reste une représentation dans laquelle se cristallise l’idée, mais à partir de laquelle l’idée est amenée à prendre des aspects les plus divers sous la forme de cadeaux aux convives (musique, danse, repas, etc.). La monnaie, elle-même, qui prend à l’occasion l’aspect d’une marchandise commune et définie par les partenaires de la transaction (d’un bien à échanger) n’est pas figée dans une représentation unique qui constituerait un capital fixe, elle est mouvante. Chacun s’en saisit ou s’en ressaisit au gré de son activité sociale du moment. Elle lui appartient en propre, elle le définit comme sujet dans sa relation (d’échange) aux autres.

L’argent apporte des modifications notables sur le plan de la pensée et dans le rapport à son objet. Il envahit l’horizon de la pensée, il devient son objet unique qui lui est en quelque sorte imposé à son corps défendant, si je puis dire. La pensée n’a plus le choix de l’élection de son objet, il lui est donné, c’est l’argent. Toutefois l’argent n’est pas une marchandise comme le signale avec juste raison Karl Polanyi, il est un pouvoir d’achat, en fait, le pouvoir d’échanger. Avec l’argent, le but de la pensée serait son propre pouvoir pratique de réaliser l’Idée ; en terme philosophique j’avancerai qu’avec l’argent, l’objet de la pensée est la pensée, elle-même, la pensée pratique de l’échange — ce que l’on pourrait nommer l’aliénation de la pensée, l’argent est bien la pensée sous sa forme aliénée, il est la pensée de l’échange, la pensée de la médiation à l’œuvre dans le monde, transformant tout ce qui existe en biens à échanger.

Marseille, le 29 novembre 2020
Georges Lapierre

Notes

[1Polanyi (Karl), La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, « Tel » n° 362 (p. 274).

[2Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations.

[3Cf. Notes précédentes.

[4Sous les fondations du temple d’Artémis à Éphèse, des dizaines de pièces en électrum, alliage naturel d’or et d’argent, ont été découvertes, elles datent du VIIe siècle avant notre ère.

[5Polanyi, op. cit., p. 274, cité dans les notes précédentes avec un début d’analyse et de commentaires.

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