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La Grande Transformation (XII)

vendredi 1er janvier 2021, par Georges Lapierre

Aperçus critiques sur le livre de Karl Polany La Grande Transformation (à suivre)
« On ne pouvait parler du Lébé devant la femme du Hogon, des Huit ancêtres devant la femme du prêtre, du Nommo devant le forgeron, ni de rien devant les sots. » (Marcel Griaule, Entretiens avec Ogotemmêli)

L’argent est bien une ruse de l’esprit puisque la vie sociale a bien lieu, mais c’est une vie sociale dont les hommes sont absents — dans le sens où l’on dit de quelqu’un qu’il est absent de ce qu’il fait. Ils en ont perdu et l’intelligence et l’esprit. Seul le don et ce qu’il signifie comme détachement pourrait leur en apporter l’intelligence. Le don est l’acte par lequel nous nous détachons de l’apparence, de l’objet plein de promesse, pour retrouver l’idée. L’argent nous dépossède de la pensée de l’autre. Il est notre pouvoir d’achat, notre pouvoir d’entrer en communication avec l’absence — avec l’autre absent. Pour retrouver le don et la pensée non aliénée, nous sommes amenés à passer par l’argent, par l’absence de l’autre ; à passer par la pensée sous sa forme aliénée, ce qui nous amène à nous trouver en pleine confusion.

Il faut sans doute remonter à l’origine de l’argent, quand l’argent vient remplacer les taureaux, les cochons, les vases, les trépieds ou tout autre objet de valeur comme certains coquillages, les cauris, par exemple. L’idée de l’échange paraît y gagner en universalité, en fait, il n’en est rien, c’est seulement une classe sociale qui, s’étant constituée comme entité sociale avec la formation de l’État, voit son pouvoir augmenter en puissance et s’étendre dans toutes les directions. Arriver à faire reconnaître l’argent, la chouette athénienne par exemple, comme monnaie d’échange, c’est faire reconnaître le pouvoir et la puissance d’Athènes et de ses hommes d’affaires dans tout le bassin méditerranéen, c’est faire reconnaître la force de sa pensée. Il en est toujours ainsi de nos jours, faire reconnaître le dollar comme monnaie d’échange partout dans le monde, c’est faire reconnaître partout dans le monde la suprématie des entreprises capitalistes nord-américaines et, en conséquence, la suprématie de leur État. L’argent est l’expression pratique d’un pouvoir réel (du pouvoir réel d’une pensée particulière), et qui exige que tous se soumettent à sa domination. Et ce pouvoir est social. L’hégémonie de l’argent représente l’hégémonie d’une classe sociale qui s’est approprié l’idée d’échange à son avantage ; il représente bien l’idée de l’échange de tous avec tous, l’idée visible, capitalisée, mais comme idée confisquée par une catégorie de la population. Et c’est cette idée confisquée par quelques-uns qui va peu à peu conquérir le monde depuis ces temps reculés. La séparation que Polanyi établit entre le marché et la société est la séparation qui existe à l’intérieur de la société entre une classe sociale qui s’est approprié la pensée dans sa fonction sociale et la société. Le marché est la pensée de l’échange selon l’État, de l’échange sous sa forme aliénée. Le marché est la mise en œuvre de la pensée de l’échange confisquée par les riches.

Tenter de faire l’historique de la notion de valeur attachée à celle de monnaie en remontant à l’origine de la vie sociale grâce aux études anthropologiques nous fournirait quelques éléments de compréhension. Dans son travail sur les mœurs des peuples des Trobriands, Bronislaw Malinowski [1] distingue deux aspects d’obligation sociale : le don d’une partie de la récolte d’ignames à la famille de la sœur (et donc au beau-frère), ce serait en quelque sorte le droit du sol, le sol appartenant à la lignée féminine, c’est le premier aspect ; et le don à la collectivité par l’intermédiaire du chef, c’est le second aspect, le chef étant chargé de distribuer ou de redistribuer cet apport sous différentes formes à la collectivité à l’occasion des fêtes ou comme rémunération des différentes tâches pour le bénéfice du village comme la construction des canoës en vue des expéditions kula. D’un côté nous avons affaire à un échange entre les parties formant une société avec un retour indirect dans la mesure où chaque membre de la société est tout à la fois frère (qui donne à la sœur) et beau-frère (qui reçoit avec son épouse), donnant en tant que frère et recevant en tant que beau-frère ; et de l’autre, un don qui profite directement à l’ensemble de la collectivité par le biais du chef, qui accumule les dons grâce à ses nombreuses épouses (qui sont autant de sœurs) et qui en fait profiter tout le village ou toute la région grâce à sa position privilégiée d’époux polygame.

