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Notes anthropologiques (XXII)

mercredi 19 septembre 2018, par Georges Lapierre

Dionysos ou la déraison grecque
Première partie : Les pouvoirs de l’esprit
« L’homme est “une chose merveilleuse”, mais il est étroitement borné, et son action, au fond, n’est pas autonome. » (Gernet)

J’entends par esprit, l’esprit d’une société : la pensée dans son envergure sociale partagée par tous les membres de ladite société, formant ainsi une véritable communauté de pensée, sans qu’il y ait séparation à l’intérieur de la société entre ceux qui auraient la pensée de l’activité sociale dans son ampleur générique et ceux qui en seraient dépourvus. C’est en Grèce, vers le VIe siècle un peu avant l’époque dite classique, que la raison serait née avec la polis et la démocratie, elle y aurait connu ses premiers balbutiements avec les physiciens de Milet, puis elle aurait pris son envol avec des philosophes prestigieux à partir de l’époque classique, Socrate, Platon, Aristote… Hormis l’art de bien raisonner c’est-à-dire de tenir un discours qui ne se contredit pas, la raison repose essentiellement sur la séparation entre le monde des idées et l’univers de la non-pensée dit encore naturel — le monde réduit à son paraître. Cette cosmovision ou appréhension de la réalité qui distingue un monde spirituel, le domaine de la pensée et des idées, d’un monde non spirituel, celui des phénomènes naturels ou physiques, trouve sa source dans la société grecque : une société esclavagiste, reposant sur la séparation entre ceux qui ont la pensée de leur activité, les maîtres ou les citoyens ; et ceux qui n’ont pas la pensée de leur activité, les esclaves.

À mon sens il existe une relation de cause à effet, trop souvent méconnue, entre l’organisation sociale que nous sommes amenés à connaître et notre propre cosmovision. Celle-ci émerge peu à peu, mais fatalement, de la vie commune dont nous faisons l’apprentissage dès notre venue au monde. En général, nous ne saisissons pas consciemment le lien qui unit vie sociale et pensée, les deux se générant et s’entretenant mutuellement — ce qui n’a rien d’étonnant d’ailleurs puisque nous les avons séparés ! Une civilisation comme celle de la Grèce de la polis dans laquelle une disjonction se fait jour entre ceux qui sont animés par la pensée (toujours dans sa dimension sociale) et ceux qui travaillent (le travail étant une activité dont la pensée ne nous appartient pas) donnera naissance à une cosmovision marquée par une séparation entre la pensée et ce que nous appelons le corps saisi comme pure apparence, comme l’esclave est une pure apparence de l’être humain — ou encore, dit d’une autre façon, cette pure apparence de l’humain est le corps de l’esclave.

Cette manière de voir n’apparaît pas tout de suite avec clarté, elle sort et se dégage progressivement des limbes du passé, quand cette fracture dans la société n’était qu’une fissure et n’apparaissait pas encore dans toute sa netteté, cependant nous la voyons s’affirmer peu à peu à partir du VIIe et VIe siècle avant notre ère et jusqu’à nos jours. Elle prend deux directions : une que l’on pourrait qualifier de métaphysique, c’est la distinction entre culture et nature ; l’autre que l’on pourrait qualifier d’ontologique, c’est la distinction entre l’âme et le corps. Le culte de Dionysos nous transporte au temps originel quand cette division et cette opposition donnant naissance à la « raison » ne s’étaient pas encore produites. Il n’y a pas alors de distinction entre le corps et l’esprit et cet esprit a tout de suite une dimension collective, on dit alors que la personne est possédée par l’esprit, on pourrait tout aussi bien dire qu’elle fait corps avec l’esprit.

Hérodote tenait pour acquise l’existence de peuples préhelléniques et assurait, par exemple, que les plus anciens habitants de l’Attique étaient les Pélasges. Une série de traditions mythiques décrit l’arrivée de héros étrangers sur le sol grec. Doit-on voir ou déceler dans le culte de Dionysos le fruit heureux d’échanges lointains, l’influence secrète et magnétique de la civilisation de l’Indus, par exemple, les traces d’une mémoire naufragée, d’un mode de vie à tout jamais disparu et que l’expansion indo-européenne serait venue bouleverser ? Ce ne sont là, hélas, que des suppositions, de folles hypothèses que rien ne vient étayer pour l’instant.

