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Notes anthropologiques (XIX)

lundi 30 juillet 2018, par Georges Lapierre

L’objet de valeur
Deuxième partie :
A) l’objet de valeur
« Il y a des fonctions mentales, comme celles du droit et de l’économie, dont pour un peu on oublierait qu’elles en sont : c’est qu’elles s’accomplissent dans nos sociétés suivant un mécanisme dont l’homme lui-même paraîtrait absent. » (Louis Gernet)

Dans cette deuxième partie, je vais m’attacher dans un premier temps à l’objet de valeur sous son aspect général, une réflexion à bâtons rompus pour tenter de cerner la notion de valeur sans chercher à la figer coûte que coûte ; dans un second temps (« Notes anthropologique XX »), je m’intéresserai à un objet de valeur qui nous concerne plus directement, la monnaie (ou l’argent) afin de marquer ce qui différencie la monnaie, et la notion de valeur qui y est attachée, des autres objets de valeur qui ont cours dans d’autres civilisations ou qui ont eu cours en d’autres temps.

Dans les notes anthropologiques antérieures j’avais conclu que l’objet de valeur n’était pas l’objet tel que le concevaient les scientifiques. C’est un objet spirituel, chargé d’esprit, et l’esprit, dans la mesure où il est lié à la vie sociale, est différent du sens attaché à l’objet scientifique qui, lui, exprime le lien entre l’individu et son environnement. L’objet de valeur a bien un sens pour tout individu, mais la valeur ne se limite pas au sens que l’objet peut avoir, elle déborde ce sens, elle est un au-delà du monde des idées et de la raison, elle est de connivence avec la passion, l’enthousiasme, la déraison, le monde des esprits, de connivence avec une pensée magique qui a une tout autre amplitude que la seule et simple raison. On voudrait bien actuellement se faire une raison de la valeur (ou avoir enfin raison de la valeur ?), depuis, le XVIIe siècle, les économistes s’y attachent [1], en vain ! La valeur est du domaine de l’humain et ce domaine de l’humain est spirituel, il est même, le plus souvent, plein d’esprits. Au commencement se trouve l’esprit ou la pensée dans sa dimension sociale, dans notre petit univers de femmes et d’hommes, qui reste, pour nous, tout l’univers et la seul réalité.

La vision de l’être constitué de deux entités séparées n’est pas nécessairement partagée par tout le monde, ou par toutes les civilisations. Il serait sans doute plus juste, si l’on veut s’en tenir à des généralités, de parler de l’esprit du corps ou encore du corps de l’esprit. Ce qui signifie que le corps est spirituel ou que l’esprit a un corps qui peut être visible ou invisible, c’est-à-dire virtuel. Un corps virtuel, qui peut, ou non, se concrétiser, s’attache à tout esprit. Entre les mains du chaman, l’esprit de la maladie qui tourmente le patient prend forme, prend corps, il devient apparent, il devient pointe de flèche, scarabée, petits os, cailloux. Tout esprit mérite un corps, une forme, un signe qui le signifie. Tout esprit finit la plupart du temps par avoir une apparence, il ne reste pas dans le flou, il apparaît, il se montre un peu comme se montre parfois la Vierge Marie au croyant incrédule. L’argent est ainsi devenu pour beaucoup d’entre nous semblable à la Vierge Marie et c’est alors le miracle du loto. Nous sommes dans une cosmovision opposée à celle du scientifique pour qui l’apparence n’a pas d’esprit, elle a seulement un sens, le sens que lui donne l’homme de sciences ou tout autre quidam.