La distinction que nous pouvons faire entre les deux formes de don, et que fait l’auteur, n’est qu’apparente, elle est seulement due à la position matrimoniale privilégiée du chef ; en fait, il n’y a pas réellement de distinction ni de séparation sinon dans notre esprit, comme dans celui de Bronislaw Malinowski, nous (et lui) qui faisons l’expérience de l’État et de la séparation. Cependant nous pouvons bien voir dans la figure du chef se détachant du sort commun celle, en creux, du souverain et de l’homme d’État et dans le don fait au chef, ce qui sera plus tard un tribut ou un impôt. Mais pour qu’apparaissent l’homme d’État et le tribut, il est nécessaire que cette séparation au sein de la société entre un peuple dominant et un peuple dominé devienne un élément fondateur d’une nouvelle société — c’est sans doute ce qui est en train de se produire aux Trobriands, mais nous ne sommes qu’au début d’un long processus qui s’est trouvé brutalement interrompu par la colonisation.

C’est cet axe dominant/dominé qui va tordre et profondément transformer de l’intérieur les coutumes et les usages propres à chaque peuple pour aboutir à une relation entre dominants et dominés avec un souverain issu du peuple dominant et l’exigence d’un tribut dû par la population dominée. Nous avons pu nous rendre compte au cours des notes anthropologiques que ce tribut n’était que la reconnaissance d’une dette indéfiniment reportée. Cependant tout ce procès de transformation profonde, intime, des mœurs ne se fait pas du jour au lendemain, il prend du temps, il s’inscrit dans une durée qui nous échappe, il s’insinue dans la vie sociale pour la modifier à son insu. Le plus souvent, nous n’apercevons pas ces signes avant-coureurs d’un basculement car leur temps (ou le temps du phénomène social dont ils sont porteurs) n’est pas le nôtre. C’est ce qui se passe actuellement avec cette pandémie, nous avons bien les signes avant-coureurs d’un basculement de la société sans être en mesure d’en saisir le sens et de savoir de quel côté elle basculera.

Ces différents éclairages sur la vie des sociétés dites primitives nous montrent que les processus de transformation sont lents à se produire pour s’inscrire sans trop d’à-coups dans une continuité difficilement perceptible. Si nous faisons intervenir le facteur temps (et mieux encore, celui de durée), nous nous rendons compte que des transformations et des chevauchements ont pu se faire et qu’une coutume qui consistait à donner une partie de la récolte au chef (comme on la donne à ses beaux-frères) se soit transformée en tribut à partir du moment où est apparu un souverain au-dessus des lois ou des règles communes dont nous voyons l’émergence avec la polygamie réservée aux chefs. La rencontre entre des peuples voisins me semble déterminante. C’est dans cette rencontre que se jouent la réciprocité, le prestige et l’allégeance, la générosité et la reconnaissance d’une dette. Les échanges cérémoniels comme la kula ou le potlatch nous apportent une idée de cet enjeu et du défi qu’il représente : c’est bien la question du prestige qui se joue dans l’échange kula décrit par Bronislaw Malinowski. Une nouvelle société composée d’un peuple dominant et d’un peuple dominé est en formation.

Les expéditions kula décrites par Bronislaw Malinowski pourraient être comme une répétition de ce qui a pu se passer à l’origine de la société trobriandaise, aujourd’hui composée, selon l’auteur, de cultures différentes avec déjà la présence d’une « aristocratie » dont font partie les toliwaga, les chefs (qui ont tout de même le privilège de la polygamie, privilège qui les met au-dessus de la règle commune et qui leur permet d’avoir une richesse à redistribuer sans heurter de plein front la règle sociale ou coutumière du don au beau-frère), et d’une population autochtone que l’auteur qualifie de « gens du commun » ou encore de « gens ordinaires », les usagelu (vassaux). Dans ce cas, la société trobriandaise marquerait une étape avant la constitution d’un État (étape qui aurait d’ailleurs pu se prolonger plus ou moins indéfiniment si les colons européens, les Blancs, n’étaient pas arrivés). Les expéditions kula rapportées par Bronislaw Malinowski, au cours desquelles s’échangent de façon ostentatoire colliers et brassards, ne seraient que la mémoire sous forme répétitive d’un potlatch primitif au cours duquel un peuple venu d’ailleurs aurait pris de l’ascendant et du prestige sur un peuple autochtone. Ce n’est qu’une hypothèse et l’état de décomposition sociale auquel nous sommes arrivés ne permet pas de la confirmer ou, au contraire, de la critiquer. Avec cet exemple sociologique que représente la société trobriandaise, nous nous rendons bien compte que les changements se font en douceur et sans heurts, et que la fracture qui sépare une classe aristocratique de la population s`élargit peu à peu sans trop de brusqueries. Nous voyons que le tribut, par exemple, n’est pas imposé d’une façon arbitraire et soudaine par la force mais qu’il s’insère dans une coutume qui se trouve peu à peu modifiée par un travail en profondeur de « l’événement » que constitue la rencontre entre deux peuples et la recomposition de la société selon l’axe dominant et dominé.