« La Grèce était peuplée avant l’arrivée des Grecs… Derrière le nom de “Pélasges”, il y a certainement une civilisation », a pu écrire Maria Daraki [1], pour ajouter un peu plus loin : « Une autre forme de pensée ne s’est pas retirée lorsque la raison est née. » Avant de devenir une civilisation fondée sur le travail des esclaves, la société grecque n’était pas esclavagiste, il pouvait bien y avoir des esclaves, mais la société dans son ensemble, dans sa constitution même, ne reposait pas sur le travail des esclaves [2]. « Le dionysisme nous donne à voir une immémoriale pensée non rationnelle parvenue à la conscience de soi », écrit encore Maria Daraki [3]. Dionysos aura regroupé sous sa tutelle tous les éléments d’une antique religion indigène en résistance. Cette pensée non rationnelle va contrecarrer avec succès l’autorité et l’influence d’une pensée dite rationnelle émergeant peu à peu de la transformation en profondeur de la société grecque. Ce que l’on appelle la raison, ou pensée rationnelle, ou encore pensée positive, trouve son fondement dans une cosmovision, dans un mode d’appréhension de l’être et de la réalité, et cette cosmovision vient de l’organisation sociale que nous connaissons, c’est-à-dire vient de ce qui constitue notre propre réalité, elle y trouve son origine. Le fait que nous trouvons ou retrouvons la pensée dite positive dans sa plénitude et son apogée aujourd’hui, alors qu’elle n’en était qu’à ses premiers balbutiements dans la Grèce ancienne, devrait d’ailleurs nous inquiéter tout particulièrement.

En Grèce, le culte rendu à Dionysos, lié à celui de la déesse Terre ou encore à celui de la Grande Mère, témoigne de la persistance d’une cosmovision autre, ne reposant pas sur la séparation, d’un autre mode d’appréhension de la réalité qui a une tout autre envergure que celle que nous connaissons. Dionysos va apparaître très tôt en Grèce, dès l’époque mycénienne, et son culte se prolonger très tard au sein de l’Empire romain. La nostalgie d’un autre monde, d’un monde originel, est restée bien vivace et la cosmovision ou vision de la réalité qui l’accompagnait s’est perpétuée à l’intérieur de la civilisation gréco-romaine, gardant par-devers soi la présence de ce qui fut quand la séparation à l’intérieur de la société n’était pas entièrement consommée. Le dieu a pu s’effacer, son culte disparaître, les techniques de possession et d’extase lui ont survécu ainsi que la « philosophie » sur laquelle reposent les pratiques de guérison qui accompagnent la plupart du temps ces techniques. Nous les retrouvons encore aujourd’hui à l’œuvre en Asie Mineure, en Afrique, dans tout le bassin méditerranéen et jusqu’en Europe.

Ainsi pour tenter d’expliquer le ménadisme aussi bien Henri Jeanmaire [4] que le professeur E.R. Dodds [5] ont-ils recours à des rituels ou des scènes de possession encore existantes en Asie Mineure ou en Afrique du Nord. Henri Jeanmaire se réfère à la croyance aux génies « zar » en Éthiopie du Nord [6] ou au culte des « bori » dans certains milieux populaires et cosmopolites des villes d’Afrique du Nord et du Soudan :

« Il s’agit, en effet, de manifestations religieuses ou semi-religieuses qui se rattachent à un complexe qui se présente à l’heure actuelle (ou, dans certains cas, se présentaient encore récemment) sur une vaste aire d’extension. Le mot d’extension peut même être pris au sens dynamique, car, d’après les observateurs les plus récents, il s’agit d’un mouvement qui gagne du terrain et s’annexe des provinces nouvelles, en se modifiant d’ailleurs et en s’adaptant à des publics très divers. Cette aire d’extension englobe pour le moins les pays islamiques de l’Afrique du Nord, Égypte, Tripolitaine, Tunisie, aussi Arabie (où il faudrait d’après certains placer l’origine de ces pratiques), l’Abyssinie, enfin une partie importante du monde soudanien (à commencer par le bas Niger, qui en est un autre foyer). C’est donc un phénomène religieux nettement international, commun à des races diverses (noire et blanche), facilité par leur mélange, surimposé (et dans une certaine mesure aussi sous-jacent) à des religions diverses et antagonistes : islamique, chrétienne (en Abyssinie), fétichiste chez les Noirs, en marge d’elles sans leur être, à proprement parler, hostile. » (H. Jeanmaire, 1951, p. 119.)