Pour nous l’esprit n’est pas visible — ce qui est une erreur de jugement, comme nous le verrons, l’esprit se montre toujours, par contre les esprits sont rarement visibles, du moins dans notre civilisation. D’ailleurs si nous croyons encore à l’esprit, nous ne croyons plus aux esprits. Pour la pensée raisonnable, les esprits n’existent pas ; pour la pensée magique, les esprits existent bel et bien. Pour la raison, seules les idées existent et même les idées pures ; pour la pensée magique, les idées peuvent bien exister, mais elles sont sans réel pouvoir, sans efficience, elles restent abstraites, détachées de la vie réelle, détachées des entrelacs de désirs, de souhaits, de passions, d’envies, de jalousies qui, dans la vie réelle, lient d’une manière, qui n’est pas toujours consciente, les gens entre eux. Je dirai que pour la pensée magique, les esprits sont des idées, pas toujours très pures, loin de là, mais qui sont efficientes, qui agissent et dont nous devons nous protéger, le plus souvent en faisant appel à des esprits protecteurs ou grigris. Comme les idées, les esprits ne sont pas toujours visibles, mais, à la différence des idées, ils peuvent se montrer, apparaître, avoir un corps — ce qui leur donne un incontestable avantage sur les idées, qui, n’ayant pas de corps, même virtuel, ne peuvent pas agir et restent impuissantes. Le fétiche, par exemple, est le corps de l’esprit, c’est le cas aussi des talismans ou des autres objets sacrés, souvent dangereux car l’esprit est en eux, les fétiches le matérialisent, pour ainsi dire. C’est aussi le cas de la monnaie, qui matérialise, qui rend apparent l’esprit mercantile ou la pensée du marchand. Cet objet qui rend visible un esprit, qui le fait apparaître, qui le précipite ou le cristallise, devient un objet spirituel. Il a une valeur qui le distingue des objets profanes, qui ont bien toujours une apparence, c’est-à-dire un sens plus ou moins clair pour la conscience qui les fait apparaître, mais sans plus. L’objet scientifique est une pure apparence, vide de tout contenu, hormis celui que lui donne la conscience. La valeur est contenue dans l’objet de valeur, elle le constitue. Et ce contenu, cette valeur, déborde la seule raison avec ses idées pures pour toucher le vaste monde de la pensée subjective avec ses émotions, ses passions et ses idées impures. La valeur d’un objet sacré, d’un fétiche, d’un grigri ou de la monnaie, mesure l’efficience de l’esprit que cet objet représente et enferme, la valeur d’un grigri ou d’un fétiche dit la force de l’esprit que ce grigri, ou ce fétiche, contient, il en est de même pour la monnaie. L’euro ou le dollar, par exemple ont plus de valeur que le peso ou le dinar.

La valeur dit que l’objet en question fait partie de la vie sociale et entre comme signe, comme signifiant, dans le discours que toute société tient sur elle-même. L’objet a une valeur quand il est perçu comme un élément de la vie sociale, faisant partie de la vie sociale avec ses bons et ses mauvais côtés ; plus généralement, l’objet de valeur est un élément de l’activité générique, de l’échange de tous avec tous qui constitue la vie sociale. La valeur est le sceau d’une pensée générique, de l’esprit qui anime une communauté de pensée. L’objet de valeur est dynamique, il renvoie à ce qui fonde la vie sociale d’une collectivité. Et cette valeur est partagée et reconnue par tous. C’est la société qui fait apparaître la valeur, et la valeur est un consensus social. Dans une société marchande, nous reconnaissons tous la valeur de l’argent, ce qui signifie que nous reconnaissons tous la pensée du marchand qui s’est rendue effective en même temps qu’elle se rendait apparente. Dans une société kwakiutl, tous reconnaissent la valeur d’un cuivre. Dans une société magique tous reconnaissent la valeur d’un grigri.