La société trobriandaise, comme toutes les sociétés, est une natte tissée par les échanges de biens institués entre ses membres selon les règles coutumières et les usages. La monnaie n’existe pas, les Trobriandais n’en perçoivent pas encore l’utilité. J’avais émis l’hypothèse que le recours plus ou moins systématique à une marchandise commune reconnue par les protagonistes d’un échange pour « payer » un bien allait apparaître au cours d’un commerce pur et simple en marge des échanges cérémoniels, mais dans leur sillage. L’idée est que la relation avec l’étranger ne va pas de soi : l’étranger est différent, il obéit à d’autres règles de vie sociale, à d’autres coutumes, à d’autres usages. Il met l’humain en échec. Il met notre idée de l’humain en échec, et cette idée de l’humain est reliée à celle d’appartenance à un peuple, le nôtre (évidemment), et, par la suite, à toute une civilisation. Il s’agit d’assimiler l’autre, la voie la plus simple et la plus immédiate est encore la guerre et le cannibalisme. Il y a là un défi qui est, finalement, celui d’une reconnaissance. C’est l’enjeu : reconnaissance ou allégeance, égalité ou inégalité. Remarquons tout de même que cette inégalité est perçue comme provisoire puisqu’elle repose sur la reconnaissance d’une dette en humanité (qui peut, à tout moment, être acquittée).

En marge de cette fête de la reconnaissance qu’est l’échange cérémoniel au cours duquel se jouent, sous la forme d’un don et de son retour, réciprocité, prestige ou allégeance, se poursuit parallèlement une autre forme d’échange qui, elle aussi, ne répond à aucune règle sociale établie. Cet échange ne peut être, par la force des choses, qu’un échange privé entre particuliers ne répondant à aucune règle d’usage. Les protagonistes sont, sur le plan social, des étrangers appartenant à deux sociétés différentes. Ils sont, en quelque sorte, laissés à eux-mêmes, l’autorité de la collectivité (du lignage, du clan ou de la tribu) n’a plus de prises sur l’échange pour en régler la forme. Même si ces échanges ne s’opposent pas (sinon difficilement) aux mœurs qui ont cours dans chaque société, les protagonistes de l’échange sont laissés à eux-mêmes et n’obéissent plus qu’à leur intérêt particulier. Ce sont eux, les protagonistes de l’échange, qui doivent fixer et s’entendre sur la valeur des biens échangés, ce qui explique le marchandage préalable à tout échange de ce type. Ce sont eux qui doivent s’entendre sur les moyens ou les instruments de l’échange, sur une marchandise commune qui servirait de moyen d’échange ou de paiement.

La monnaie est simplement l’une des marchandises troquées plus souvent qu’une autre, donc acquise dans le but de l’utiliser dans d’autres échanges. C’est dans une telle situation et avec les conditions qui lui sont attachées que le recours systématique à une monnaie d’échange peut finalement apparaître avec le temps. Elle va surtout apparaître avec ceux qui vont se faire les spécialistes de ce genre d’échange et qui vont y consacrer leur temps et leur vie : les marchands. Le marchand est l’être de la monnaie. Il se présente comme l’intermédiaire universel entre tous ceux qui sont partie prenante de ce commerce qui a lieu en dehors de leur société. Et il deviendra, avec la formation des États, l’être de l’argent, l’être de cette monnaie propre à un État — et que nous désignons sous le terme générique d’argent.