Le professeur Dodds, quant à lui, fera allusion à la confrérie religieuse des Aïssaoua (Aïssawa) au Maroc [7]. Il évoquera aussi les délires frénétiques en Alsace ou en Italie à la fin du Moyen Âge, les danseurs affolés de saint Guy, dont le souvenir restera gravé dans la mémoire collective, sans oublier la tarentelle, cette danse de l’Argia, l’araignée mythique, à visée thérapeutique, dont la tradition s’est prolongée longtemps dans les villages de Provence, de Sardaigne et d’Italie du Sud.

Alors que la raison nous apporte une connaissance de l’être et de la réalité indirecte, et toute théorique, à travers la connaissance scientifique de la nature (de l’apparence), la transe et l’état extatique offre une connaissance directe de l’être (de l’être de la réalité ou de la réalité de l’être) sous forme d’osmose, d’imprégnation ou de possession. Cette pratique extatique sous la forme de danses et d’exaltations collectives se retrouve dans maintes civilisations un peu partout dans le monde. Rien d’étonnant à cela, l’esprit d’une vie collective — l’esprit d’une communauté de pensée — s’il transcende chaque individu en particulier, comme le signale Émile Durkheim, peut, par contre, être saisi collectivement par le biais d’une exaltation collective. Dans le mouvement de la danse, dans l’emportement des pas et dans l’enivrement et le déchaînement des corps, c’est la collectivité elle-même, sous la configuration présente de la collectivité des danseurs, qui prend forme et figure, comme un vase prend forme et figure dans le tour qu’accélère le potier. Son esprit alors s’empare de chaque danseur ou chaque danseur s’empare alors de son esprit — celui d’une collectivité humaine dans laquelle n’existe pas encore de séparation entre ceux qui auraient la pensée et ceux qui en seraient dépourvus. « Mettre les âmes en commun », dit-on. Et cette spiritualité qui jaillit, comme un bon génie, de la danse collective est à la portée de tous les danseurs.

Dans son petit article consacré au ménadisme, qui se trouve en appendice à son livre [8], Dodds a perçu, avec toute la finesse qui le caractérise, ce qui constitue l’essence du ménadisme : la danse, la communion corporelle et collective avec le divin. Il cite Aldous Huxley : « C’est par leurs muscles qu’ils parviennent à une connaissance du divin » ; ou encore un sage musulman : « Celui qui connaît le pouvoir de la danse demeure en Dieu. » C’est au son de la flûte et des timbales et, plus récemment, au son du pipeau et des tambourins que s’ébranle le cortège des bacchantes et des bacchants et ce mouvement de la danse est contagieux ; il emporte les adeptes, les met littéralement hors d’eux-mêmes, les jette hors de soi, et le divin, en l’occurrence l’esprit de Dionysos, les pénètre et les envahit, les possède, se fait chair, se fait corps en eux, s’incorpore en eux. Vidés de ce qui constituait leur moi, vidés de la conscience de soi, ils ne sont plus alors que le réceptacle de l’esprit et l’esprit les pénètre et les envahit. Le divin, ne rencontrant plus d’obstacle, s’actualise en eux. C’est une connaissance mystique et entièrement corporelle de Dionysos. La séparation entre le corps, « ce sépulcre qui, sous le nom de corps, nous enveloppe aujourd’hui [9] », et l’esprit, entre le corps et le divin, entre le corps et la pensée, n’existe plus, l’esprit se fait corps et le corps devient la manifestation de l’esprit, il devient spirituel. Nous sommes bien loin de la raison et de son petit univers étriqué et bien rangé, que nous avons abandonnés comme une vieille dépouille pour pénétrer un autre domaine de l’esprit, bien plus proche de ce que les gens raisonnables appellent la folie — la « folie du corps [10] » ? « Comme saint Jean ou saint Guy, Dionysos est la cause de la folie et le libérateur. [11] » Il nous libère de la pression d’un monde si raisonnable.