Une plaque de cuivre a une valeur pour la société kwakiutl, elle n’a pas nécessairement une valeur pour une autre société qui n’aura pas l’idée d’échanger une plaque de cuivre contre un lot d’une centaine de couvertures ; par contre, cette plaque de cuivre peut bien avoir une valeur marchande et s’échanger contre beaucoup de dollars sur le marché de l’art, par exemple. Cela signifie que la plaque de cuivre matérialise toujours une pensée spéculative, mais dans deux sociétés différentes : dans la société kwakiutl, toujours vivante et dont les membres continuent à pratiquer l’échange sous sa forme agnostique, et dans la société occidentale, où le goût pour la spéculation et la reconnaissance n’est pas éteint, loin de là. Je dirai que l’objet de valeur est ou devient d’une façon générale l’enjeu d’une pensée spéculative. En devenant l’enjeu d’une pensée spéculative, il se charge d’esprit comme une batterie se charge d’énergie. Il n’est plus un objet quelconque, il devient un objet de valeur, un objet précieux : précieux car spirituel, précieux car chargé d’esprit, précieux car il entre en tant que don dans la ronde des échanges entre êtres humains, précieux car devenu l’enjeu d’une pensée spéculative. Dans un cas, cette pensée spéculative est la pensée d’une tribu et même, plus précisément, des tribus kwakiutl ; dans l’autre cas, elle est celle du marchand ou du collectionneur. Il y a bien sûr une légère différence que beaucoup ont déjà notée : dans le premier cas, nous avons affaire à un échange entre êtres humains, entre clans ou entre tribus par le moyen de la plaque de cuivre ; dans le second cas, nous avons plutôt affaire à un échange entre les choses par l’intermédiaire des individus. Pourtant dans les deux cas, dans la mesure où la pensée spécule sur la valeur de l’objet, sur la valeur à venir de la plaque de cuivre, nous avons affaire à un même genre de pensée, définie alors comme spéculative.

Dans ce passage de la société kwakiutl à la société marchande, la valeur du cuivre cède la place à celle de l’argent. Je pourrais dire qu’elle est corrompue par l’argent, mais « corrompre » n’est sans doute pas le mot exact. « Supplanter » ? La valeur d’une plaque de cuivre est supplantée par celle de l’argent, la valeur d’un cuivre est alors calculée en dollars, mais ces dollars, entrant dans l’imagination du marchand ou dans celle du collectionneur, sont des dollars à venir, ils sont purement imaginaires, ils donnent un corps, une forme mouvante à la valeur qui est comme une projection sur le futur, il en va de même pour le chef kwakiutl, mais celui-ci n’imaginera pas la valeur de son cuivre en dollars ni même en couvertures, il l’imaginera sous une forme purement spirituelle, la reconnaissance des autres clans, la notoriété acquise par son clan au sein de la tribu, et le défi glorieux et grandiose que ce cuivre lui permettra de lancer aux autres chefs de clans.

Je rattache cette notion de valeur à la pensée spéculative, et la pensée spéculative elle-même à la pensée générique : la pensée qui génère l’activité sociale de l’échange de tous avec tous (ou de toutes les marchandises avec toutes les marchandises quand il s’agit de l’argent). En devenant l’enjeu de la pensée spéculative, l’objet élu devient le corps de l’esprit. La plaque de cuivre comme une pièce d’or ou d’argent devient le corps de l’esprit (d’une pensée générique, d’une pensée spéculative). La pensée générant l’activité sociale apparaît et elle devient l’objet, mais cette fois-ci dans le sens de but, de projet, de se projeter dans un futur, d’une pensée spéculative, qui spécule sur le devenir de l’activité sociale, de l’activité générique. Hau, orenda, manitou, mana, algama, flouze… ces mots contiennent tous l’idée de valeur, rattachée, cette idée à l’esprit de l’échange de tous avec tous, à l’esprit universel de l’échange.

« Je vais vous parler du hau… Le hau n’est pas le vent qui souffle. Pas du tout. Supposez que vous possédez un article déterminé (taonga) et que vous me donnez cet article ; vous me le donnez sans prix fixé. Nous ne faisons pas de marché à ce propos. Or, je donne cet article à une troisième personne qui, après qu’un certain temps s’est écoulé, décide de rendre quelque chose en paiement (utu), il me fait présent de quelque chose (taonga). Or, ce taonga qu’il me donne est l’esprit (hau) du taonga que j’ai reçu de vous et que je lui ai donné à lui. Les taonga que j’ai reçus pour ces taonga (venus de vous), il faut que je vous les rende. Il ne serait pas juste (tika) de ma part de garder ces taonga pour moi, qu’ils soient désirables ou non. Je dois vous les donner car ils sont un hau du taonga que vous m’avez donné. Si je conservais ce deuxième taonga pour moi, il pourrait m’en venir du mal, sérieusement, même la mort. Tel est le hau, le hau de la propriété personnelle, le hau des taonga, le hau de la forêt. Kali ena (assez sur ce sujet). » (Paroles de Tamati Ranaipiri, informateur de R. Elsdon Best, reproduites par Marcel Mauss [2] - Mauss, 1950, page 158.)