Sans l’existence de cette aristocratie, qui se procure souvent par la guerre et le pillage les biens de prestige qu’elle convoite, nous sommes en droit de nous demander si la monnaie et son recours n’auraient pas eu une existence des plus improbables. Suite aux expéditions kula, l’aristocratie trobriandaise rapporte des îles lointaines non seulement des colliers ou des brassards qu’elle a reçus comme présents et qui font sa fierté et son orgueil mais aussi d’autres biens, moins prestigieux, qu’elle s’est procurée par le commerce, par un échange assimilable au troc, et qu’elle exposera au retour sur la plage. Les colliers de spondyle rouge comme les brassards de nacre passent de main en main et portent ainsi témoignage d’une reconnaissance de l’humain qui était l’enjeu réel de cet échange hors des normes. Les autres biens négociés en cours de route sont moins prestigieux mais ils gardent l’empreinte de ce passage initiatique et de son esprit et rappellent ainsi la position prestigieuse occupée par l’aristocratie des chefs, les toliwaga.

Les grands marchands négocient (ou marchandent) au loin avec les peuples étrangers des biens de prestige réclamés par l’aristocratie naissante qui en a besoin afin de perpétuer sa position privilégiée au sein de la société. « De telles tombes d’aristocrates commerçants ont été repérées à cette époque dans toute la Méditerranée, et correspondent bien à la situation connue des épopées homériques où les héros n’hésitent pas à se faire négociants entre deux combats devant Troie », écrit Julien Zurbach (Julien Zurbach, 2019).

Ce qui est critiquable ce n’est même pas l’apparence que prend l’idée, ce n’est même pas l’argent, c’est l’argent comme dépossession, l’argent qui nous dépossède de l’idée et de la pensée, l’argent qui pense à notre place ou qui prend la place de celui avec lequel j’aurais pu échanger. L’argent nous libère de la relation intersubjective, qui reste une relation délicate et de tous les dangers puisqu’elle peut aussi bien aboutir à une reconnaissance réciproque qu’à une allégeance. C’est sur cette conclusion que doit porter notre réflexion : pourquoi l’argent nous dépossède-t-il de la pensée dans son envergure sociale ? Comment expliquer cette dépossession ?

Nous avons eu maintes fois l’occasion de le constater : l’argent se présente à la fois comme capital et comme monnaie — comme idée et comme pensée poursuivant son idée et la réalisant. Sous ces deux aspects, l’argent semble connaître une vie propre qui échappe à la société des hommes, l’argent est la pensée qui s’est libérée de l’humain, qui s’est libérée de la pensée subjective, et qui agit, semble-t-il, pour son propre compte. L’argent comme capital est l’argent riche et nous avons pu noter que l’argent riche est un ailleurs inaccessible au commun des mortels. Pas aux riches. C’est un ailleurs qui reste accessible aux riches, mais c’est tout de même un ailleurs. La richesse est bien une idée contenue dans l’argent et elle représente le rêve du commun des mortels, des riches comme des pauvres. L’argent est l’idée qui fait rêver, que l’on rêve de réaliser. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. L’argent est un risque à courir et surtout un risque que l’on fait courir aux autres. Cet avers de l’argent possède un revers, et ce revers est la monnaie, le moyen par lequel l’argent riche se réalise. Cette réalisation de l’idée, du capital (ou de l’argent) par la monnaie, échappe à la société proprement dite, elle est l’ailleurs de la pensée sociale. En achetant des marchandises grâce à notre salaire, à l’argent pauvre, nous contribuons à réaliser sans le savoir l’idée présente sous la forme de l’argent riche. L’obsession des riches est d’avoir l’argent et l’argent du beurre, ce qui est compréhensible puisqu’ils sont riches et qu’ils se sont émancipés de la vie sociale et des relations intersubjectives. Pourtant ils doivent leur richesse à la vie sociale, à cette subjectivité qui nous pousse à paraître, à trouver notre identité en fonction d’autrui, dans l’apparence que nous donnons. C’est un paradoxe ou une conséquence de l’aliénation de la pensée. Cette pensée se trouve au-dessus de l’humain et de la subjectivité qui définit l’humain. L’argent est à la fois l’idée comme représentation et le mouvement de la pensée la réalisant, à la fois capital et monnaie : la pensée dans sa dimension objective dans le sens où elle est abstraite du sujet. L’humain (et sa subjectivité) se trouve au service d’une pensée qui le domine entièrement, je dirai d’une pensée qui s’est libérée de l’humain.

Marseille le 28 décembre 2020
Georges Lapierre

Notes

[1Malinowski (Bronislaw), Les Argonautes du Pacifique occidental, Gallimard, « Tel » n° 145 ; Les Jardins de corail, Librairie François Maspero, Paris, 1974.

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