Nous ne devons jamais perdre de vue la dimension collective du culte rendu à Dionysos. Ainsi Louis Gernet dans un article consacré à la religion dionysiaque (qui est en grande partie un commentaire du livre d’Henri Jeanmaire) a pu dire que « la marque du ménadisme en particulier, c’est le collectivisme de la transe… et il ne serait pas excessif de parler d’un délire organisé [12] ». On ne fait jamais le bacchant ou la bacchante tout seul. Héraclès rendu fou furieux par Héra et tuant ses propres enfants, peut bien délirer comme délire un bacchant, il ne fait pas le bacchant (quoi qu’en dise Euripide [13]). Sous l’emprise implacable d’Héra, il n’est plus lui-même, il n’est plus maître — ni conscient — de ses actes, mais il n’est pas un bacchant pour autant, il reste un individu isolé mis hors de lui par une force et une volonté venues d’ailleurs qui l’a envahi et qu’il ne maîtrise pas. La pensée et la volonté d’Héra se sont substituées à sa volonté propre. Il est possédé par Héra comme Ajax sera possédé par Athéna [14]. Ajax emporté par la colère d’Athéna peut bien massacrer tout un troupeau de bœufs en pensant que ce sont des ennemis, son délire frénétique peut bien évoquer celui qui s’empare d’un bacchant possédé par Dionysos, il n’est pas bacchant pour autant. Le ménadisme est un « délire », une mania collective, une folie divine qui emporte toutes celles (et ceux) qui participent au cortège, ou thiase, accompagnant le dieu, toutes celles qui participent à la danse divine.

Cette dimension collective du délire dionysiaque marque d’une manière que l’on ne peut éluder la différence avec la grande attaque convulsive de l’hystérique telle qu’elle a pu être décrite par les psychiatres français à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (Charcot, Janet, etc.). Les symptômes peuvent êtres semblables : mouvements convulsifs et spasmodiques, flexion du corps en arrière, renversement et agitation de la nuque, bouche grimaçante, contorsions, « la tête se raidit, se renverse lentement en arrière, faisant saillir le cou », etc. Le comportement des ménades aux sons d’une flûte jouée par un Silène tel qu’il se laisse voir sur les poteries grecques peut bien rappeler dans leurs grandes lignes les symptômes des affections névropathiques, ce serait, à mon sens, une erreur de réduire leur comportement à une manifestation hystérique. L’hystérie, en tant que réaction inconsciente, corporelle, face à l’énorme pression que les interdits moraux d’une société patriarcale exercent sur l’individu, reste un fait de civilisation et il n’est pas possible de l’étendre à toutes les civilisations. Elle touche chaque patiente en particulier, elle n’est ni souhaitée ni collective. L’hystérie est avant tout une affection propre à l’individu. C’est une personne déterminée qui est atteinte d’hystérie et la cure ou le traitement reste personnalisé avec un recours inconsidéré à toute une panoplie de médicaments — alors que les techniques de guérisons employées lors des cérémonies de possession reposent avant tout à la fois sur l’expression collective de la « folie » et sur un contrôle du délire que la patiente aura en quelque sorte apprivoisé (au lieu de le refouler et de le rejeter).

L’hystérie est un terme savant, il est réducteur. Toute société exerce, à travers un ensemble d’interdits fondateurs, contraintes et tensions, le plus souvent inconscientes, sur ses membres, qui sont alors amenés à remédier collectivement à ces tensions et contraintes. C’est dans le cadre d’une cosmovision qui leur est propre que les gens trouvent et apportent une solution. Alors que dans le cadre médical et psychiatrique le traitement est décidé par quelqu’un qui a autorité sur le patient et il se veut individualisé, c’est-à-dire destiné à une personne saisie dans sa singularité ; ailleurs, dans les couches de la société qui échappent encore à l’influence et au pouvoir de la pensée dite rationnelle ou scientifique, la solution reste collective. Elle entre dans le cadre d’une cosmovision et d’une pensée qui n’est pas celui de la séparation du corps et de l’esprit, ni celui de la pensée positive. Les témoignages apportés par des anthropologues émérites tels que Michel Leiris, Alfred Métraux, Bertrand Hell [15] ou encore par des auteurs plus anonymes nous amènent à saisir et à mesurer l’intelligence de ces pratiques de guérisons reposant, à travers des scènes de possession provoquées, sur le contrôle de l’esprit possesseur devenu ainsi esprit protecteur. Face aux tensions (et si ces tensions ont en général une manifestation corporelle, genre douleurs d’estomac, leurs causes sont toujours spirituelles : les bons ou les mauvais génies) générées par les interdits fondateurs — qui ont, par définition, une dimension collective — il ne peut être question de supprimer ces tensions (ni les interdits). Il s’agit plutôt de les prendre en compte, d’en saisir le sens ou la spiritualité (ce sont des esprits, le zar ou le bori, des génies ou des dieux) et de reconstruire autour de ces tensions, dont l’origine est perçue désormais comme spirituelle, venue de la collectivité (les tabous fondateurs), une nouvelle personnalité. La guérison ne consiste pas dans un retour à l’état normal, ou antérieur, de l’être, qui se trouvait en conflit avec lui-même, mais dans l’apparition dynamique d’un état nouveau de l’être, qui a surmonté ses conflits internes en en saisissant la spiritualité, impliquant ainsi une modification en profondeur de la personnalité du sujet.