Évidemment la valeur de la monnaie n’a pas cette ampleur du hau, dans la mesure même où elle ne concerne qu’un échange pauvre, assimilable au troc, et surtout dans la mesure où elle ne concerne qu’un échange entre les choses et non plus un échange entre les êtres, le hau de la propriété personnelle ; elle n’a pas cette dimension humaine des échanges agnostiques comme le potlatch ou le kula, le hau des taonga ; ni non plus celle d’un échange universel de tous les êtres vivants avec tous les êtres vivants, le hau de la forêt. Il est fort possible que la notion de valeur se soit dégradée dans ce passage du don, que l’on offre au cours des échanges cérémoniels, comme les plaques de cuivre, les colliers ou les bracelets, à la monnaie utilisée dans l’échange marchand. Cette notion de valeur semble avoir perdu sa charge affective, ne plus être un objet de respect, de crainte et d’admiration pour devenir (même si elle est toujours l’objet de bien des passions chez les plus riches et chez les plus pauvres) une notion plus abstraite.

Louis Gernet, dans son excellent article intitulé « La notion mythique de la valeur en Grèce » [3], parle du passage du symbole au signe. À mon sens tout dépend de l’usage que l’on fait de l’argent, si nous en faisons un usage riche ou un usage pauvre, s’il entre dans un échange de type cérémoniel ou dans un échange assimilable au troc [4]. L’argent en tant que porteur de l’esprit générique et de la pensée spéculative garde un attrait affectif et une dimension religieuse et sacrée qui sont loin d’être négligeables. L’argent n’est pauvre que lorsqu’il intervient dans un échange de type marchand et qu’il délaisse sa dimension affective et subjective pour la pensée, qui se veut rationnelle et spéculative, du marchand, cherchant à en tirer pour lui-même le plus grand profit possible — alors que ce côté affectif est, en général, toujours présent chez l’acheteur. Pourtant cette pensée spéculative qui se veut seulement calculatrice n’est pas pour autant dégagée des passions et des émotions. Si l’aspect affectif est bien réprimé pour ne pas intervenir dans les calculs et les fausser, il existe néanmoins, mais en sourdine (et cette attitude, qui se veut froide, du marchand n’est pas sans rappeler celle du scientifique). Cet aspect moral ou moralisateur de l’argent (l’argent devenant une chose raisonnable, ne mettant pas le feu aux poudres) est plutôt dirigé en direction des pauvres, il est moins visible dans ces temples de la spéculation que sont les bourses. À ce sujet, je lie la notion de valeur à l’argent, la marchandise n’a de valeur que dans sa relation avec l’argent, c’est-à-dire avec la pensée dans sa dimension générique dite encore universelle [5]. L’argent (ou la monnaie comme disent les historiens) est devenu dans notre civilisation l’objet de valeur par excellence, l’objet de valeur de référence, non pas un mais l’objet de valeur.

La monnaie a une valeur car elle rend visible l’esprit mercantile. Les tiki ou hei-tiki, ces figurines sculptées qui servent de talisman pour les Maori ont, elles aussi, une valeur dans la mesure même où elles rendent apparent l’esprit qui anime le peuple maori (comme l’argent rend apparent l’esprit qui nous anime) et cet esprit qui anime le peuple maori n’est pas l’esprit mercantile. L’esprit maori sous l’apparence des tiki protège des esprits qui ne sont pas maori, des esprits étrangers qui viendraient perturber la personne, l’« être maori ». Et seuls les Maori connaissent et vivent l’esprit maori. Les tiki ou hei-tiki contiennent l’esprit maori mais pour un Maori véritable, pas pour un collectionneur ou un marchand, pour eux, ils sont vides d’esprit maori, ils n’agissent plus, ils ne vont pas protéger un collectionneur ou un marchand, par contre le collectionneur ou le marchand vont leur donner une autre valeur, une valeur marchande. Les tiki ou hei-tiki changent de contenu et changent de valeur, leur valeur sociale n’est plus la même.

« Être maori », c’est incarner l’esprit maori, ainsi le corps est loin d’être une entité non spirituelle, il incarne l’esprit d’une civilisation. Il ne se limite pas à son aspect physique ou à n’être qu’un organisme biologique ou physiologique, il n’est jamais réduit à sa seule apparence [6], c’est un ensemble de manières et de modes d’être au sein d’une culture bien définie et qui constituent un habitus, un ethos. Si un chaman cherche à communiquer avec l’esprit des animaux, d’un ours ou d’un élan, il imitera ces animaux, il saisira la quintessence de ce qui constitue leur habitus. Il cherchera à prendre le corps de l’esprit ours ou élan et en s’immisçant dans un corps, il en connaîtra l’esprit. Appartenir à une société marchande, c’est incarner l’esprit marchand. L’individu dans une société marchande incarne l’esprit mercantile. Il est animé par la pensée de l’argent. Le corps de l’individu appartenant à une société marchande est loin de se limiter à son seul aspect physiologique, à sa seule apparence, comme le voudrait la pensée objective : il est le corps de l’esprit d’une civilisation reposant sur l’échange marchand. Et le jeu de l’ensemble des organes, leur vitalité comme leur déficience ou leurs ratés, devrait être saisi dans une amplitude bien plus grande que celle qui consiste à le réduire à des mécanismes ou à des phénomènes de nature biologique. Je dirai que le corps d’un individu est le précipité de l’esprit de la civilisation à laquelle il appartient, et c’est son mode d’échange qui définit le mieux une civilisation.

La pensée de l’échange peut bien se cristalliser sur un objet, en général manufacturé, mais pas toujours ; cela peut être le produit même de l’échange, colliers, bracelets, haches de jade, plaques de cuivre, cauris, fèves de cacao, etc., et qui sert de référence pour tout échange en fonction de la valeur que la société lui attribue. Il devient alors l’objet de valeur par excellence. Cette valeur est à la fois subjective, la valeur que lui donnent les partenaires d’un échange, et déterminée et fixée par le public, la coutume, l’État ou le marchand. Sa valeur, qui navigue entre le désir du particulier et son cours abstrait de l’ensemble des échanges [7], est sa valeur d’échange : telle plaque de cuivre vaut abstraitement tant de couvertures mais elle sera échangée avec plus ou moins de couvertures en fonction de l’enjeu. En fait la valeur est toujours subjective, elle est l’idée que le ou les sujets se font de la valeur d’un objet ou d’un bien perçu comme précieux et cette valeur d’un objet ou d’un bien est toujours attribuée en référence à la pensée générique et spéculative, à cette valeur première qui constitue le fond spirituel d’une société, c’est-à-dire comme entrant dans le jeu de l’échange social. Elle est fluctuante parce qu’elle est spirituelle, elle ne peut pas être mesurée avec exactitude. On ne mesure pas une pensée, on ne mesure pas vraiment une passion. Et l’échange entre êtres humains reste une activité passionnante, l’échange entre les choses l’est moins.