Pour la pensée originelle qui ne fait pas de distinction entre corps et esprit, toute manifestation corporelle est une manifestation spirituelle, tout symptôme physique est l’expression d’un mal-être ou d’un mal de vivre (ou d’un mal-vécu). La personne est saisie dans son environnement cosmique : famille, clan, village, tribu, territoire. Cet environnement cosmique (la société) se confond avec le spirituel. Le spirituel est le corps comme il est cet environnement cosmique (ce qui nous conduit à saisir notre corps comme étant cet environnement cosmique). C’est sur une telle cosmovision de l’humain que reposent les techniques de guérison, quand le corps se confond avec l’esprit qui, lui-même, se confond avec l’environnement cosmique. Il s’agit pour le malade de renaître, de naître à nouveau au sein de la collectivité, de venir à nouveau au monde. Si l’hystérique se contorsionne, c’est bien qu’elle cherche à naître ; si le corps des ménades se contorsionne, c’est bien qu’elles cherchent à naître, ou à renaître, à venir au monde, à s’élever à la connaissance de l’esprit véritable. Et l’esprit véritable est l’esprit de la danse, il s’élève de la danse collective, de la thiase, qui emporte les ménades dans son tourbillon. Le malaise ou la souffrance que montre le corps des ménades se contorsionnant pour renaître, pour naître à nouveau au monde, comme la souffrance que montre l’hystérique qui cherche à venir au monde sont bien l’expression d’un malheur et d’un désespoir, celui de devoir vivre dans le monde de la raison et de la séparation. Alors elles sont amenées, du moins les bacchantes, à inventer, à créer de toutes pièces, à appeler de leurs vœux le monde de Dionysos, le monde du libre esprit, le monde de l’enthousiasme et de l’extase, le monde de la frénésie qui les emportera comme une tornade.

(À suivre)

Marseille, le 9 septembre 2018
Georges Lapierre

Notes

[1Daraki (Maria), Dionysos et la déesse Terre, Flammarion, 1994 (première édition, Arthaud, Paris, 1985), (p. 190 et 191).

[2Cf. Être ouragans, deuxième livre, Brève histoire du capitalisme, L’insomniaque.

[3Daraki, 1994, p. 230.

[4Jeanmaire (Henri), Dionysos. Histoire du culte de Bacchus, Payot, Paris, 1951.

[5Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, Flammarion, 1977 (édition originale, The Greeks and the Irrational, University of California, Berkeley, États-nis, 1959).

[6Cf. Michel Leiris, L’Afrique fantôme, 1934.

[7Au sujet des confréries religieuses en Afrique du Nord : Hell (Bertrand), Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre, Flammarion, 1999.

[8Dodds, 1977, « Le ménadisme », p. 265.

[9Platon.

[10Platon.

[11Dodds, 1977, p. 268.

[12Gernet (Louis), Anthropologie de la Grèce antique, Flammarion, 1995 (première édition, librairie François Maspero, 1968), p. 106.

[13C’est dans le vocabulaire de la religion dionysiaque que les manifestations de la folie sont traduites à cette époque : « faire le bacchant » ne signifie pas nécessairement être un bacchant (je dois cette nuance importante à Louis Gernet, Gernet, 1995, p. 91).

[14Sophocle, Ajax.

[15Leiris (Michel), L’Afrique fantôme, « Tel », Gallimard, 1988 (première édition, Gallimard, 1934).
Métraux (Alfred), Le Vaudou haïtien (préface de Michel Leiris), « Tel », Gallimard, 1989 (première édition, 1958).
Hell (Bertrand), Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre, Flammarion, 1999.

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