Dans une société qui repose sur l’échange entre les êtres humains sous la forme du don et du don en retour, la valeur ne peut être que subjective. Dans la mesure où un cuivre blasonné a été ou est l’enjeu d’un défi entre clans au cours duquel se joue l’aptitude tout humaine au détachement, sa valeur est en relation à ces défis mémorables, quand les clans jouaient leur renom. Ainsi la valeur d’un cuivre se trouvait-elle liée à son histoire, qui était celle des défis entre clans. Quand nous avons affaire à une société où domine un échange marchand entre les choses, le côté subjectif est moins remarquable au premier abord et les économistes rêvent de fixer la valeur en des termes mesurables selon eux : la production, la valeur du travail, celle de la rente et de l’action, etc. Ils démultiplient ainsi la valeur en toute une suite de valeurs secondaires sans pour autant arriver à la saisir, à la définir et à la mesurer. Ils sentent confusément que la valeur d’une marchandise a une dimension sociale et que c’est bien cette dimension sociale qu’il s’agit de saisir et d’appréhender. Pour moi cette dimension sociale, dite encore générique, est donnée par l’argent, c’est l’argent qui rend apparent l’esprit générique et l’esprit générique est, comme son nom l’indique, efficient, il génère l’activité sociale (et dans ce cas l’activité de l’échange marchand). La valeur d’une marchandise est son lien avec l’argent et elle se réalise en s’échangeant contre de l’argent. L’argent est une idée efficiente, un esprit, un fétiche, le Premier esprit ou le Premier fétiche. Marx fait allusion au fétichisme des marchandises, la marchandise n’est pas le véritable fétiche. L’argent, ou la marchandise dans sa dimension universelle, est le véritable fétiche [8]. Et c’est l’argent qui détermine la valeur d’une marchandise. Étrangement, l’argent ne se mesure pas, et la valeur d’une monnaie naît seulement de sa comparaison avec d’autres monnaies, par contre, il mesure bien la valeur, toujours estimée [9], d’une marchandise offerte au public.

Les anthropologues ont vu l’origine de la monnaie dans ces objets précieux, blasons de cuivre, colliers, bracelets, haches de jade, qui sont échangés au cours de cérémonies publiques. Je dirai que la monnaie obéit au même principe et qu’elle a une fonction similaire. Une pièce de monnaie a la même fonction qu’un cauri, un florin d’or qu’une plaque de cuivre dans un échange privé. Dans un échange public et cérémoniel, sa fonction change, elle n’intervient plus dans un échange entre deux marchandises ; comme objet précieux, elle intervient dans un échange entre humains. Dans le premier cas qui est celui de l’échange privé, je dirai que les cauris ou les tiki ou les colliers et autres bracelets déchoient de la fonction qui leur est attribuée dans les sociétés primitives pour prendre une fonction comparable à celle de la monnaie, et j’avancerai qu’ils ont, pour ainsi dire, la même valeur. Dans le second cas, celui de l’échange cérémoniel (il arrive par exemple que des paquets de dollars, en même temps que des lots de couvertures ou des frigos soient offerts en échange d’un cuivre blasonné), je dirai que la monnaie s’émancipe du rôle qui lui est généralement attribué pour prendre une fonction comparable à celle des tiki, colliers ou plaques de cuivre. Gardons-nous de voir dans les objets précieux échangés dans des sociétés différentes de la nôtre l’origine de la monnaie ! Ce serait saisir notre civilisation de la domesticité et de l’échange marchand comme le nec plus ultra de tous les modes de vie possibles et imaginables, et rejeter les autres formes de vie sociale qui ont survécu jusqu’à nos jours dans un archaïsme que l’on ne pourrait plus réfuter.

Trop souvent les sociologues, les anthropologues, les historiens, les philosophes se laissent abuser [10] par une sorte de décalage optique : ce n’est pas parce que l’échange marchand s’inspire ou reprend des automatismes et des normes de comportement déjà présents dans d’autres modes d’échange que ceux-ci représentent des formes archaïques de l’échange marchand. La monnaie peut bien avoir une fonction similaire à celle des cauris dans un échange de biens, cela ne signifie pas que les cauris sont à l’origine de la monnaie et que les biens échangés avec des cauris sont des marchandises. La monnaie apparaît bien à un moment donné dans l’histoire de certaines civilisations, mais l’histoire de certaines civilisations, n’en déplaise aux historiens, n’est pas l’histoire de toutes les civilisations. La monnaie est à rattacher à l’esprit mercantile. C’est l’esprit marchand qui apparaît avec la monnaie. J’attends donc que les historiens me définissent ce qu’ils entendent par l’esprit mercantile et qu’ils le rattachent à la monnaie au lieu d’aller chercher l’origine de la monnaie dans ce qui n’est pas encore, de toute évidence, lié à un échange marchand.

Sans chercher à donner une définition de la valeur et clore une réflexion et un débat d’un intérêt certain, je me contenterai d’indiquer quelques directions de recherches qui demanderaient un développement plus conséquent : la valeur est directement liée à la vie sociale, aux relations développées entre les membres d’une société et à la reconnaissance sociale qui en découle ; l’objet de valeur devient alors l’objet d’une pensée spéculative pour entrer en tant qu’objet d’une spéculation dans le devenir d’une société se reproduisant, se régénérant sans cesse. L’objet de valeur en tant qu’objet de spéculation est lié à l’activité générique. Il est la pensée générique devenue effective. En se matérialisant, en devenant apparente, la pensée générique se fait efficiente et exerce un réel pouvoir d’attraction sur chacun d’entre nous. Dans la mesure où l’objet de valeur se trouve lié à l’activité générique, sa valeur est reconnue par tous les membres d’une même communauté de pensée.

Oaxaca, le 14 juillet 2018
Georges Lapierre

Notes

[1Les économistes, qui se veulent scientifiques comme tout un chacun, ont bien saisi que la valeur avait une dimension sociale qui dépassait celle de l’objet vulgairement scientifique, pourtant ils se sont obstinés à réduire l’objet de valeur, en l’occurrence la monnaie, à n’être qu’un objet scientifique, abstrait de la vie sociale, de ses passions et de sa folie, objet complexe, certes, mais que la raison objective pouvait tout de même appréhender, définir et figer une bonne fois pour toutes. À croire que les économistes n’ont jamais mis les pieds dans ces temples de la valeur (où elle naît et croît chaque jour) que sont les bourses de Londres, de New York ou de Hong Kong.

[2Pour un autre commentaire de ce texte se reporter aux « Notes anthropologiques V ».

[3Gernet (Louis), « La notion mythique de la valeur en Grèce », Journal de psychologie, octobre-décembre 1948, cet article se trouve dans Anthropologie de la Grèce antique, Champs Flammarion, 1995.

[4Et en général, nous en faisons plutôt un usage pauvre, et il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes contraints à en faire un usage pauvre, l’usage riche de l’argent étant réservé aux riches, justement.

[5Là encore, les économistes prennent l’ombre pour la proie, ils lient la valeur à la marchandise alors que la valeur d’une marchandise est sa faculté d’échange avec toutes les marchandises, c’est ainsi qu’elle participe à l’activité d’échange de tous avec tous, et dans le cas d’une civilisation marchande, de toutes les marchandises avec toutes les marchandises.

[6C’est le scientifique qui réduit le corps à n’être qu’une apparence, qu’un objet (cf. « Notes anthropologiques XVIII »), il ne s’agit pas de confondre le corps et l’objet, le corps et son apparence. La plante, l’animal ou l’être humain ont un corps qui ne se réduit pas seulement à son apparence, à son physique, mais qui est bien l’expression d’une manière d’être, l’actualisation de l’être, et nous pouvons toujours supposer que l’être a de l’esprit. En général, nous ne faisons pas la distinction entre corps et objet, et pourtant, le corps est toujours le corps d’un esprit ou un esprit se faisant corps, ce qui n’est pas le cas de l’objet. Bien des scientifiques confondent les deux et cherchent à découvrir le corps de l’esprit dans l’objet, grave confusion.

[7Dans le sens où le cours d’un objet de valeur dépasse la particularité de l’échange pour devenir le résultat général tiré de tous les échanges, c’est de la statistique.

[8Parce qu’ils se refusent pour des raisons idéologiques à prendre en considération l’argent et surtout à s’intéresser à ce qu’il représente, les économistes, les théoriciens, les anthropologues se prennent tous les pieds dans le tapis et chutent.

[9Ou le mystère des soldes.

[10À mon sens, ils se laissent bien facilement abuser par le flou entourant l’origine de la monnaie, au lieu de chercher à définir ce qu’est la monnaie et à préciser ce que signifie son apparition sur le plan social ainsi que les changements qu’une telle apparition provoque, ils s’appuient sur ce flou pour faire remonter l’origine de la monnaie à l’origine de l’humanité. Ils peuvent ainsi, sans trop se compromettre, faire un éloge inconsidéré de leur civilisation dans laquelle la monnaie et, avec elle, l’activité marchande jouent un rôle prépondérant.

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